Gazette Drouot logo print

Quand l’art urbain fait salon

Publié le , par Stéphanie Pioda

Pour la première fois de son histoire, le vénérable hôtel des ventes parisien accueille une foire, de surcroît consacrée au street art : District 13 - International Art Fair.Drouot comme jamais vous ne l’avez vu !

Titine K-Leu (née en 1968), Slim, 2001, acrylique sur toile de lin, 55 x 39 cm. Revue... Quand l’art urbain fait salon
Titine K-Leu (née en 1968), Slim, 2001, acrylique sur toile de lin, 55 x 39 cm. Revue Hey!.
Hey©TITINE-K-LEU

Un vent d’excitation souffle sur la foire District 13 - International Art Fair, mais aussi sur Drouot. Après une première édition (elle s’appelait alors «13 Art Fair») à la Cité de la mode et du design en 2017, certes géographiquement plus proche du treizième arrondissement reconnu comme le territoire du street art à Paris, la foire investit l’hôtel des ventes. Une grande première, mais aussi une évidence pour son initiateur, directeur de la galerie Itinerrance, Mehdi Ben Cheikh : «Cela a mille fois plus de sens d’être à Drouot, lieu symbolique par son investissement à faire émerger les grands noms de l’histoire de l’art depuis son ouverture, en 1852. De plus, le bâtiment est conçu pour vendre des œuvres et pour faciliter la logistique. On voit bien la différence avec la Cité de la mode et du design ; ici, chaque salle permet de gérer les stocks, les gens circulent aisément et l’emplacement est central.» L’évidence tient également à la complémentarité des deux entités, comme l’analyse Adeline Jeudy de la galerie LJ : «L’idée plutôt originale d’y présenter une foire d’art contemporain au lieu des traditionnelles ventes, n’apparaît finalement pas si décalée : il s’agit tout simplement d’y vendre de l’art sous une forme différente. Le partenariat entre Drouot et la foire est gagnant-gagnant dans la mesure où le lieu apporte une réputation, un vaste local et un bel emplacement dans la capitale ; la foire apporte sa jeunesse, son dynamisme et son attrait médiatique « à la mode ».» Il suffisait de trouver un créneau où l’activité des commissaires-priseurs est en veille, c’est-à-dire finalement «à rebours du calendrier très chargé du marché de l’art», note Geoffroy Jossaume, directeur de la galerie GCA installée à Nice et à Paris.
Un cadre sécurisant
D’autant que cet événement n’est pas une simple foire. Il s’inscrit dans une dynamique plus générale de l’avis de Mehdi Ben Cheikh, qui milite et agit pour que Paris retrouve le lustre et le rayonnement qui étaient les siens dans la première moitié du XXe siècle. C’est dans cette optique, faut-il le rappeler, qu’il a déjà créé nombre de moments forts depuis 2013 : la Tour 13 (une centaine d’artistes investissent un immeuble de neuf étages avant sa destruction), la sphère monumentale de Shepard Fairey, Earth Crisis, suspendue à la tour Eiffel au moment de la COP21, Djerbahood en Tunisie (véritable musée à ciel ouvert conçu par des artistes venus du monde entier), les fresques sur le boulevard Vincent-Auriol ou, en juin dernier, Stream. Cette fresque monumentale éphémère a été mise en œuvre en un mois par quatre artistes, 1010, Momies, Nebay et Seth, recouvrant deux kilomètres de voies sur berge piétonnières. Aujourd’hui, avec District 13, Mehdi Ben Cheikh veut que «Drouot soit le rendez-vous de la planète entière !» et que Paris soit la capitale mondiale du street art. Le message est clair, et très bien compris par les galeries ultra-pointues qui ont rejoint le projet, en quelque sorte «la crème de la crème». «Je voulais qu’il y ait un certain niveau et un vrai sérieux, en réunissant les meilleurs artistes», commente-t-il. Son engagement va même très loin : «Nous sommes fiers de notre sélection et nous nous portons aussi garants de la qualité de ces artistes et de ces galeries.» Il ne peut qu’être sécurisant d’acheter des œuvres auprès de ces acteurs qui font un travail sérieux pour construire la cote des artistes, dans un secteur où «l’influence des réseaux sociaux est très importante pour certains», comme peut le déplorer Matt Wagner, de la galerie Hellion (Portland) : «Ils veulent cumuler les « likes » et imaginent pour certains que les galeries sont dépassées.» Speedy Graphito était même étonné qu’un amateur lui demande sur une foire, à Miami en décembre dernier, quel était son nombre de «likes» sans s’intéresser plus à son travail…

 

Une œuvre de Shepard Fairey à la clé !
Parce que l’art urbain est par définition dans la rue, Drouot fait appel à la créativité de tous et lance ce jeu concours sur Instagram. Il suffit de se mettre en scène, de s’approprier les collages ou fresques et de poster les photos sur son propre compte Instagram avec le hashtag #Street&You, après s’être abonné aux comptes @Drouot_Paris et @District13ArtFair. Beaucoup d’artistes ont déjà balisé le terrain avec leur humour, aux amateurs de les traquer dans les rues. Quelques pistes : le «minotaure» ou «l’effet domino» avec les missiles de Levalet ou les récents tableaux laissés par Banksy à Paris, la dernière anamorphose du duo Zag & Sìa sur les escaliers de la rue Chevaleret, dans le 13e arrondissement parisien, le trompe-l’œil de l’artiste allemand 1010 («Tenten») sur les berges de la Seine, la vieille femme de Nomad Clan à la Friche Belle de Mai, à Marseille, ou à côté des premières œuvres réalisées à Vannes dans un ancien bâtiment administratif, rebaptisé DéDaLe, de 3 000 m2 et cent cinquante pièces. Pour l’instant, seule une trentaine d’artistes y sont intervenus (Franck Lesieur, Mika, Encre Fertile ou Heol Jeffroy), sachant que plus de cent cinquante sont attendus dans les prochains mois pour ce projet éphémère qui disparaîtra en 2020. Les espaces publics nous appartiennent, sont notre quotidien et le street art est un phénomène de notre époque que l’on peut s’approprier.Trois prix récompenseront les images les plus originales ou les plus audacieuses : le premier d’entre eux est une édition unique du globe Earth Crisis de Shepard Fairey, reprenant le design du modèle géant installé au cœur de la tour Eiffel en novembre 2015 durant la COP21, d’une valeur de 2 350 € ; le deuxième prix est un livre-objet, celui retraçant les vingt-cinq ans de combat pour la planète de Shepard Fairey, publié par les éditions Albin Michel et d’une valeur de 100 €, le troisième, une entrée valable pour deux personnes à la foire District 13 - International Art Fair. À vos appareils photo !
 
Fresque de Sitou, rue de l’Ourcq à Paris, réalisée dans le cadre du festival Ourcq Colors en 2017.
Fresque de Sitou, rue de l’Ourcq à Paris, réalisée dans le cadre du festival Ourcq Colors en 2017. © drouot


Un esprit intimiste
La sélection comporte juste vingt-deux galeries de dimension internationale, qui donneront une lecture de cet art bien loin de ce que proposait jusqu’à présent 8e Avenue, répondant à un certain stéréotype du street art, avec force têtes de Mickey ou œuvres à la pseudo-Basquiat. Contre-pied total ici, avec des galeries comme Over The Influence (Hong Kong et Los Angeles)  représentant Cleo Paterson, Space Invader ou Vihls , Dorothy Circus (Rome et Londres), avec Hyuro, Andrea Wan, Ron English ou Kazuki Tazuki, la revue au regard incisif Hey!  qui réunit une sélection d’œuvres de maîtres tatoueurs, dont Titine K-Leu , les deux galeries de Los Angeles Subliminal Projects (créée par Shepard Fairey et Blaize Blouin) et Corey Helford Gallery, très attendu avec D*Face, ou encore la galerie Pure Evil (Londres) montée par l’artiste lui-même. Sans oublier bien sûr la galerie Itinerrance, avec Maye, Inti, Seth ou Shepard Fairey. Cette orientation, qui a particulièrement séduit Geoffroy Jossaume (qui représente Etnik, le duo suisse Nevercrew ou Momies) permettra de découvrir «un éventail ouvert de ce qu’est l’art urbain au sens large du terme en évitant de se trouver entouré de galeries exclusivement françaises ou parisiennes. Les collectionneurs pourront en un seul et même lieu découvrir de nouvelles galeries et aussi voir celles qu’ils n’auront pas pris le temps de rechercher pendant l’année ». On peut, au vu des dimensions, vraiment parler de salon tant l’esprit est intimiste et cultive ce sentiment de proximité et d’échange facilité par le format : dans chacune des salles aux murs rouges seront installées des stands. Mais sans pour autant s’enfermer dans un genre. «Il est intéressant de voir comment des collectionneurs venus initialement pour des artistes ‘’street’’, comme Swoon ou Schoultz par exemple, ont découvert, aimé et acheté par la suite Quentin Garel. Et réciproquement», reconnaît Adeline Jeudy, qui présentera cette fois «des œuvres inédites de Swoon et d’Andrew Schoultz, pas trop chères avec des formats moyens/petits, plus faciles à vendre en foire, correspondant à un budget avec lequel les collectionneurs peuvent se faire plaisir sans un investissement trop conséquent, et des prix autour de 2 000 à 5 000 €. Juste après, nous présenterons à la galerie d’autres œuvres de Swoon, beaucoup plus grandes et correspondant à un budget moyen de 16 000/20 000 €.» Ce qui résume la fourchette des prix des œuvres sur le salon. Enfin, et parce que nous sommes à Drouot, District 13 - International Art Fair se terminera par une vente aux enchères, en partenariat avec Drouot Estimations. Réunissant une vingtaine d’œuvres d’artistes emblématiques de la scène urbaine contemporaine, de Shepard Fairey à Swoon, de Georges Rousse à D*Face, elle en illustre les différents courants. Toujours avec le même mot d’ordre : l’exigence et la qualité. 

 

Maye (né en 1990), Enraciné, 2018, acrylique sur toile, 146 x 89 cm (détail). Estimation : 5 000/7 000 €
Maye (né en 1990), Enraciné, 2018, acrylique sur toile, 146 x 89 cm (détail).
Estimation : 5 000/7 000 €
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne