Quand Bernard Tapie mêlait l’art à ses affaires

Le 14 octobre 2021, par Vincent Noce
© Wikimedia

Les hommages ont fusé de toutes parts après le décès de Bernard Tapie, et ce n’est que justice considérant la richesse d’une personnalité sortie d’un roman d’Alexandre Dumas. L’intéressé eut un rapport oblique avec l’art. Il le voyait comme un élément de décoration. Même au faîte de sa gloire, il n’a jamais fait mine de se constituer une collection. Il avait une inclination pour les meubles précieux, entretenue par l’amitié nouée avec l’antiquaire Bernard Steinitz, un fameux découvreur. Ses rapports avec la peinture, trop abstraite peut-être, étaient plus distants. Ses déboires lui valurent une brève rencontre avec l’auteur de ces lignes, qui donne un éclairage sur la complexité trouble du personnage. L’histoire est rocambolesque. Dans la nuit du 20 au 21 mai 1994, des camions déménagèrent plus de deux cents meubles, tableaux et objets d’art de son hôtel particulier vers un entrepôt de Gennevilliers. L’homme d’affaires avait dû être prévenu d’une possible saisie de la SDBO, filiale du Crédit Lyonnais engloutie par ce scandale. Mais, des agents de la banque ont filé les déménageurs. Considérant que ces biens constituaient un nantissement pour 1,2 milliard de francs de prêt, dont 600 millions immédiatement exigibles, la SDBO opéra une saisie conservatoire. Celle-ci fut invalidée des années plus tard. Les meubles ne furent pas pour autant rendus à Bernard Tapie, mais récupérés par le liquidateur de ses affaires alors en perdition. La banque avait consenti son prêt sur la foi d’une estimation d’un expert réputé, Jean-Pierre Dillée, valorisant ce mobilier à 500 millions de francs. Missionnés par la SDBO, Sotheby’s l’estima autour de 30 millions de francs et Christie’s autour de 45. Jean-Pierre Dillée expliqua avoir effectué sa prisée pour les assurances, sans même songer que son client pouvait en profiter pour solliciter un prêt… C’est pourtant ce qu’il fit – sans que la banque ne prenne la précaution de réaliser sa propre expertise. Un an plus tard, dix lots
discrètement mis en vente au George 
V confirmèrent le pire, n’obtenant que 60 % des pronostics les plus pessimistes.

Auprès de sa banque, Bernard Tapie pouvait estimer à plusieurs dizaines de millions de francs des meubles qu’il avait payés quelques centaines de milliers de francs.

Pour une fois, Bernard Tapie en avait rabattu en gardant le silence des mois durant. Mais, le 25 octobre, il accepta le principe d’une interview au quotidien Libération, à bord d’un vol Air France pour Strasbourg. Après quelques amabilités sur son goût pour l’art et son enfance passée dans un décor Formica de banlieue, vint le moment d’aborder le sujet délicat. Copies de factures et de catalogues de ventes à l’appui, je lui demandais comment il pouvait estimer à plusieurs dizaines de millions un lustre ou un bureau attribué à Boulle qu’il avait en réalité payés quelques centaines de milliers de francs. Le clou, L’Empire de Neptune, avait été estimé par Dillée à au moins 30 millions de francs s’il était de Frans Snyders, mais à 150 millions de francs s’il s’avérait être de Rubens. En réalité, il avait été acheté comme « dans le style de Snyders » à Versailles en 1988, pour moins d’un million. La réaction ne se fit pas attendre, Bernard Tapie me traitant de « salope comme les autres » cherchant à « le piéger », se levant de son siège d’un air menaçant avant de se rasseoir et de reprendre ses explications comme si de rien n’était. À l’arrivée, sur le tarmac, il me salua : « Bon, Libération est un journal de salopes, mais toi tu es sympathique, tu vas me faire un bon article. Tu as des enfants ?... T’en fais pas, je les retrouverai. » J’étais sidéré. Le député européen avait déjà tourné les talons pour se rendre à la session du Parlement. Naturellement, rien ne fut changé à l’article. Évidemment, c’étaient des paroles en l’air, auxquelles il n’avait aucune intention de donner suite, mais cette capacité de glisser d’un registre à l’autre sans frontière en disait beaucoup sur ce phénoménal talent d’acteur qui l’a tant servi.

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