Prune Nourry, le retour de la fille prodige

Le 05 mai 2017, par Alain Quemin

À l’occasion d’une grande exposition que lui consacre le musée Guimet à Paris, la plasticienne, désormais installée à New York, revient pour un temps en France. Visite de ses deux ateliers.

Portrait de Prune Nourry, au milieu de ses «Terracotta Daughters».
© Marisa Velez Montoya

La relève des artistes plasticiens français les plus en vue passerait-elle  enfin  par les femmes ? Mais celles-ci auraient-elles besoin, pour être pleinement reconnues, de s’expatrier ? Les jeunes artistes hexagonales ayant le plus attiré l’attention récemment notamment en 2013, qui avait vu trois d’entre elles recevoir des prix prestigieux sont toutes installées à l’étranger : Latifa Echakhch, récompensée par le prix Marcel Duchamp, vit en Suisse ; Laure Prouvost, lauréate du Turner Prize britannique, d’abord installée à Londres, réside désormais en Belgique ; Camille Henrot, à laquelle était décerné le Lion d’argent de la Biennale de Venise, venait de s’installer aux États-Unis et vit maintenant à New York. C’est dans cette ville que Prune Nourry a également choisi de s’installer. Certes, elle n’est pas encore aussi reconnue que les artistes précédentes, mais, si celles-là sont quadragénaires ou presque, elle n’a pour sa part que 32 ans ! Malgré son jeune âge et son insertion dans un univers professionnel au sein duquel et contrairement aux idées reçues l’accès à la reconnaissance prend du temps, son ascension a été fulgurante.

À 32 ans, Prune Nourry témoigne déjà d’une grande maturité artistique et s’est pleinement révélée avec sa trilogie de projets menés en Asie, «Holy Daughters», «Holy River» et «Terracota Daughters»

Prune Nourry new-yorkaise
C’est l’atelier new-yorkais de Prune Nourry, là où elle œuvre habituellement, que l’on visitera tout d’abord. Si elle réside dans Manhattan, à deux pas de Chinatown, l’artiste travaille à Brooklyn. Constitué d’une vaste pièce que baigne une lumière traversant de hautes fenêtres, l’endroit se trouve dans un centre, The Invisible Dog, offrant des espaces de travail à une vingtaine de créateurs. Dans cet ancien bâtiment industriel, qui dispose aujourd’hui également d’une salle d’exposition, ont longtemps été produits des ceintures, des bijoux fantaisie… mais aussi une «laisse pour chien invisible» qui, commercialisée par Disney, fut durant des années un objet emblématique de la culture populaire américaine. Cet atelier est clairement celui d’une artiste qui, contrairement à certains plasticiens, ne délègue pas totalement à ses assistants l’exécution du processus créatif et pratique elle-même la sculpture. Elle a d’ailleurs étudié cette discipline à l’école Boulle à Paris : une école d’arts appliqués, certes, mais elle se destinait déjà aux beaux-arts et ambitionnait pleinement une carrière d’artiste. Sur les tables et sur les étagères, posées contre les murs et parmi une abondante documentation, s’accumulent ses œuvres, dont une série en petit format de ses huit «Terracotta Daughters».

 

Vue de l’atelier parisien de Prune Nourry : statue monumentale de bouddha en cours de création en vue de l’exposition au musée Guimet. © Antoine Pétin
Vue de l’atelier parisien de Prune Nourry : statue monumentale de bouddha en cours de création en vue de l’exposition au musée Guimet.
© Antoine Pétin

… de passage à Paris
À près de six mille kilomètres de là, on retrouve la plasticienne dans l’atelier qu’elle a investi depuis quelques mois à Paris, en vue de son exposition au musée national des arts asiatiques - Guimet. L’événement est d’importance, non seulement en raison du jeune âge de l’artiste à laquelle l’établissement et en particulier sa directrice, Sophie Makariou a accordé sa confiance, mais aussi parce que c’est la première fois qu’y est exposé un talent contemporain non asiatique. Pourtant, le choix apparaît pleinement justifié lorsqu’on connaît la démarche de Prune Nourry, intimement liée à cette aire géographique et culturelle, et quand on découvre le projet sur lequel elle travaille. Pour cela, il faut traverser un garage du 12e arrondissement et, après avoir veillé à éviter les véhicules qui empruntent la rampe d’accès, accéder au plateau supérieur. Situé au fond de celui-ci, l’atelier est un lieu d’une grande clarté, offerte par une immense verrière permettant à la lumière zénithale de s’engouffrer. Ici, Prune Nourry et son équipe se sont activés à la réalisation d’une immense statue de bouddha qui, fragmentée, investit les différents étages du musée Guimet. L’artiste, qui a beaucoup voyagé entre différents pays d’Asie, a dû décider de quelle tradition s’inspirer. Si ce sont l’Inde et la Chine qu’elle connaît le mieux, pour y avoir déployé des projets d’envergure, elle a choisi de rendre ici hommage à l’art afghan, en s’inspirant des bouddhas détruits de Bâmiyân. Ce sont donc eux qui prêtent leur style et leurs traits à la figure de cet autre géant. Dans l’atelier parisien, on trouve encore de nombreuses œuvres issues des projets précédents de l’artiste, qui ont trouvé aussi leur place dans l’espace du musée Guimet.

Très inspirée par les sciences humaines, elle déploie son œuvre autour des questions de sélection biologique et sociale

L’influence de l’Asie
Prune Nourry témoigne déjà d’une grande maturité artistique et s’est pleinement révélée avec la trilogie des projets «Holy Daughters», «Holy River» et «Terracota Daughters», les deux premiers réalisés en Inde, le troisième le plus récent et celui ayant le plus contribué à sa reconnaissance , en Chine. Très inspirée par les sciences humaines et se plaisant à dialoguer avec les chercheurs, elle déploie depuis plusieurs années son œuvre autour des questions de sélection biologique et sociale. En lien avec cette thématique qui est notamment illustrée par le thème de l’hybridation , elle aborde aussi les interrogations soulevées par le genre. De filles, il est beaucoup question dans le travail de l’artiste. Comment la société indienne, très marquée du sceau de la fertilité, qui vénère des déesses et a élevé les vaches animaux emblématiques de l’allaitement au rang de créatures sacrées, peut-elle autant dévaloriser les femmes ? «Holy Daughters» (2010) et «Holy River» (2011) entendaient creuser ce questionnement. À travers des sculptures dont les habitants étaient invités à s’emparer lors d’une cérémonie ou à les «adopter» dans la rue, ces projets visaient à ce qu’ils s’interrogent sur ce paradoxe. En Chine, le projet des «Terracotta Daughters» (2013) a remplacé l’armée des soldats de terre cuite de Xi’an par une autre armée de cent dix-huit fillettes qui, après avoir voyagé de par le monde, ont elles aussi été ensevelies. En 2030 seulement, lorsque le déséquilibre démographique entre les sexes induit par la moindre valeur sociale des filles atteindra son maximum, les statues seront exhumées lors d’une de ces cérémonies, rites sociaux que Prune Nourry affectionne. Sans constituer pleinement une rétrospective, et tout en accueillant également de nouvelles œuvres originales, l’exposition du musée Guimet permet au public français de mieux comprendre et apprécier le travail de l’artiste. Soit, en provenance de New York et après un riche détour par l’Asie, le retour de la fille prodige.

 

Fillettes indiennes, confrontées à une œuvre de la série «Holy Daughters». © Studio Prune Nourry
Fillettes indiennes, confrontées à une œuvre de la série «Holy Daughters». © Studio Prune Nourry
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