Pour Aliph, l’union fait la force

Le 17 octobre 2019, par Sarah Hugounenq

Afin de sauvegarder le patrimoine dans des zones en guerre, la fondation crée une forme d’intervention sans précédent. Grâce à ses levées de fonds et à son réseau d’institutions elle mobilise des acteurs jusque-là dispersés.

Mausolée de Mar Benham en Irak, dont la reconstruction complète de 2017 à 2019 a été financée par Aliph.
© Fraternité en Irak

Trente-six mois d’existence, soixante millions de dollars levés, dix-neuf projets financés sur des théâtres de guerre. Force est de constater que la réactivité promise par Aliph, l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit, est tenue. Lancée en mars 2017 sous l’impulsion de la France (et de son président François Hollande) et des Émirats arabes unis, la fondation présidée par le philanthrope Thomas Kaplan promet de mettre sur la table 5 à 10 millions de dollars par an, en sus des procédures d’urgence qui permettent de débloquer jusqu’à 75 000 dollars. Trop longtemps la proie des beaux discours, la protection du patrimoine en guerre serait-elle en passe de changer de dimension ? «Nous sommes en train de nous construire. Nous apprenons des discussions avec le réseau des acteurs de terrain…», tempère, loin de tout triomphalisme, l’ex-diplomate Valéry Freland, actuel directeur exécutif d’Aliph. Le terrain est en effet le principal enjeu. Agir sur fond de combats multiplie les risques financiers, juridiques, opérationnels, sécuritaires et stratégiques. Pour les circonscrire, un millefeuille de comités indépendants (conseil de fondation, conseil scientifique, panel d’évaluation scientifique, comité d’audit et des finances, comité d’éthique et de gouvernance) garantit la transparence des actions, sans pour autant aplanir les difficultés. Les opérations lancées à Mossoul, en Irak, sont symptomatiques. Pour près de 4 millions de dollars, le sauvetage du musée, dévasté par Daech en 2014, peine à se concrétiser, suite à la résurgence de groupes djihadistes et à la découverte de débris d’explosifs et de mines dans la vieille ville. De même, les six lieux de culte qu’Aliph a promis de financer (3 M$) restent confidentiels pour éviter que les opérateurs ne soient pris pour cible sur place.
Travailler en bonne intelligence
Afin de pouvoir se rendre rapidement dans des zones à la sécurité fragilisée, Aliph compte sur la force et l’expertise de son réseau. Mécène et membre du conseil d’Aliph, l’homme d’affaires et collectionneur Jean-Claude Gandur (voir l'article Un collectionneur suisse éclectique et humaniste de la Gazette no 20 du 19 mai 2017) a ainsi été sollicité au Kurdistan irakien, où il est professionnellement engagé, pour mettre à disposition son service de sécurité et aider à trouver les bons interlocuteurs sur place. «Nous aimerions travailler avec davantage d’ONG de taille moyenne, capables de se déployer sans attendre sur le terrain. Les ONG culturelles qui acceptent d’aller dans les zones en conflit sont encore trop rares», regrette Valéry Freland. «L’éclatement des acteurs et des responsabilités est une réalité incontournable : il faut mettre les gens autour d’une table et chercher la meilleure solution, analyse Jean-Claude Gandur. On espère toujours que l’urgence l’emportera sur les lourdeurs administratives mais, selon les pays, la collaboration avec les autorités compétentes peut s’avérer délicate et complexe. Parfois, cela fonctionne très bien et nous travaillons en bonne intelligence avec les autorités. Parfois, les traumatismes liés à la guerre ou l’éducation politique font qu’Aliph, comme les autres ONG ou fondations, est perçue avec méfiance. Il nous appartient de créer des liens d’amitié.» Si Aliph peine à collaborer avec certaines autorités ébranlées, d’autres sont mises au ban d’office, du fait des exactions commises. Tel est le cas du régime syrien. «La protection du patrimoine dans les pays en conflit est dure et salutaire, confie Maamoun Abdulkarim, ancien directeur général des Antiquités et des Musées de Syrie, qui a œuvré au sauvetage du patrimoine pendant la guerre. Mais je regrette qu’Aliph refuse de me parler : je connais le terrain, les responsables et ingénieurs locaux. La politique internationale oblige à ne rien faire qui puisse donner un signe d’ouverture au gouvernement syrien. C’est une tragédie, car nous sommes totalement abandonnés, sans projet à la hauteur des dangers qu’encourt notre patrimoine. Je demande qu’on sépare le politique du scientifique. Il n’y a pas de frontières dans l’archéologie.»
Jouer de la complémentarité
«Rien ne se fera dans ces pays si vous n’êtes pas coordonnés avec les autorités locales, qui peuvent être instables ou non reconnues par la communauté internationale, prévient Marc-André Renold, professeur en droit de l’art et des biens culturels à l’Université de Genève. Contre le délit d’ingérence, il faut a minima informer le ministère.» «Aliph a été créée par des États mais est une fondation privée suisse, observe Jean-Claude Gandur. À ce titre, nous bénéficions d’une grande indépendance vis-à-vis des membres fondateurs. Nos décisions sont prises en toute conscience et sans position politique : cela augmente nos chances de succès.» Soucieuse de préserver sa crédibilité, Aliph agit donc majoritairement par le biais d’organisations occidentales : l’Université de Lausanne pour Palmyre, la Mission archéologique française en Libye au musée de Tripoli, le Louvre et la Smithsonian à Mossoul (Irak), la Bibliothèque nationale de France pour les bibliothèques irakiennes… Les circuits financiers en sont, de ce fait, sécurisés. Deux millions de dollars seront ainsi versés à l’Unesco pour la sauvegarde du minaret de Djâm en Afghanistan, menacé par les talibans. D’envergure, ce projet prouve combien l’Unesco, imposante machine administrative désargentée mais au carnet d’adresses bien fourni, et Aliph, jeune «start-up» inexpérimentée mais fortunée sont, par-delà leur antagonisme, complémentaires, comme en témoigne l’accord bilatéral en cours de signature. «Les deux vont de pair, confie Marc-André Renold. Il y aura toujours quelques petites frictions, mais des synergies vont se faire.» Ernesto Ottone Ramírez, sous-directeur général de l’Unesco pour la culture, insiste toutefois sur la hiérarchie, qualifiant Aliph de «mécanisme innovant pour la mobilisation de ressources et l’expertise, et la capacité d’action sur le terrain de l’Unesco».
Faire tomber les barrières
On comprend combien l’insolente liberté d’Aliph doit agacer la lourdeur bureaucratique de l’instance internationale bientôt séculaire… «L’Unesco est l’acteur central, compte tenu de son statut, de ses missions, de son expérience et de son expertise, reconnaît Valéry Freland. En matière de projets, il est souvent opérateur, ce que nous ne sommes pas.» Telle est la force d’Aliph : devenir un organe d’influence et jouer les intermédiaires. «Notre ambition est de contribuer au décloisonnement en rapprochant des acteurs qui n’ont pas toujours l’habitude de travailler ensemble : les experts issus de la culture, de la diplomatie, de l’aide au développement, de la défense…», plaide le directeur exécutif. En ce sens, Aliph s’insère dans ce mouvement de décloisonnement en faveur de la culture, comme le prouve l’intérêt que lui portent depuis peu Atout France (Agence de développement touristique de la France) et l’AFD (Agence française de développement). Avant sa création, sur l’échiquier de la protection du patrimoine cohabitaient des opérateurs scientifiques, des organisations intergouvernementales pourvoyeuses de cadres normatifs ou l’Icom, chargé de fédérer les professionnels. Financeur alliant fonds privés et publics, Aliph était le chaînon manquant, capable de mettre autour de la table les ONG humanitaires pour les sensibiliser aux enjeux culturels, les militaires pour les questions de déminage, les archéologues et les gouvernements locaux. Jean-Claude Gandur voit en Aliph la possibilité de «sortir des schémas politiques habituels en matière d’aide d’urgence, notamment de pouvoir jouir d’une plus grande liberté d’action en s’éloignant des consensus, sans lourdeur étatique, tout en travaillant avec d’autres organismes». Cette logique de réseau s’est traduite par la participation d’Aliph au dîner de gala de la Biennale Paris, dont les fonds seront reversés au musée de Mossoul. Ironie du sort, l’association s’est retrouvée partenaire d’une édition où participait la Phoenix Ancient Art Gallery, pointée du doigt pour ses démêlés avec la justice belge qui suspecte un trafic important d’antiquités syriennes… 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne