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Porcelaine de Sèvres : à la table de l’empereur

Publié le , par Claire Papon
Vente le 04 novembre 2022 - 14:00 (CET) - Salle 6 - Hôtel Drouot - 75009

En octobre 1807, Napoléon Ier commande à la manufacture de Sèvres le service particulier de l’Empereur pour son usage personnel. Soit plus de 230 pièces dont cette assiette figurant l’une des salles du musée du Louvre.

Manufacture impériale de Sèvres, 1808, assiette en porcelaine dure, l’aile décorée... Porcelaine de Sèvres : à la table de l’empereur
Manufacture impériale de Sèvres, 1808, assiette en porcelaine dure, l’aile décorée d’une frise de glaives reliés par une guirlande de feuilles de laurier et enrichie d’étoiles, le centre à décor d’une vue d’intérieur figurant la visite de l’impératrice Joséphine dans la salle de la Victoire au musée Napoléon peinte par Jean-Claude Rumeau, dos incisé et peint en noir du chiffre «LL» de Louis XVIII, diam. 23,5 cm.
Estimation : 200 000/300 000 €. Adjugé 303 800 €

Napoléon Ier aimait voir les choses en grand. Soucieux de faire rayonner les arts et le savoir-faire français, il en fait aussi un outil de communication comme l’on dit aujourd’hui… Manufacture royale depuis 1759, impériale depuis 1804, Sèvres est indissociable du pouvoir et des souverains qui la financent. À sa tête de 1800 à 1847, Alexandre Brongniart –fils de Théodore, architecte de l’Empereur –, est une personnalité brillante et savante. Nouvelles formes, nouvelle palette de couleurs, usage de la porcelaine dure comme matériau privilégié… il s’adapte aux goûts du souverain ou même les anticipe. Des pièces exceptionnelles sont créées, dont certaines célèbrent ses hauts faits et ses campagnes. Le «service particulier de l’Empereur», dont notre assiette est issue, en est un exemple. Le sujet de celle-ci ? La visite par l’impératrice Joséphine de la salle de la Victoire – de Samothrace – au musée Napoléon, actuel musée du Louvre. En présence de Vivant Denon directeur de l’établissement, et possiblement de Talleyrand, la scène se tient sans doute le 14 octobre 1807, jour de l’inauguration de cette rotonde. Sur la gauche, le buste colossal de Napoléon, en bronze, réalisé en 1805 par Lorenzo Bartolini, côtoie deux victoires antiques provenant de Potsdam, et un tableau de Pierre Paul Rubens, Le Triomphe du vainqueur exécuté en 1614, aujourd’hui conservé à Cassel (Allemagne). Un curieux amoncellement d’armes et d’armures, des marbres antiques comme La Famille de Lycomède et La Joueuse d’osselets, montrent les œuvres récemment intégrées aux collections : certaines confisquées à l’Église et aux immigrés, d’autres lors des guerres en Belgique, en Italie, en Prusse et en Autriche. En 1815, à la chute de l’Empire, près de 5 000 pièces seront restituées aux pays dont elles proviennent.
«Une rareté au programme»
L’auteur de notre assiette ? Jean-Claude Rumeau (1777-1839). Peintre d’histoire, de scènes de genre et d’intérieur, cet élève de Jacques-Louis David et de Jean-Baptiste Isabey est lié au style troubadour, qui remet au goût du jour de manière pittoresque Moyen Âge et Renaissance. Les figures du chevalier Bayard, Merlin l’Enchanteur ou Marie Stuart, les contes de la Belle au bois dormant ou de Barbe Bleue sont revus et corrigés sous son pinceau. Notre homme est également actif à Sèvres entre 1807 et 1824. Pour le «service particulier de l’Empereur», il dessine deux assiettes : celle-ci et une autre, terminée en 1809 –  figurant la salle de Diane avec les nouvelles statues antiques exposées pour l’occasion –, dont on ignore la localisation à ce jour. On sait en revanche que la première prend le chemin des enchères le 7 mars 1967 au palais Galliera, sous le marteau de Maurice Rheims, puis le 13 juin 1973 sous celui d’Yves de Cagny. «Une rareté au programme de la salle 10», peut-on lire alors dans la Gazette de l’Hôtel Drouot. Elle est présentée en même temps qu’une autre du même service, peinte en 1801 par Lebel, du Prytanée de Saint-Cyr, et aujourd’hui propriété de la Fondation Napoléon. Toutes deux avaient auparavant figuré dans l’exposition «Napoléon» au Grand Palais (juin-décembre 1969). Notre exemplaire, cédé pour 74 270 F (environ 69 000 € en valeur réactualisée) à un collectionneur français, n’a pas bougé depuis, à l’exception d’une apparition dans un article de Gérald Schurr (Gazette de l’Hôtel Drouot du 17 octobre 1975) consacré aux objets de qualité.

En juin 1815, après l’abdication, Napoléon est autorisé à emporter 60 assiettes de ce service dans son exil à Sainte-Hélène

Le 4 novembre prochain, les enchérisseurs, particuliers, et – certainement – représentants des musées devront livrer bataille à hauteur de 200 000/300 000 €. Le 6 juillet dernier, deux assiettes de ce service figuraient dans une vente orchestrée par Fraysse & Associés : une vue du domaine de Rambouillet partait à 254 000 € dans une institution, l’autre montrant l’enlèvement du quadrige de chevaux en cuivre de la basilique de Saint-Marc en décembre 1797 par Bonaparte, était acquise de gré à gré pour un montant non divulgué par le château de Fontainebleau (voir l'article Collection Jean Nicolier, le triomphe de la céramique de la Gazette n° 26, page 39). Ces sommes vous paraissent importantes ? Sachez que ce service destiné à la table de l’Empereur coûtait à l’époque de sa fabrication la somme de 65 449 F. Astronomique ! Après s’être dessaisi au profit du tsar Alexandre Ier, du «service olympique», orné de scènes de la mythologie gréco-romaine, Napoléon décide en octobre 1807 d’en commander un autre à la manufacture de Sèvres, destiné à son usage personnel.

 

Banquet de mariage
Celui-ci est aussi nommé «service des quartiers généraux», appellation que lui donne le fidèle valet de chambre Marchand au moment du départ pour Sainte-Hélène, peut-être en référence au quartier général qu’occupait Napoléon pendant ses campagnes – dont un certain nombre sont représentées sur les assiettes. Vingt-huit sujets sur les soixante-douze qu’il comprend sont du choix de l’Empereur, Brongniart et Vivant Denon complétant la liste par d’autres faits marquants, des vues de Paris, des résidences impériales, des grandes institutions de l’Empire et travaux exécutés en Province. Le ton vert de chrome est dû au chimiste Vauquelin, le travail des peintres est réparti entre huit artistes, la dorure des frises est l’œuvre des frères Boullemier. Chaque assiette coûte 425 F. Commencée en janvier 1808, la fabrication du service s’achève en mars 1810, juste à temps pour qu’il soit livré au palais des Tuileries afin de servir au grand banquet marquant le mariage de Napoléon avec Marie-Louise le 2 avril. Quatre ans plus tard, les 72 assiettes sont envoyées à Sèvres afin de faire meuler les marques du premier Empire et les remplacer par le chiffre de Louis XVIII. En juin 1815, Napoléon est autorisé à emporter à Sainte-Hélène 60 assiettes, dont il fait ponctuellement cadeau à son entourage. Que de faste pour celui qui boit de l’eau glacée et du chambertin coupé, et ses dîners ordinaires en dix à vingt minutes ! Ne déclarait-il pas : «Si on reste plus longtemps à la table, c’est le début de la corruption du pouvoir» ?


 

 
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