Politiquement correct, entre gomme et crayon

Le 21 janvier 2021, par Vincent Noce
 

Les querelles communautaires font les affres du monde culturel. Entre esprit gaulois de résistance et volonté affichée d’ouvrir la culture à de nouveaux publics, les Français y perdent leur latin. Black Lives Matter dicte sa loi au marché de l’art, en compagnie de MeToo ! Le cri d’alarme est lancé par Le Figaro, effaré de la publication d’un palmarès britannique qui n’a même pas la décence d’insérer François Pinault ou Bernard Arnault parmi les cent personnalités les plus influentes. « Cette moralisation extrême prend le dessus dans le monde de l’art et s’insinue partout. C’est une énorme régression », lance un directeur de musée pas très finaud, préférant rester anonyme par peur, assure-t-il, de voir des manifestants prendre d’assaut son musée. « Quand les invisibles s’expriment cela fait toujours des vagues », considère, plus tempérée, la conservatrice Camille Morineau, faisant observer que le surcroît de référence prêté aux femmes ou aux artistes noirs s’explique par « le retard à compenser », en attendant de « s’équilibrer avec les années ». Au même moment, des journalistes se voient reprocher de céder à « la police de la pensée » pour avoir rendu compte d’une enquête pour viols sur mineurs visant Claude Lévêque. Pour l’artiste, les comptes de liquidation sont ouverts. Les pneus de tracteur dorés qu’il a placés au palais Garnier atteignent de toute manière leur date de préemption. Le musée d’Art moderne et contemporain de Genève, longtemps son plus fidèle soutien, annonce qu'il ne montrera plus son travail. Il a été mis fin à sa collaboration avec la galerie Kamel Mennour. La fête est finie, les néons vacillent. Une démarche encore plus radicale a été suivie par un marchand londonien, Alison Jacques, après le meurtre de Rebecca Blum par Saul Fletcher. Ce galeriste a supprimé de sa base toute trace des huit années passées à représenter l’artiste maudit, trouvant qu’il « ne serait pas normal de continuer à promouvoir, documenter ou exposer l’œuvre d’un meurtrier ». On ne peut que partager son émotion après la disparition brutale de son amie Rebecca.

Cet appel de l’impératif catégorique peut encore résonner sous la coupole de la Bourse du commerce, dont l’ouverture est attendue à Paris.

Mais on attend encore la proposition d’effacer Caravage sous le même prétexte. À Venise, à la Pointe de la Douane, « par respect » pour sa victime, la collection Pinault a, elle aussi, choisi de retirer l’ultime œuvre que Fletcher avait réalisée sur place – non sans hésitation. Car ce pouvoir d’élimination peut prêter à discussion. Une autre option aurait été de conserver ce testament carbonisé au titre prémonitoire, Don’t Let The Darkness Get You Down (« ne laissez pas l’obscurité vous submerger ») – quitte à l’entourer d’explications pour le public. L’expression créatrice n’est pas réductible à l’individu. Et si elle l’était, ce ne serait plus de l’art. Cet appel de l’impératif catégorique peut encore résonner sous la coupole de la Bourse du commerce, dont l’ouverture est attendue à Paris. Dans la foule encerclant la verrière, représentée par quatre peintres en 1889 pour célébrer les échanges aux quatre coins du monde, un œil un peu scrupuleux peut distinguer quelques esclaves des îles. Pour les mêmes motifs, la Tate de Londres est sommée de fermer son restaurant, parce que deux enfants réduits à l’esclavage apparaissent dans la peinture murale de 1923. Martin Béthenod, directeur de la Bourse du commerce, se refuse à l’idée de censurer cette vision d’une époque, mais compte sur une « mise à distance » permise par l’accompagnement didactique. Cette frise de cent quarante mètres de long et dix de haut, souligne Jean-Jacques Aillagon, traduit « l’optimisme d’une époque où l’Europe était en train de connaître et de conquérir le monde entier ». C’est en de tels lieux que peut se diffuser le sentiment d’appartenance à une communauté humaine riche de son histoire et vive de ses espérances.

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