Poitiers par les chemins de traverse

Le 09 janvier 2020, par Mylène Sultan

Lancée en octobre, la première édition des Traversées de Poitiers, confiée à l’artiste sud-coréenne Kimsooja, se donne pour mission de révéler le patrimoine de la ville. Mieux : de le réveiller.

Kimsooja, To breathe, 2019, tour Maubergeon.
© Yann Gachet / Ville de Poitiers

Il fallait oser. Installer un conteneur bariolé devant l’austère cathédrale Saint-Pierre, construire un labyrinthe de bambous sur le parvis du musée Sainte-Croix, disposer une vieille camionnette chargée de baluchons devant le retable de marbre noir et doré d’une chapelle, envelopper de mélopées envoûtantes le baptistère Saint-Jean, édifié au Ve siècle, jouer sur les reflets d’une lumière arc-en-ciel dans la crypte abritant sainte Radegonde, reine des Francs et patronne de la ville… Le choc est rude pour qui a connu Poitiers, sage et calme préfecture de la Vienne au charme provincial, dans ses beaux habits médiévaux. Il est aussi sacrément salutaire car, face à de telles confrontations, le visiteur s’étonne, s’amuse, se cabre… Et les monuments remarquables de la ville, dérangés dans leur immuable écrin de pierre, en sortent comme réveillés. «Ces Traversées permettent de révéler le patrimoine, notamment en jouant sur les contrastes», constate Henri Loyrette, ancien directeur d’Orsay puis du Louvre, qui a animé l’équipe chargée de mettre en place la manifestation.
Un palais comme catalyseur
Lorsque le comité de pilotage se réunit pour la première fois en 2016, à l’initiative du maire de la ville Alain Claeys, l’objectif est d’abord de trouver une nouvelle destination au palais des comtes de Poitou et ducs d’Aquitaine, palais de justice depuis plus de deux siècles, que l’État et le département souhaitent vendre. Que faire de ce lieu admirable de cinquante mètres de long sur dix-sept de large, agrémenté de cheminées monumentales, considéré comme la plus belle aula (salle d’apparat médiévale) de France ? Comment l’animer, le rendre accueillant et, surtout, quelle nouvelle vocation lui assigner ? «En fait, la libération du palais de justice a constitué le point de départ d’une réflexion globale sur le patrimoine de la ville, explique Jean-Marie Compte, adjoint au maire en charge du patrimoine historique et de l’archéologie. Les Traversées en constituent l’aboutissement.» Bien vite, en effet, d’autres questions émergent : comment redonner au palais la place centrale qui était la sienne à l’époque glorieuse d’Aliénor d’Aquitaine (1122-1204) ? Comment tisser une cohérence avec les autres monuments de la ville, éloignés les uns des autres et parfois fermés au public ? Pourquoi ne pas jouer la carte patrimoniale pour dynamiser la cité ? Tant de touristes ne viennent que pour le Futuroscope (2 millions de visiteurs par an tout de même), sans un regard pour la rayonnante église Notre-Dame-la-Grande et sa merveilleuse façade sculptée de personnages légendaires… La raison en est peut-être que, malgré sa somptueuse et monumentale parure héritée de l’Antiquité et d’un flamboyant Moyen Âge, Poitiers pâtit encore d’une réputation de belle endormie. «Il y a trente ans, c’était une ville éteinte, triste, renfrognée», se souvient Henri Loyrette, qui connaît la région depuis l’enfance. Pas très éloignée au fond de l’étouffante bourgade, corsetée dans ses secrets, décrite par André Gide dans La Séquestrée de Poitiers (Gallimard, 1930), qui s’inspirait de l’histoire affreuse de Blanche Monnier, recluse durant un quart de siècle dans une chambre sale de la rue de la Visitation par des parents jaloux de sa vie amoureuse. Pourtant, avec ses 30 000 étudiants sur un total de 190 000 habitants, l’agglomération est désormais très vivante. Son offre culturelle s’est étoffée, multipliant les festivals, proposant des lieux de création décalés comme le Confort moderne (voir l'article Le Confort, toujours moderne Gazette no 5 de 2018, page 168), cet ancien magasin d’électroménager qui abrite aujourd’hui une salle de concert dédiée aux musiques actuelles, des espaces d’exposition, une résidence pour artistes, un restaurant, un jardin… Ici, l’artiste sud-coréenne Kimsooja (née en 1957) a notamment imaginé une installation immersive, recouvrant le sol de miroirs reflétant l’architecture industrielle du lieu. La première invitée de ces Traversées a été choisie par Emmanuelle de Montgazon, commissaire indépendante, et Emma Lavigne, actuelle directrice du Palais de Tokyo : un tandem pointu désigné par Henri Loyrette pour mettre en musique la manifestation culturelle. «Faire appel à l’art contemporain est apparu comme une évidence, explique celui qui, dans les années 2000, a invité les artistes Anselm Kiefer et François Morellet à travailler pour le Louvre. Très vite aussi, nous avons eu la certitude que l’exercice de la biennale, où des œuvres sont présentées dans des lieux fermés, ne fonctionnerait pas.» Le cahier des charges prévoyant d’ouvrir le palais des ducs d’Aquitaine sur la ville et de le relier aux autres monuments, le titre de la manifestation s’est naturellement imposé : c’est bien à une «traversée» que le visiteur est convié lorsqu’il pénètre dans l’édifice par la place Alphonse-Lepetit et le quitte par l’ancienne entrée, l’«échelle du palais», utilisée pendant des siècles et fermée depuis trente ans. C’est encore à l’expérience d’un voyage qu’il goûte lorsqu’il chemine rue de la Cathédrale, pavoisée de drapeaux flottant au vent, jalons colorés menant à l’immense vaisseau minéral de Saint-Pierre-de-Poitiers.

Kimsooja, Archives of mind, 2019, palais des ducs d’Aquitaine. © sébastien Laval
Kimsooja, Archives of mind, 2019, palais des ducs d’Aquitaine.
© sébastien Laval


Prouesses artistiques
Finalement, c’est une quinzaine de lieux qui sont confiés aux artistes. Certains d’entre eux, comme la chapelle Saint-Louis, joyau de l’architecture classique, n’étaient plus accessibles au public depuis des décennies. «Nous avons brassé beaucoup d’idées avant de parvenir à cette programmation, explique Emmanuelle de Montgazon. Chaque composition, de Kimsooja ou des quelque vingt artistes invités par elle, a été conçue pour entrer en résonance avec la mémoire d’un espace. Pas simple quand on ne peut rien toucher, rien accrocher, rien déplacer !» Un exercice acrobatique lorsqu’il a fallu imaginer une installation pour le baptistère Saint-Jean, où dorment de précieux sarcophages mérovingiens, au milieu desquels l’Américain Stephen Vitiello, désireux d’explorer la notion de réincarnation, a réalisé un paysage sonore où se mêlent le son des vagues, le tintement d’une cloche, le battement de l’eau et des extraits lus du roman Les Vagues de Virginia Woolf. Cette confrontation osée ne semble pas avoir choqué les Pictaviens. Mieux, elle a attisé leur curiosité. «Certains habitants m’ont avoué n’être jamais entrés jusque-là dans le baptistère, se réjouit Hélène Amblès, directrice générale adjointe à la culture et au patrimoine. Ils ont découvert leur ville, l’ont montrée avec fierté. Quelque quatre-vingts d’entre eux, baptisés “ambassadeurs”, orientent les visiteurs, venant épauler la dizaine de médiateurs embauchés pour l’occasion».
Lieux improbables
Un mois après l’inauguration mi-octobre, la réussite était au rendez-vous : cinquante mille personnes avaient participé à la manifestation, assistant à des événements ponctuels régulièrement organisés, se pressant dans des lieux improbables comme la vaste hutte de casseroles et de marmites en aluminium, conçue par Subodh Gupta à la Maison de l’Architecture, où sont proposées des dégustations de cuisine indienne. Sans surprise, ce sont les créations installées dans le palais des ducs d’Aquitaine qui rencontrent le plus grand succès. Le premier jour, trente mille visiteurs se sont présentés dans la salle des pas perdus, où trône une immense table elliptique agrémentée de boules d’argile, rappelant les banquets qui s’y déroulaient au Moyen  Âge. Le parcours les emmenait ensuite dans la tour Maubergeon adjacente… Pour pénétrer dans cet ancien donjon défensif érigé au XIIe siècle, il faut enfiler des chaussons de papier, marcher précautionneusement sur des miroirs posés au sol qui reflètent à l’infini colonnes, arcs en ogive et vitraux multicolores. Le public est-il venu si nombreux pour entrer, enfin, dans un lieu réservé aux justiciables pendant plus de deux siècles et rouvert pour la première fois, ou pour ressentir le vertige d’une œuvre se vivant comme l’expérience d’un passage dans une autre dimension ? 

Poitiers
en 5 dates
IIe siècle
Limonum, capitale des Pictons, est à son apogée
1152
Mariage, à Poitiers, d’Aliénor d’Aquitaine et d’Henri Plantagenêt, futur roi d’Angleterre. C’est son siècle d’or
1431
Création de son université, l’une des plus anciennes de France
1926
Naissance dans la ville du philosophe Michel Foucault
2019
L’artiste Kimsooja a carte blanche pour révéler les joyaux de son patrimoine
à voir
Les Traversées de Poitiers.
Jusqu’au 19 janvier 2020.
www.traversees-poitiers.fr
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