Pleins feux sur l’Asie à Drouot

Le 05 décembre 2019, par Dimitri Joannides

Du 9 au 16 décembre, Drouot met les arts d’Extrême-Orient à l’honneur, à l’occasion d’une nouvelle semaine asiatique qui s’annonce haute en couleur. Tour d’horizon.

Tibet, époque Zhengde (1506-1521). Statuette de Panjarnata Mahakala en bronze doré, debout sur un démon allongé sur un socle en forme de double lotus inversé, tenant le kattrka et le kapala, paré de bijoux, têtes de démons et serpents enlacés, front orné du troisième œil, couronne aux roues de la loi, un serpent dans ses cheveux, marque apocryphe « Da Ming Zhengde Jiaxunian Yumajian Taijian Wuliang zao », h. 30,5 cm. Vendredi 13 décembre, salle 4 Drouot-Richelieu. Pescheteau-Badin OVV. Cabinet Portier et Associés.
Estimation : 60 000 / 80 000 €

Alice Jossaume, directrice du cabinet Portier et Associés et experte de plusieurs des lots présentés lors de cette semaine dévolue à l’Asie, est confiante : «Les acheteurs asiatiques sont de plus en plus avertis. Il savent désormais comment les enchères fonctionnent en France, et c’est bien plus agréable et facile pour les opérateurs de ventes. En comparaison, il y a encore quatre ou cinq ans, c’était le chaos !» C’était d’ailleurs tout l’intérêt de l’exposition collégiale organisée par Drouot du 29 novembre au 5 décembre : permettre aux amateurs internationaux de découvrir, en avant-première, une sélection des pièces les plus importantes proposées aux enchères pendant la semaine de l’Asie. Une approche de qualité muséale, qui ne peut que mettre en confiance et flatter les futurs acheteurs venus spécialement du bout du monde. Sur ce marché pointu où provenance et pedigree font loi, les amateurs chinois et japonais sont des habitués bien connus de l’hôtel des ventes. Pourtant, depuis une bonne dizaine d’années, d’autres collectionneurs récemment enrichis, originaires du Vietnam, du Cambodge ou du Laos, ferraillent dur pour remporter les trésors que les commissaires-priseurs dévoilent saison après saison. Conseillée par des marchands et intermédiaires à cheval sur les deux continents, cette clientèle très particulière et hautement courtisée se retrouve à Paris en juin et en décembre pour suivre de près ces ventes spécialisées. Et en la matière, ce second cru 2019 est à déguster sans modération !
 

Chine, début XVe siècle. Boîte de forme ronde en laque rouge sculptée de cinq fleurs de camélia et bourgeons dans leur feuillage sur fond
Chine, début XVe siècle. Boîte de forme ronde en laque rouge sculptée de cinq fleurs de camélia et bourgeons dans leur feuillage sur fond jaune, de tiarés, chrysanthèmes, pivoines et camélias dans leur feuillage ; au revers, la marque à l’aiguille de Yongle à six caractères en kaishu ; intérieur du couvercle orné d’un poème de Qianlong rapporté postérieurement, h. 7,5, diam. 23,2 cm. Lundi 9 décembre, salle 9. Oger Blanchet OVV. Cabinet Portier et Associés. Estimation : 150 000/200 000 €
Chine, époque Kangxi (1662-1722). Cloche rituelle bianzhong en bronze doré, à décor en relief de deux dragons à cinq griffes au-dessus de
Chine, époque Kangxi (1662-1722). Cloche rituelle bianzhong en bronze doré, à décor en relief de deux dragons à cinq griffes au-dessus de vagues écumantes la poursuite de la perle enflammée, alternant avec deux cartouches rectangulaires renfermant les inscriptions «Huang Zhong» et «Kang Xi Bing Shen Nian Zhi» correspondant à la date 1716, h. 20,9 cm. Lundi 16 décembre, salle 16. Tessier & Sarrou et Associés OVV. Cabinet Portier et Associés. Estimation : 200 000/300 000 €


Un menu impérial
En ce mois de décembre à Drouot, c’est la maison Oger - Blanchet qui ouvre le ban de ce marathon de dix ventes spécialisées, en présentant un ensemble constitué vers 1861 par un colonel français en poste en Cochinchine. Découvrant un jour Hong Kong au gré de manœuvres, celui-ci s’extasie dans une lettre à sa mère : «Ces mœurs toutes différentes des nôtres ne sont point celles d’un peuple barbare, mais très avancé dans une civilisation dont nous ne nous rendons pas bien compte ». Ni une ni deux, le militaire expédie de Canton six caisses d’objets chinois et indochinois, qu’il demande à sa famille « de ne pas […] laisser trop exposer » afin de ne pas susciter les convoitises. L’homme avait du flair ! Car l’exceptionnel ensemble de boîtes en laque rouge rapporté par ses soins et dévoilé à Drouot pourrait battre tous les records, en particulier un modèle orné d’un poème de Qianlong et estimé 150 000/200 000 € (voir photo page 17). Le même jour, la maison Boisgirard - Antonini nous transportera des frontières de l’Himalaya indien au pays des samouraï, le point d’orgue étant chinois, avec un rare vase meiping en porcelaine dite « fahua » provenant de la prestigieuse collection Rockfeller, puis exposé au Metropolitan Museum de New York (30 000/50 000 €). Puis, toujours à l’occasion de cette journée inaugurale, Aguttes présentera son premier volet d’une trilogie de ventes asiatiques, avec un grand (h. 51 cm) vase balustre, de la première moitié du XIX siècle, en porcelaine et émaux falangcai à décor des trois étoiles du Tao, attendu à 40 000/60 000 €. Plus tôt dans l’après-midi, la même maison aura dévoilé une sélection de vingt-quatre œuvres signées des grands noms vietnamiens de l’art du XXe siècle, parmi lesquels Lé Phô ou Mai-Thu. Impossible de ne pas remarquer l’époustouflant tableau en laque d’Alix Aymé (160 000/300 000 €, voir photo page 19), une élève de Maurice Denis qui s’est prise de passion pour le continent asiatique dans les années 1920-1930. Ayant découvert la laque au Japon, en 1928, cette professeure à l’École des beaux-arts de Hanoï marie le style des Nabis et la peinture traditionnelle vietnamienne, dans une veine art déco qui ne pourra que susciter l’intérêt des amateurs du genre. Enfin, un ensemble resserré d’œuvres de Victor Tardieu (1870-1937), fondateur de la fameuse École d’Indochine, vient clore ce carré dédié aux arts graphiques du XXe siècle. Pour Alice Jossaume, «cette année, les vendeurs se montrent plus enclins que par le passé à se séparer de pièces importantes. À mon sens, c’est le contexte politique international qui les rassure». Un dynamisme de bon augure alors qu’au même moment la Chine cherche à limiter au maximum les sorties d’argent de son territoire.

 

Chine, époque Qianlong (1735-1796). Pain d’encre circulaire, à décor d’un dragon de face parmi des nuages stylisés, de caractères archaïsa
Chine, époque Qianlong (1735-1796). Pain d’encre circulaire, à décor d’un dragon de face parmi des nuages stylisés, de caractères archaïsants, deux phrases d’un poème, marque Qianlong à six caractères et en caractères yu mo : «l’encre pour sa majesté», diam. cm. Mercredi 11 décembre, salle 4. Aguttes OVV. Cabinet Ansas & Papillon.
Estimation : 6 000/8 000 
Alix Aymé (1894-1989), Baigneuses, laque, 125 x 200 cm (détail). Lundi 9 décembre, salle 9, à 14 h 15. Aguttes OVV. Mme Reynier-Aguttes. E
Alix Aymé (1894-1989), Baigneuses, laque, 125 200 cm (détail). Lundi 9 décembre, salle 9, à 14 15. Aguttes OVV. Mme Reynier-Aguttes.
Estimation : 160 000/300 000 


Les grands classiques
À partir du 11 décembre, retour aux fondamentaux avec, toujours chez Aguttes, un ensemble de jades et jadéites de la fin du XVIIe siècle, des pierres dures, des cloisonnés, des bronzes, des coraux, des textiles et des laques. Particularité de cette vacation, la mise en avant des pains d’encre, ces bâtons denses et durs destinés à être frottés sur des pierres humidifiées afin de pouvoir réaliser des calligraphies. Comptant parmi les quatre trésors du lettré avec le pinceau, le papier de riz et la pierre à encre, ces pains se sont parés au fil du temps, au point de devenir de véritables objets d’art. D’abord sobres sous la dynastie Ming, ils connaissent leur apogée sous l’empereur Qianlong, connu pour être lui-même un fin lettré (voir photo page 18). Le 10 décembre, la maison Auction Art Rémy Le Fur & Associés présentera quant à elle un impressionnant ensemble de coupes libatoires, qui devrait sans nul doute exciter un marché friand d’objets en corne de rhinocéros (voir encadré page de gauche). Le 12 décembre, chez Delon - Hoebanx, les amateurs d’objets du Japon se régaleront des trésors d’ivoire et de bronze de l’ancienne collection de l’industriel Charles Cartier-Bresson, grand-oncle du célèbre photographe. Le lendemain, les enchérisseurs se disputeront chez Pescheteau-Badin une statuette de Panjarnata Mahakala en bronze doré d’époque Zhengde, estimée 60 000/80 000 € (voir photo page 15), avant de batailler chez Thierry de Maigret pour remporter, entre autres, un grand panneau impérial Qianlong (10 000/15 000 €).
Paris, capitale de l’art chinois
Le 16 décembre, tous les regards seront rivés sur la maison Tessier & Sarrou, qui présentera de nouveaux trésors provenant de l’ancienne collection de Robert de Semallé (1849-1936), dont une tête de dragon avait déjà défrayé la chronique l’an dernier en s’envolant à 3 M€. Dans le récit de ses Quatre ans à Pékin, l’ancien secrétaire d’ambassade, en poste dans la capitale impériale de 1880 à 1884, détaille ses missions dans le sud du pays, dont de nombreuses incursions au Tonkin lors d’insurrections. Il en rapporte de nombreux objets, dont cette stupéfiante cloche rituelle bianzhong en bronze doré de 1716 et estimée 200 000/300 000 € (voir photo ci-contre), déjà choisie pour orner la couverture de la Gazette n° 29 du 6 septembre (voir l'article Les cloches, objets de luxe depuis l’âge du bronze). L’inscription «Huangzhong» qu’elle comporte nous indique qu’elle sonne la première note de la gamme  l’équivalent de notre do  et se rattache ainsi au principe du yang, symbolique de la puissance du mâle, qui génère toutes les autres notes de la gamme. Par définition, c’est donc la note la plus importante, celle par laquelle chaque rituel impérial débute, attirant chance et félicité. «C’est un objet d’une qualité tout à fait incroyable, qui a tout pour atteindre des sommets», conclut l’experte Alice Jossaume. Dans la même vacation, plusieurs ensembles de photographies anciennes, provenant notamment d’un ancien diplomate en poste en Chine dans les années 1930, devrait aussi retenir l’attention des enchérisseurs, ainsi qu’un plateau en laque rouge et noir datant du début de l’époque Ming, et estimé 120 000/150 000 €. Une semaine haletante en perspective !

Chine, XVIIe-XVIIIe siècle. Coupe en corne de rhinocéros sculptée d’une cascade dans un paysage montagneux parmi une forêt de pins, l’anse
Chine, XVIIe-XVIIIe siècle. Coupe en corne de rhinocéros sculptée d’une cascade dans un paysage montagneux parmi une forêt de pins, l’anse formée par un pin noueux se tordant vers le haut, les aiguilles s’attachant à la coupe, 348 g, h. 11 cm. Mardi 10 décembre, salle 14 - Auction Art Rémy Le Fur & Associés. Cabinet Portier et Associés.
Estimation : 50 000/60 000 

Qui remportera la coupe ?
Le 10 décembre, Auction Art Rémy Le Fur & Associés présentera un rare ensemble de coupes libatoires chinoises, confié par une grande famille aristocratique française. Si ce type d’objets n’est pas rare en soi en vente, en proposer seize à la fois relève de l’exploit ! Selon Théo Lavignon, le commissaire-priseur en charge de la vacation, «cette collection familiale a été constituée dès le XVIIIe siècle par les aïeux de notre vendeur, qui l’a lui-même poursuivie sur une quarantaine d’années». Et le lot 47 sera sans nul doute la pièce la plus disputée. Datant de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle, elle s’inscrit pleinement dans l’esprit de l’objet de lettré propre à susciter toutes les convoitises. Toutefois, du fait de la législation qui encadre la vente de cornes de rhinocéros, il est à parier que cette coupe sera acquise par un Chinois résidant en France. En effet, pour Me Lavignon, «les Européens, qui en étaient encore friands il y a trente ou quarante ans, ne se positionnent désormais que très rarement sur ce type d’objets de curiosité». 


 

L’Asie à Drouot
Ventes spécialisées
Lundi 9 décembre, salle 1, à 14 h. Boisgirard - Antonini OVV.
Lundi 9 décembre, salle 9, à 14 h 15 (Peintres d’Asie) et à 15 h 30 (Arts d’Asie). Aguttes OVV. Mme Reynier-Aguttes, M. Gia, Cabinet Ansas & Papillon.
Mardi 10 décembre, salle 14, à 14 h.  Auction Art Rémy Le Fur & Associés OVV. Cabinet Portier et Associés.
Mercredi 11 décembre, salle 4, à 14 h. Aguttes OVV. Cabinet Ansas & Papillon.
Mercredi 11 décembre, salle 7, à 14 h. Gros & Delettrez OVV. Cabinet Ansas  & Papillon.
Jeudi 12 décembre, salle 14, à 14 h. Delon - Hoebanx OVV. Cabinet Portier et Associés.
Vendredi 13 décembre, salle 16, à 13 h 30. KLF - Catherine Kalck, Guillaume Le Floc’h OVV.
Vendredi 13 décembre, salle 7, à 14 h. Thierry de Maigret OVV. MM. L’Herrou, Serve-Catelin, Cabinet Portier et Associés.
Lundi 16 décembre, salle 16, à 14 h. Tessier & Sarrou et Associés OVV. Cabinet Portier et Associés.
Lundi 16 décembre, salle 2, à 14 h 30. Daguerre OVV.

Ventes généralistes
Lundi 9 décembre, salle 9, à 14 h. Oger - Blanchet OVV. Cabinet Portier et Associés.
Vendredi 13 décembre, salle 10, à 11 h 30 et 13 h 30. Jean-Marc Delvaux OVV. Cabinet Portier et Associés.
Vendredi 13 décembre, salle 4, à 14 h. Pescheteau-Badin OVV. Cabinet Portier et Associés.
Vendredi 13 décembre, salle 9, à 14 h. Christophe Joron Derem OVV. Cabinet Ansas & Papillon.