Plaidoyer pour Caylus

Le 04 janvier 2018, par Carole Blumenfeld

L’acquisition par la Société des Amis du Louvre du Portrait du comte de Caylus offre l’occasion de revenir sur l’itinéraire de l’«un des grands seigneurs les plus cultivés de son temps», en compagnie de Marc Fumaroli.

Alexandre Roslin, Portrait de Caylus, vers 1752-1753, huile sur toile 120 93 cm, musée national de Varsovie.
© mnv


J’avoue que je n’aurais jamais cru que mon cours sur Caylus au Collège de France serait le point de départ de tant de recherches venant de tous côtés», reconnaît Marc Fumaroli, qui confie même que le personnage lui a permis de mieux comprendre la querelle des Anciens et des Modernes, à laquelle il a consacré en 2001 un travail de référence. Outre ses études sur les liens de Caylus avec Watteau (1996) et Bouchardon (2016), l’Académicien a aussi mis à l’honneur le «gentilhomme universel» dans Quand l’Europe parlait français (2001) et lors de l’exposition du Louvre, «Antiquité rêvée», dont il assurait le commissariat général avec Henri Loyrette ; le monument funéraire de Caylus y était justement reconstitué. Dans son testament, l’helléniste du XVIIIe siècle souhaitait que ses cendres reposent dans une urne antique en porphyre qu’il avait acquise auprès du bailli de Breteuil, aujourd’hui conservée au Louvre. Son héritier, le marquis de Lignerac, confia à l’architecte Soufflot et au sculpteur Vassé le soin de réaliser le monument destiné à accueillir l’urne dans une chapelle de Saint-Germain-l’Auxerrois. Deux ans avant que celui-ci ne soit érigé, Vassé exposa au Salon de 1767 l’élément central, le portrait «à l’héroïque» du défunt. L’éloge de Diderot montra alors son admiration pour le sculpteur, mais il trahissait aussi une animosité  ou une pointe de jalousie  vis-à-vis du comte : «Le comte de Caylus est beau, vigoureux, noble, fait avec hardiesse, bien modelé, bien ressenti, chair, beaux méplats, le trait pur, les peaux, les rides, les accidents de la vieillesse à merveille. La nature a été exagérée, mais avec tant de discrétion que la ressemblance n’a rien souffert de la dignité qu’on a surajoutée. Il reste encore dans les longs plis, dans ces peaux qui pendent sous le menton des vieillards, une sorte de mollesse. Ce n’est pas du bois, c’est encore de la chair.»
Le fils d’«une femme tout à fait supérieure»
Marc Fumaroli découvre Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis, comte de Caylus (1692-1765) en lisant les Souvenirs de Madame de Caylus, dictés à son fils et publiés en 1770 par Voltaire. Son berceau aurait dû vouer à une carrière militaire ce descendant d’une très ancienne famille d’épée du Sud-Ouest, qui était aussi un arrière-petit-fils d’Agrippa d’Aubigné et, par-là, un neveu de Madame de Maintenon. Il s’est détourné très tôt de l’armée alors qu’il y avait déjà connu de beaux succès. En 1709 en effet, Louis XIV s’était écrié en embrassant le jeune officier devant toute la cour : «Voyez mon petit Caylus, il a déjà tué un de mes ennemis !» Lors de la paix d’Utrecht, en 1713, le jeune homme a déjà fréquenté l’hôtel de Pierre Crozat, rue de Richelieu. «C’est un milieu particulièrement brillant où Caylus rencontre Antoine Watteau. Ensemble, explique Marc Fumaroli, ils parcourent Paris en louant de petites chambres ici et là pour y faire poser le modèle. Il apprend de Watteau à dessiner et à graver. Ils se lièrent d’une amitié très étroite dont il parlera beaucoup plus tard dans sa Vie de Watteau, avec une vive émotion. Une fois sorti de l’armée, il rattrapa le temps perdu en se livrant au Grand Tour italien au cours duquel il s’intéressa, dès 1715, aux premières fouilles d’Herculanum  puis à un voyage alors d’avant-garde en Turquie où il découvre les ruines de l’ancienne Grèce, puis dans la République des lettres savantes en Hollande et en Angleterre. C’est probablement le début de son intérêt pour l’Antique, mais il ne se concentra sur ce genre sévère d’études qu’après la mort de sa mère en 1729.» Celle-ci, que Marc Fumaroli décrit comme «une femme tout à fait supérieure» avait été élevée par sa parente, Madame de Maintenon. À partir de 1715, tandis que la veuve du roi se retirait à Saint-Cyr, Madame de Caylus reçut, dans la petite maison où elle s’installa dans le parc du Luxembourg, «la vieille Cour», c’est-à-dire «des gens qui étaient quelque chose sous Louis XIV et qui n’étaient plus grand-chose sous le Régent». Des gens de lettres partisans des Anciens y fréquentaient. Le jeune comte s’y lia à un grand esprit d’envergure européenne, le Vénitien Antonio Conti. Sa mère lui recommanda de le prendre pour guide de ses études : «On ne pouvait pas trouver un précepteur plus prestigieux et plus adorable, un homme exquis, à la fois élégant et savant, qui admirait l’autorité délicate que la bonne société française admettait aux femmes.» Lorsque Caylus, quittant le Luxembourg, s’installe dans une petite maison au cœur du jardin des Tuileries, il se donne une solideculture latine, pratique la gravure d’imitation avec talent et tire le meilleur parti de la fréquentation «de petites sociétés parisiennes où l’on écrit et représente la comédie, et où l’on s’amuse à composer et publier des textes amusants en langage populaire». Il dessine aussi des décors d’opéra et des mises en scène pour feux d’artifice.

 

Louis-Claude Vassé (1716-1772), Portrait d’Anne Claude Philippe de Thubières, comte de Caylus, médaillon en bronze à patine brune dans un cadre en boi
Louis-Claude Vassé (1716-1772), Portrait d’Anne Claude Philippe de Thubières, comte de Caylus, médaillon en bronze à patine brune dans un cadre en bois doré. Diam. : 51,5 cm © Sotheby’s



Antiquité rêvée en partage
La fréquentation de Watteau et des peintres du cercle de Crozat l’avait doté, insiste Marc Fumaroli, «du discernement exercé qu’on appelait au XVIIIe siècle le bon goût». Cette connaissance de l’art contemporain français qu’il patronne  notamment le sculpteur Bouchardon et le peintre Vien, l’un et l’autre se voulant inspirés par l’Antique  le distingue des «antiquaires enfermés dans leur prestigieuse spécialité, mais auprès desquels il s’instruit toujours davantage, déployant lui-même une extraordinaire puissance de travail et s’appuyant sur de savants professionnels comme lui pourvus de “bon goût”. Il collabore de toutes ses forces, avec son argent, son intelligence, son talent du travail en équipe à la réussite du “retour à l’Antique” souhaité par la monarchie.» Caylus réussit à faire collaborer les deux académies royales dont il est un membre éminent, celle des arts et celle de l’érudition. Toutes ses publications désormais visent à faire goûter l’Antique à la fois aux antiquaires et à un public riche et cultivé. On ne lui connaît qu’un rival, Winckelmann, «qui a porté le culte de l’antique Grèce à une supériorité absolue dont le bon goût selon Caylus ne s’accommode pas». Dans chaque tome de son Recueil d’antiquités qu’il publie à partir de 1752, il fait apprécier les antiquités égyptiennes, puis étrusques, puis grecques et romaines et il inclut même, à partir du troisième tome, les antiquités celtiques, selon une chronologie historique et non une hiérarchie esthétique. Marc Fumaroli met en évidence les liens entre les recherches archéologiques de Caylus, notamment son édition coloriée de reproductions par un graveur romain de fresques mises au jour dans des fouilles, et son incitation à s’en inspirer, adressée aux artistes. Mécène généreux, il pousse « son peintre Vien à exposer au Salon des tableaux dans le goût d’Herculanum, mais aussi à peindre à l’encaustique un buste de Minerve ; selon une technique retrouvée à partir de sources antiques, dont le grand numismate Barthélemy, collaborateur de Caylus, fera la publicité dans les académies italiennes». Le noble Caylus aura incarné l’idéal civique de l’amateur désintéressé, au service de l’art de peindre et de l’affinement du goût français, qui passe pour corrompu, depuis la Régence, par les arabesques «rocaille».
Le bon goût national
Élu à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1731, il s’est dépensé sans relâche pour faciliter et accompagner dans son sens la vie des artistes. Il lance ainsi Bouchardon, qu’il découvre en 1733 et qu’il considère comme un grand artiste à «l’Antique». Il lui fait passer commande de grands travaux comme la fontaine de Grenelle et grave lui-même les dessins de médailles et de types populaires parisiens de son sculpteur. Il a beaucoup fait pour envoyer à Stockholm le frère de Bouchardon et faire élire à l’Académie le portraitiste suédois Alexandre Roslin, allant jusqu’à organiser son mariage ! Abandonnant le registre du récit, l’Académicien nous invite à considérer ce qui définit le mieux son personnage de prédilection : «Il avait acquis le sens de l’Antique après avoir reçu, sous le règne de Louis XIV, le culte du grand goût de Versailles. Il a beaucoup retenu des plus beaux moments de la Régence et du règne de Louis XV, même s’il s’est résolu en 1748 à se dévouer au rejet du «rocaille» et à la réussite du néo-grec sinon du néo-romain. Tout ce qu’il a fait, il l’a fait par patriotisme monarchique. Il y aurait d’ailleurs toute une histoire à écrire sur la vieille noblesse dépouillée de ses anciens pouvoirs, délestée de sa vocation militaire, mais qui a œuvré pour faire prévaloir le «bon goût national», et une certaine gratuité de l’œuvre d’art, au large du marché.» S’il cite pour la IIIe République les exemples de Robert de Montesquiou ou de la comtesse Greffulhe, mécènes des Ballets russes, il pourrait être tenté d’ajouter à cette liste un certain Jean d’Ormesson, «l’archétype du gentilhomme français» dont il évoque la disparition, à la veille de la cérémonie des Invalides. Caylus et Ormesson ont justement en commun Marc Fumaroli, leur plus fervent avocat : il a rendu au premier ses lettres de noblesse dans le monde des musées, il a préfacé le volume de la Bibliothèque de la Pléiade du second.

 

À lire
Marc Fumaroli, Le comte de Caylus et Edme Bouchardon. Deux réformateurs du goût sous Louis XV, Paris, Somogy-Louvre éditions, 2016

 
Caylus
en 6 dates
1692  Naissance à Paris d’Anne-Claude Philippe  de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis
1731 Membre honoraire de l’Académie royale  de peinture et de sculpture
1742 Réception à l’Académie des inscriptions et belles-lettres
1752  Parution du premier volume du Recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques,  grecques, romaines
1757 Publication des Œuvres badines complètes qui fait suite à celle de ses Contes de fées 1765
Mort à Paris du comte de Caylus
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