Pilaev, la Russie grandeur nature

Le 04 mars 2021, par Caroline Legrand

Acheté à Moscou au début du XXe siècle, ce tableau de Porfiri Egorovitch Pilaev élève la vie quotidienne du peuple russe au rang de peinture d’histoire. Une œuvre qui tapa dans l’œil du consul Lucien Caumeau.

Porfiri Egorovitch Pilaev (1873-1911), Hall de gare en province, 1902, huile sur toile signée et datée, 100 159 cm.
Estimation : 15 000/20 000 

Un garçon fume négligemment tout en faisant la cour à une jeune femme timide, la tête recouverte d’un foulard, très simplement vêtue d’une robe noire et d’un tablier blanc. Autour d’eux, la vie suit son cours. Des hommes traversent la gare avec leur bagage sur l’épaule ; le chef de gare parle avec un soldat ; une mère s’occupe de son bébé tandis que certains dorment à même le banc afin de tromper leur attente… Seul un détail est reproduit ici : Porfiri Pilaev n’a pas hésité à dépeindre cette scène de la vie quotidienne russe dans un format d’un mètre de hauteur sur plus d’un et demi de largeur, élaborant une composition d’une grande complexité pour nous la faire vivre comme de l’intérieur. Le style réaliste s’accommode des couleurs sombres afin de restituer le plus fidèlement possible cet épisode somme toute banal de la vie des gens du peuple, mais dont la mise en scène relève de la peinture d’histoire. Quasiment inconnu sur le marché – seuls deux tableaux de sa main sont passés aux enchères à ce jour –, ce peintre de l'époque prérévolutionnaire semble avoir pleinement adopté les principes des peintres ambulants russes, menés par Ivan Kramskoï ou Ilia Répine. Ces derniers prônaient à partir de la seconde moitié du XIXe siècle une peinture réaliste, non académique, voulant renouer avec la vie réelle et des sujets populaires, nationalistes et humanistes.
Un consul à l’œil aiguisé
Belle découverte, ce tableau le fut aussi en 1917 pour Lucien Caumeau (1888-1972). Le jeune diplomate français, détaché à Moscou le 27 avril de cette même année, fut donc séduit par cette œuvre peu de temps après son arrivée. Il rapporta aussi une huile sur toile de Nicolas Serguieff (1855-1930), Ferme avant l’orage, présentée à 8 000/12 000 € ; le paysage faisait partie des thèmes alors revisités, avec la volonté de vanter les beautés des campagnes russes. Ces deux œuvres, conservées dans la famille du consul par descendance jusqu’à aujourd’hui, furent notamment présentées en avril 1945 par Caumeau lui-même à Recife, au Brésil, lors de l’exposition de sa collection, réunie durant toute une riche carrière diplomatique. Originaire de Troyes, diplômé de l’École des langues orientales vivantes, Lucien Caumeau obtient son premier poste à Alger, en 1911, avant d’être nommé trois ans plus tard à Constantinople comme « drogman », c’est-à-dire interprète. Sofia et Bucarest seront ses deux destinations suivantes, avant qu’il ne soit envoyé comme attaché d’ambassade à Moscou. Dans le même temps, il est chargé des fonctions d’attaché de chancellerie à Varsovie. Il sera également nommé responsable du haut-commissariat en Sibérie en 1919, puis chargé de la gérance du consulat de Zanzibar cinq ans plus tard. Changement de tropique en 1934, pour un dernier et prestigieux poste de consul pour la circonscription des États de Bahia et de Sergipe, au Brésil. Une existence faite de voyages et d’une authentique curiosité artistique, qui permit à Lucien Caumeau de réaliser de belles découvertes… et aux enchérisseurs d’en profiter aujourd’hui.

mardi 09 mars 2021 - 14:00 - Live
Morlaix - Saint-Martin-des-Champs - 26 bis, allée Saint-François - 29600
Dupont & Associés
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