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La Gazette Drouot Personnalités - Interview

Pierre Yovanovitch entre épure et éclectisme

Le 13 janvier 2017, par Sylvain Alliod

Architecte d’intérieur autodidacte, il a commencé par travailler avec Pierre Cardin, avant de se mettre à son compte et de devenir l’un des incontournables de la profession, réclamé par les plus grands collectionneurs.

Pierre Yovanovitch entre épure et éclectisme
© JOSE MANUEL ALORDA

Comment définiriez-vous votre style ?
Je fais des choses assez contemporaines, pas trop radicales, très chaleureuses, avec des matières brutes. Il est important de garder une identité française, avec la connaissance que l’on a de l’artisanat français. C’est quelque chose que je défends absolument. Je fais réaliser beaucoup de choses sur mesure. Mais j’aime les mélanges, l’éclectisme. Nos clients veulent des projets «cultivés», qui fassent «maison du collectionneur». Ils amènent leur collection et nous, notre goût, pour la mixité. Je ne veux pas que tout soit vintage. Il faut soutenir la création contemporaine, en collaborant avec des designers. Nous faisons par exemple, pour les États-Unis, un lustre avec Mathieu Lehanneur, qui a développé l’idée d’un nuage en verre. Martin Szekely réalise aussi du sur-mesure à notre attention. Du coup, les projets sont riches et pleins de dialogues.
Vous avez joué, sur le marché de l’art, un rôle moteur pour certains créateurs historiques d’Europe du Nord…
Axel Einar Hjorth est l’un de mes favoris. Il créait, au début du XXe siècle, pour la bourgeoisie de Stockholm, des meubles en marqueterie d’esprit néoclassique. Pour les maisons de campagne, il a conçu toute une série de meubles en pin brut dont la cote a explosé. Un lot de chaises se payait, il y a quelque temps, 2 000 à 3 000 €. Il faut maintenant rajouter un zéro ! Et pour un très beau canapé, une pièce unique, il faut désormais compter le prix d’une belle voiture… C’est la même chose pour Paavo Tynell. J’ai commencé à acheter ses lustres flocons il y a une quinzaine d’années. Cela ne valait rien. J’en ai placé un sur un projet, payé 8 000 €. Maintenant, c’est plutôt 80 000 €… et je dis à mon équipe de faire attention, car il m’est arrivé d’acquérir à l’étranger des petites lampes qui se sont révélées neuves. Je suis très vigilant sur l’authenticité des pièces. Je préfère qu’elles soient patinées, un peu abîmées même, plutôt que flambant neuves.

J’adore, par exemple, associer des lustres du XVIIIe siècle à des choses très contemporaines.

Vous êtes prescripteur dans le domaine du mobilier, mais est-ce aussi le cas pour les arts plastiques ?
En effet, mes clients ont souvent déjà une importante collection, très construite, et des conseillers avec qui ils travaillent. Il m’arrive néanmoins de faire des propositions, avec mon goût pour les choses minimalistes. J’ai travaillé par exemple avec Daniel Buren pour un vitrail, et avec Tadashi Kawamata sur un projet in situ. Les clients voulaient une chambre avec des panneaux de boiseries, et je leur ai proposé quelque chose de plus singulier, à la manière d’un nid. C’est un projet en cours d’installation.
Êtes-vous, vous-même, collectionneur ?
J’ai beaucoup collectionné, et je continuerai de le faire. Aujourd’hui c’est clairement le temps qui me manque. Ma priorité pour le moment est de développer mon entreprise. En revanche, je suis heureux de chercher et trouver des œuvres et pièces d’intérêt pour mes clients et les projets de mon agence. Il y a trente ans, j’avais la fièvre acheteuse, notamment dans le domaine de la céramique. La première fois que j’ai acheté du Tynell, c’était aux États-Unis, car il a beaucoup vendu là-bas, notamment des choses sur mesure étonnantes. J’ai aussi une table de Frankl, un exceptionnel canapé de Hjorth, et des pièces d’autres designers américains et scandinaves des années 1930 à 1960. Je vis à Paris dans un intérieur dépouillé, mais dans le Var, j’ai une maison qui est pleine à craquer ! Je vais maintenant souvent vers des artistes jeunes : Camille Henrot, Claire Tabouret, Valentin Caron, Klara Kristalova... Pour mes clients, mes intuitions demeurent les mêmes. En revanche j’explore aussi les registres d’artistes plus établis.

 

Entrée d’un château en Provence. Sculpture murale de Michel Gouéry, banc de Folke Bensow vers 1925, oeuvre d’Imi Knoebel, plafond en gypse créé par Jo
Entrée d’un château en Provence. Sculpture murale de Michel Gouéry, banc de Folke Bensow vers 1925, oeuvre d’Imi Knoebel, plafond en gypse créé par Joël Puisais à la demande de Pierre Yovanovitch sur le thème du temps. © JEAN-FRANÇOIS JAUSSAUD LUXPRODUCTIONS

Faites-vous encore des découvertes ?
J’étais à Miami Art Basel en décembre et j’ai découvert un galeriste de Philadelphie qui présentait un ensemble américain unique de mobilier, en noyer, des années 1960, de Wharton Esherick : un canapé, une commode courbe, des buffets de forme libre avec des assemblages trapézoïdaux. Je n’avais jamais vu de réalisations d’Esherick et je les ai trouvées très intéressantes. Nos clients sont attirés par les noms connus mais ils sont ouverts à l’idée de faire l’acquisition de belles choses pour leurs qualités esthétiques. J’essaie de les initier et de les guider dans ce sens.


Vous placez chez vos clients des créations du XXe siècle italiennes, suédoises, américaines ou encore brésiliennes, mais y a-t-il de la place pour des pièces plus anciennes ?
Oui, nous intégrons bien entendu du mobilier ancien. Il y a même des galeristes plus classiques qui nous ont demandé des scénographies, comme la galerie Aveline pour la foire de Maastricht. Neuse, qui vend à Brême du mobilier Renaissance, voulait mettre en valeur, dans un décor architecturé contemporain, des pièces chargées d’histoire. Une scénographie tout en contrastes. J’adore, par exemple, associer des lustres du XVIIIe siècle à des choses très contemporaines. C’est plus difficile à faire comprendre aux clients. Nous avons fait un chalet en Suisse qui a huit mètres de hauteur sous plafond. J’avais trouvé un lustre du XVIIe siècle en cuivre extraordinaire, pas du tout du modèle hollandais habituel. J’étais sûr que les clients allaient adhérer… eh bien non. Ils préféraient un truc un peu «sharp». Mais on arrive néanmoins à leur faire faire quelques incursions. En Belgique, on a réalisé une maison très contemporaine et nous y avons placé des pièces haute époque. Ça marche très bien. C’est ce qui assied le goût, ce mélange de pièces très sophistiquées avec d’autres plus épurées, cela crée une tension.
 

Grand salon d’un appartement près de l’Assemblée nationale. Canapé, fauteuils, cheminée et chenets par Pierre Yovanovitch, tables basses de Rasmus Fen
Grand salon d’un appartement près de l’Assemblée nationale. Canapé, fauteuils, cheminée et chenets par Pierre Yovanovitch, tables basses de Rasmus Fenhann, huile sur toile de Marc Quinn. © JEAN-FRANÇOIS JAUSSAUD LUXPRODUCTIONS

Quelle est votre politique d’achat ?
J’arpente depuis toujours les galeries parisiennes mais aussi européennes et d’ailleurs. Quand je parcours le carré Rive Gauche et la rue de Seine, il y a une offre fantastique, mais je ne retiens que deux ou trois choses. J’ai huit personnes dans mon équipe qui passent leur temps à chercher en galeries, en ventes aux enchères, sur 1stdib… Elles font un pré-choix et, ensuite, on se réunit pour faire la sélection. On doit acheter deux ou trois pièces par jour. Nous cherchons à éviter les sélections trop convenues. Pour garder l’esthétique qui est la mienne et assumer un vrai goût singulier, on va dire un style moderne éclectique, un peu intello, il faut rechercher des choses pas trop connues.
Avez-vous beaucoup de projets à l’étranger ?
Sur la trentaine de dossiers que nous menons de front, 80 % sont à l’étranger et 20 % en France. Notre clientèle française est fidèle même si l’activité s’est beaucoup internationalisée. Nous travaillons un peu partout, en Suisse, au Portugal, en Belgique, aux États-Unis. J’ai toujours eu beaucoup d’affinités avec les Américains. C’est pour cela que je vais ouvrir en septembre une petite antenne à New York. J’ai commencé seul et aujourd’hui, nous sommes une trentaine de personnes. Se développer est une nécessité et exige une énergie de tous les instants.J’observe beaucoup cela auprès des galeristes que j’affectionne : Thaddaeus Ropac ou encore Kamel Mennour, dont j’ai aménagé les galeries de Londres et Paris. Ces galeristes font un travail remarquable, avec un regard sur l’art incroyable. Ils ont à coeur de se réinventer sans cesse, de se renouveler et de ne jamais reposer sur leurs acquis.

PIERRE YOVANOVITCHEN
5 DATES
De 1989 à 2000
Collabore avec Pierre Cardin.
2001
Ouvre son agence.
2006
Découvre les œuvres d’Axel Einar Hjorth chez Eric Philippe.
2010 à 2014
Participe à AD Intérieurs.
2016
Installe son équipe dans la Maison Pierre Yovanovitch, un hôtel particulier du IIe arrondissement de Paris.

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