Pierre Valentin to be «in» or not to be

Le 01 juillet 2016, par Pierre Naquin

Quelques jours seulement après le résultat du référendum sur le Brexit, Pierre Valentin, avocat britannique spécialisé dans le domaine Art et Culture, analyse pour la Gazette Drouot les conséquences de ce vote pour le marché de l’art européen.

  
© Constantine Cannon LLP

Ils sont «out». Le 23 juin dernier, les Britanniques ont voté pour la sortie du royaume de l’Union européenne. La violence des débats, l’agression et le décès d’une députée ainsi que les profondes divisions géographiques et démographiques que révèlent les résultats ont laissé l’exécutif et le peuple britannique dans l’inconnu. Pierre Valentin est le fondateur et le dirigeant à Londres du cabinet d’avocats Constantine Cannon. Il est lui-même spécialiste du marché de l’art, président du conseil d’administration du World Monuments Fund Britain, fondateur de PAIAM (Professional Advisors to the International Art Market) et administrateur de l’Artists’ Collecting Society, l’équivalent outre-Manche de l’ADAGP française pour la gestion des recettes du droit de suite.
Dans quel état d’esprit sont les professionnels du marché de l’art à Londres quelques jours après le référendum ?
Dans un état de choc, pour la plupart. On ne s’attendait pas à ce résultat. Le message des maisons de ventes reste malgré tout optimiste, ne serait-ce que pour sauver les vacations d’art contemporain qui auront lieu dans les prochains jours. Pour la British Art Market Federation, il est encore trop tôt pour mesurer les conséquences que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne pourrait avoir sur le marché de l’art britannique. Celui-ci entend par ailleurs garder toute sa place sur le marché mondial.

 

Chiffre 3,8 % : Le taux d’écart entre les partisans du «in» et du «out», soit 1 269 501 votes.
Chiffre
3,8 % : Le taux d’écart entre les partisans du «in» et du «out», soit 1 269 501 votes.
© Anthony Delanoix

Qu’en est-il des collectionneurs, notamment des expatriés ?
Ils sont inquiets. On peut s’attendre à ce que certains collectionneurs étrangers quittent le pays. Le discours xénophobe, voire raciste, qui s’est révélé durant la campagne politique pré-référendum, a de quoi faire froid dans le dos. Les conséquences économiques du Brexit pourraient de ce point de vue être désastreuses. Beaucoup de collectionneurs sont avant tout des hommes et des femmes d’affaires qui se demandent comment le Royaume-Uni pourra s’en sortir économiquement en dehors de l’UE.
Quelles sont leurs inquiétudes ?
La première inquiétude, c’est l’inconnu. La seconde, c’est que personne ne sait combien de temps cela va perdurer. Le monde de l’art londonien est peuplé de Français, d’Italiens, d’Allemands. Vont-ils pouvoir rester en Grande-Bretagne ? D’un point de vue pratique, tous s’interrogent sur les conséquences fiscales, notamment du point de vue de la TVA. Par ailleurs, les aides publiques aux musées, aux écoles d’art, aux projets culturels vont-elles être encore réduites après une période de vaches maigres déjà importante, datant de la crise financière de 2008 ?
Quelles réglementations d’origines européennes pourraient être modifiées suite au référendum ?
On pense à l’exportation des biens culturels,
à la TVA, au droit de suite, aux règles contre le blanchiment d’argent, à la protection du consommateur, celle des données personnelles, à l’exécution des jugements des tribunaux anglais dans les pays de l’Union, aux règles sur la concurrence et à bien d’autres… Dans un premier temps, le Royaume-Uni pourrait adopter le bagage réglementaire européen en bloc, quitte, par la suite, à faire le tri. Celui-ci pourrait prendre des années. La tendance sera sans doute au libéralisme, dans l’optique d’un encouragement au commerce. Le droit de suite pourrait notamment être l’une des victimes de ces choix.

 

 
 © Fred Mouniguet

Est-ce la priorité du gouvernement ?
N’oublions pas qu’aujourd’hui au Royaume-Uni, quatre gouvernements siègent : Westminster, Édimbourg, Cardiff (pays de Galles) et Belfast (Irlande du Nord). La priorité du gouvernement anglais est de trouver un remplaçant à David Cameron et d’entamer les négociations de sortie avec le reste de l’UE. Clairement, le marché de l’art n’est pas la préoccupation principale.
Fort de son écosystème, est-il envisageable que le Royaume-Uni devienne à terme un «paradis fiscal» pour l’art ?
C’est possible, mais peu probable. Les paradis fiscaux ne sont plus à la mode. Le régime anglais favorable «res non dom» est probablement voué à disparaître. Ces étrangers qui résident au Royaume-Uni mais qui conservent leur domicile fiscal dans leur pays d’origine ne sont taxés que sur leurs revenus générés au Royaume-Uni, moyennant paiement à l’État d’une contribution forfaitaire annuelle relativement élevée. Les Britanniques, eux, sont imposés sur leurs revenus mondiaux. Ce régime fiscal est très avantageux pour les étrangers fortunés, mais très controversé. La majorité qui a voté pour le Brexit représente les retraités et les classes financièrement moins favorisées. Le prochain gouvernement britannique aura du mal à vendre un système qui avantage les personnes aisées, a fortiori les étrangers fortunés.
Si le marché de l’art britannique perd du poids, quels autres marchés pourraient en bénéficier ?
New York, d’abord et surtout. En Europe, Paris pourrait être le grand bénéficiaire si le gouvernement français saisissait l’opportunité et dérèglementait le commerce de l’art. Si la France ne saisit pas cette opportunité, l’Allemagne a probablement une carte à jouer. Mais New York sera dans tous les cas le grand gagnant.

 

On peut s’attendre à ce que certains collectionneurs étrangers quittent le Royaume-Uni

Quel impact pourrait avoir la grande volatilité actuelle des devises sur l’activité des marchands et des maisons de ventes ?
La volatilité des taux de change est momentanée. Il n’y a pas de raison pour que ceux-ci restent fluctuants une fois la situation stabilisée. En revanche, une livre sterling plus faible pourrait avoir un effet favorable sur les ventes aux enchères de Londres ; les collectionneurs étrangers payant «virtuellement» moins cher.
N’est-ce pas paradoxal si l’on pense qu’une sortie de l’UE découle avant tout d’une volonté de fermeture ?
Oui et non. Nombreux sont ceux qui pensent que hors de l’UE, l’esprit d’entreprise britannique pourra prendre un nouvel essor. Il est vrai que les institutions communautaires ne favorisent pas l’entrepreneuriat, mais y mettent au contraire souvent un frein. Dans ce sens, certains considèrent la sortie de l’UE comme une volonté d’ouverture.
Londres en tant que porte d’entrée au marché européen pour les sociétés américaines est-elle menacée, notamment pour les plates-formes Internet, Art Loans, etc. ?
Cela me paraît inévitable et c’est très préoccupant. Pour nombre d’entreprises américaines, le Royaume-Uni est l’accès à l’UE. Cette porte va se fermer si le Royaume-Uni quitte les instances européennes. Le grand bénéficiaire sera l’Irlande et peut-être l’Écosse si, comme tout le laisse penser, celle-ci quitte le Royaume-Uni. Nous allons être témoins d’une vague d’investissements en Irlande d’abord, en Écosse ensuite. L’Angleterre va être le grand perdant.
Le Brexit est-il désormais inévitable ?
Le référendum britannique fut une grave erreur politique. Son résultat est une aberration. Il est dû, en partie, à la difficile situation économique actuelle, le résultat de la désastreuse gestion économique des gouvernements Blair et Brown. Mais il y a plus grave encore. Le Brexit est le symptôme très visible d’une maladie européenne, celle-là moins évidente. Le danger, c’est que les leaders européens, animés aujourd’hui d’un juste courroux, s’empressent de montrer la porte au Royaume-Uni. Ce serait une erreur considérable, la même que font les médecins qui soignent le symptôme mais ignorent la maladie. J’espère que les gouvernements européens vont s’asseoir avec le Royaume-Uni à la table des négociations pour trouver une solution qui lui permette de rester un membre à part entière de l’Union européenne, quitte à faire certaines concessions afin de faciliter un nouveau référendum britannique dans les douze prochains mois. L’avenir de l’Europe en dépend.

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