Pierre Rosenberg, collectionneur

Le 17 décembre 2020, par Carole Blumenfeld

Les collections du grand historien d'art, qu'il vient d'offrir au département des Hauts-de-Seine au profit du musée du Grand Siècle à Saint-Cloud, demeurent aussi secrètes que surprenantes. Mais le collectionneur lève un coin du voile...

Pierre Rosenberg chez lui à Paris, dans son bureau.

Dès lors qu’il parle à la première personne du singulier, Pierre Rosenberg évoque « le phénomène de la collection, ce vice impuni comme Valery Larbaud le disait de la lecture », avec pudeur et désinvolture. Car, depuis sa plus tendre enfance, le président-directeur honoraire du musée du Louvre collectionne et, s’il ne possède plus sa collection de plumes d’oiseaux, celles de billes et de timbres se trouvent aujourd’hui encore chez lui, rue de Vaugirard, à Paris. « Je n’y avais jamais songé, mais, comme vous le savez, les billes sont pour la plupart en verre. Y aurait-il un lien entre ma collection de billes et mes animaux de verre de Venise ? Je ne sais pas. » Il y a aussi les collections qu’il a très vite délaissées, comme celle des oiseaux morts empaillés. « Quand je suis entré au Louvre, ce n’était pas bien vu de collectionner, mais on s’apercevait très vite que cela ne tenait pas. » Et de citer la longue liste des conservateurs donateurs des musées français, ou encore les exemples de Michel Laclotte, son prédécesseur à la tête du Louvre, et de ses cadets Jacques Foucart, Arnauld Brejon de Lavergnée, Jean-Pierre Cuzin ou son ami Antoine Schnapper, qui enseignait à Paris-IV. « Je raconte souvent l’anecdote d’un grand pastel de Carrier-Belleuse que Jacques Foucart avait acheté à Drouot, mais pour lequel il n’avait pas les moyens de payer le transport. Par conséquent, il avait transporté sur son dos cette femme nue dans tout Paris. Évidemment cela avait assez amusé les foules. » Balayant les critiques qui pointeraient du doigt un éventuel conflit d’intérêts entre la fonction qu’ils occupent et les musées qu’ils servent, Pierre Rosenberg regrette, au contraire, que peu de jeunes conservateurs, à sa connaissance, aient suivi ce chemin, alors qu’ils ont pour eux l’avantage d’une compétence et d’un goût : deviner ce qui pourra être à la mode dans les années qui viennent. « Je crois que, pour un historien de l’art, collectionner est une nécessité. On peut se tromper, et je me suis trompé, c’est-à-dire en perdant un peu d’argent ou en croyant à un peintre qui s’est révélé ne pas être l’artiste espéré. Il y a ainsi une part de risque financier et même un petit peu esthétique. Collectionner vous permet d’entrer en contact direct avec les œuvres. Je crois que la chasse à l’achat, à Drouot ou aux puces, enrichit la vie du conservateur. Elle le rend modeste, car les œuvres du musée sont d’une tout autre qualité et importance. L’attitude du conservateur vis-à-vis des œuvres dont il a la responsabilité et celle du collectionneur vis-à-vis des œuvres qui lui appartiennent sont totalement différentes et complémentaires. » S’il enquête depuis dix ans sur la collection de dessins de Pierre-Jean Mariette, le spécialiste de Nicolas Poussin, d’Antoine Watteau et de Jean Siméon Chardin n’a jamais pris les dimensions des œuvres qui lui appartiennent, n’a jamais poussé une recherche sur une de ses feuilles ou tenu un registre de ses acquisitions – à l’exception peut-être de son extravagante Joyeuse compagnie de Bartolomeo Passarotti, achetée il y a bien des années. « Mais au fond, c’est la même histoire. Les œuvres d’art ont survécu et il faut les sauver. »
 

Michel-François Dandré-Bardon (1700-1783), Allégorie de la foi (?), huile sur toile, 74,6 x 58 cm. © Suzanne Nagy
Michel-François Dandré-Bardon (1700-1783), Allégorie de la foi (?), huile sur toile, 74,6 58 cm.
© Suzanne Nagy


« Drouot est un vice »
Si la moitié des 680 tableaux et des 3 500 dessins qu’il vient d’offrir au département des Hauts-de-Seine ont probablement été dénichés à l’Hôtel Drouot, nombre d’entre eux ont été découverts au fil de ses pérégrinations en province, aux puces ou sur les foires. C’est le cas de sa Lamentation sur le Christ mort de Simon Vouet provenant de la foire à la ferraille qui, comme la foire au jambon, se tenait chaque année au printemps et à l’automne, de République à Bastille. « Autrefois, quand on voyageait, on visitait le musée bien entendu, les églises qui étaient alors toutes ouvertes ; on faisait halte dans le bon restaurant local et chez les antiquaires, qui ont complètement disparu aujourd’hui. Dans ces villes, j’ai fait de très jolies trouvailles. Je peux citer un dessin du Guerchin assez important déniché à Semur-en-Auxois. » Même parfum de nostalgie au sujet des puces de Saint-Ouen, où Pierre Rosenberg a rencontré des personnalités comme Charles Aznavour ou le frère de Boris Vian, marchand d’instruments de musique qui y chinait. « Ce qui m’a déstabilisé, c’est l’ouverture pour les professionnels le vendredi. Pour moi qui travaillais au Louvre, c’était impensable d’y aller ce jour-là. En m’y rendant le samedi, j’avais alors le sentiment déplaisant que les marchands étaient déjà passés. Mais, le dimanche après-midi, on peut toujours trouver aux puces une chose très intéressante que personne n’avait remarquée. » « Déstabilisé » ou pas, il n’est pas rare de croiser l’homme à l’écharpe rouge dans les allées du marché Paul Bert Serpette le samedi matin, entre 8 30 et 9 h. De même, on l’aperçoit très fréquemment à l’Hôtel Drouot. « Drouot est un vice. On y prend des habitudes même si, avec l’arrivée d’Internet qui a tout troublé, il n’y a plus ce phénomène de surprise qui faisait son charme. » Si le grand regret de Pierre Rosenberg est bien de ne pas posséder une toile ou même une lettre de Poussin, pour lui le plus grand peintre français tous siècles confondus, les Hauts-de-Seine sont désormais les heureux propriétaires – en plus de trois dessins de Poussin tout de même – de cinq feuilles de Claude Lorrain. Joli paradoxe qui prouve que l’historien de l’art et le collectionneur ne se retrouvent pas toujours. Dans le petit cabinet qui précède son bureau ou dans sa salle à manger, le XVII
e siècle à l’honneur est celui de Lubin Baugin et de Jacques Stella, et pas nécessairement celui d’artistes plus connus à qui l’ancien responsable du département des Peintures du Louvre a consacré ses recherches.

« Pour un historien de l’art, collectionner est une nécessité »

C’est le XVIIe siècle des peintres d’histoire, avec une prédilection pour les sujets religieux. Celui de Charles Dauphin, de Nicolas Chaperon, de Sébastien Bourdon, de Jacques Blanchard, de Philippe de Champaigne, de Laurent de La Hyre, d’Eustache Le Sueur, de Jean Tassel, de Claude Vignon et, à défaut, de Gaspard Duguet et de Poussin. Faisant mine d’oublier ses feuilles du Baroche, des Carrache, de Palma le Jeune ou de Tintoret, Pierre Rosenberg cite plus volontiers ses dessins français du XVIIe siècle. Certains (fort peu) sont accrochés sur ses murs, tels des portraits sur vélin de Richelieu et de Louis XIII par Henri Bellange, un paysage de Jacques Callot ou une Assomption de la Vierge de La Hyre, offerte par ses amis lors de son départ à la retraite du Louvre. D’autres surgissent, lors de ses échanges avec les jeunes chercheurs venus le voir, dans une monographie ou à l’occasion de la préparation de projets d’exposition : Bon et Louis de Boullogne, Jean-Baptiste et Philippe de Champaigne, les différents Coypel, Jean Daret, Michel Dorigny, Charles Errard, Charles de La Fosse, Charles Le Brun, Charles Mellin, Nicolas de Plattemontagne, les Stella, oncle et nièce. Le XVIIIe siècle de Pierre Rosenberg est peut-être le domaine le plus facile à cerner. « Le grand homme du XVIIIe siècle, pour moi, celui que je connais le mieux et que j’ai aimé en historien de l’art, c’est naturellement Chardin dont j’ai effectivement un tableau de jeunesse, un devant de cheminée représentant un singe, un chien et un chat dans une cuisine, déniché dans une petite vente parisienne sans expert. Si je devais parler d’amour, je dois évoquer également Watteau… » Il possède plusieurs feuilles du maître dont une figure de femme, gravée par François Boucher, qui lui a été offerte par son épouse.
Peintures et dessins
Sur les cimaises de la rue de Vaugirard, il y a « le XVIII
e siècle du XVIIIe siècle », les Boullogne, les Coypel, Jean Restout, Carle Van Loo ; celui des frères Goncourt avec Jean-Honoré Fragonard, Nicolas Lancret ; et le XVIIIe siècle de Pierre Rosenberg : Nicolas Guy Brenet, Michel François Dandré-Bardon, Claude Guy Hallé, Louis Joseph Le Lorrain… Sa connaissance des modes artistiques, sa curiosité, son œil l’ont porté à remettre en lumière des artistes que le goût des amateurs et des collectionneurs, les caprices de la mode avaient fait tomber dans l’oubli. Il y a justement ces artistes où le collectionneur a devancé l’historien de l’art. Parmi eux, Pierre Subleyras peut-être – « je ne sais pas dans quel ordre cela s’est fait » –, Julien de Parme, même si tout est né à l’occasion de la publication de sa correspondance en 1984, sans oublier Louis Cretey, peintre lyonnais énigmatique du XVIIsiècle qu’il défend bec et ongles. Dans le domaine du dessin, il collectionne Jean-Robert Ango, Nicolas Bertin, Edme Bouchardon, Boucher, Dandré-Bardon, Jacques-Louis David, Jean-Baptiste Deshays, Louis Jacques Durameau, Charles Eisen, Fragonard, Louis Galloche, Jean-Baptiste Greuze, les Lagrenée, Jean-Baptiste Mallet, Nicolas André Monsiau, Charles-Joseph Natoire, Jean-Baptiste Oudry, Restout, Hubert Robert, Jean-Joseph Taillasson, les de Troy, François André Vincent. Il y a aussi et surtout Gabriel de Saint-Aubin, cette « personnalité très attachante » à qui il a consacré, en collaboration avec d’autres fervents de l’artiste, l’exposition de la Frick Collection et du musée du Louvre en 2007-2008, et Vivant Denon – dont il possède une douzaine de croquis – à qui il a rendu hommage au Louvre en 1999. Et puis il y a les tableaux et dessins de Paul Ponce Antoine Robert, dit Robert de Séry : si Pierre Rosenberg a un regret dans sa carrière, c’est de ne pas avoir eu le temps de s’occuper de l’auteur de l’étonnante Étude de femme de 1722, conservée au Palais des beaux-arts de Lille. « Peut-être lorsque j’aurai terminé la rédaction du catalogue raisonné de l’œuvre peint de Poussin… » Les étrangers sont également bien présents, comme Jean-Étienne Liotard et Rosalba Carriera, Johann Heinrich Füssli et Johan Tobias Sergel. « J’ai acheté des artistes mal représentés dans les collections publiques françaises. J’aurais voulu trouver un Caspar David Friedrich, j’ai un Runge que j’aime bien et une grande feuille de John Flaxman. »
 

Joseph-Désiré Court 1797-1865, Portrait d’Angélique Pauline Dupont, signé et daté 1838, huile sur toile, 130 x 97 cm (détail). © Suzanne N
Joseph-Désiré Court 1797-1865, Portrait d’Angélique Pauline Dupont, signé et daté 1838, huile sur toile, 130 97 cm (détail).
© Suzanne Nagy


Des petits maîtres
« Mon XIX
e est plus du côté des élèves d’Ingres que de ceux de Delacroix. On parle toujours de Flandrin, mais il y a beaucoup d’excellents artistes dont autrefois les ateliers se sont vendus sous mes yeux à Drouot. J’ai un petit peu acheté car c’était facile. J’aurais voulu avoir un tableau d’Ingres bien sûr. Il me manque un Chassériau – j’ai quelques dessins. Si l’on avance dans le XIXsiècle, je n’ai aucun tableau impressionniste, mais plusieurs feuilles très modestes de Manet, Degas, Gauguin… » Il oublierait presque son Bélisaire de Jean-François Peyron, ses Pierre-Nolasque Bergeret, dont La Mort de Poussin, ses Turpin de Crissé, son magnifique portrait de femme par Joseph-Désiré Court, son Apothéose de monseigneur Darboy de Jean-Baptiste Carpeaux, ses Thomas Couture, son esquisse de Pierre Puvis de Chavannes pour le Panthéon, ses Léon Bonnat… À l’Hôtel Drouot, des décennies avant le galeriste Mathieu Néouze, Pierre Rosenberg découvre aussi les petits maîtres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle qui constituent une part non négligeable de la collection qu’il vient d’offrir. « Je citerais volontiers André Devambez ou Simon Bussy, qui ont refait surface, mais il y en a d’autres pour lesquels ce n’est pas arrivé. C’est le cas du misérabiliste Joseph Rossi, qui a eu une fin tragique, ou de Julien Duvocelle, dont je viens de rater un magnifique portrait d’homme. » Dans ses mystérieux tiroirs de dessins, Pierre Bonnard, Jean Cocteau, Camille Corot, Gustave Courbet, Honoré Daumier, André Derain, Othon Friesz, Henri Matisse, Jean-François Millet et Jacques Villon sont tout de même bien là.
 

Marguerite Hugo (1896-1984), Marais, huile sur toile, 26,5 x 39,8 cm. © Suzanne Nagy
Marguerite Hugo (1896-1984), Marais, huile sur toile, 26,5 39,8 cm.
© Suzanne Nagy


Le bestiaire de verre
Il y a une vingtaine d’années, en choisissant de séjourner une semaine par mois à Venise, Pierre Rosenberg a commencé à acheter des animaux en verre des années 1920 et 1930 : « Il fallait bien que je collectionne… Il y avait, dans un petit restaurant plutôt sympathique, plusieurs animaux de verre posés sur une table, dont un qui me plaisait : un poisson. J’ai demandé son prix et il coûtait moins cher que le repas. Alors je me suis dit c’est trop bête, je l’ai acheté. Cela a été le début. C’est d’un artiste qui n’a pas fait une grande carrière, mais dont les débuts étaient prometteurs. En même temps, il y avait, dans la vitrine d’un grand marchand de verre de Venise, un basset. Je me suis dit, ma belle-mère aime les bassets, je vais le lui offrir. Je suis entré et le prix m’a paru exorbitant. J’ai beaucoup réfléchi et j’ai fini par l’acheter pour moi. Ce basset de Napoleone Martinuzzi est devenu une sorte de Joconde des animaux de verre. Aujourd’hui, c’est une rareté. » Mais là encore, le collectionneur est fâché par les aléas du marché. « Le problème est assez simple. On ne trouve presque plus d’animaux de verre. Par ailleurs, j’en ai déjà beaucoup, je suis devenu un client plus difficile en un certain sens. Je vais vous donner un exemple : j’ai sur la table de la salle à manger, à Venise, une série de baleines. On ne connaît pas l’auteur, c’était des pièces que l’on trouvait couramment autrefois et j’aimerais bien en avoir quelques-unes de plus. Je n’en trouve plus. Disparues. » Au printemps 2021, plusieurs d’entre elles figureront parmi les 700 animaux de verre de la collection Pierre Rosenberg prêtés aux Stanze del Vetro de Venise, à l’occasion de l’exposition « L’Arca di Vetro ». En 2025, lorsque le musée de Saint-Cloud ouvrira ses portes, les 45 000 volumes de sa bibliothèque, sa documentation, ses tableaux et ses dessins quitteront la rue de Vaugirard, d’où la nécessité de recréer, dès aujourd’hui, de nouveaux ensembles « pour remeubler ». En septembre dernier, au Salon international du livre rare, il a acquis une dizaine de feuilles, un peu plus tôt un portrait de vieille femme par Hyacinthe Rigaud qu’il prête pour la rétrospective consacrée à l’artiste au château de Versailles, et un modeste mais authentique dessin préparatoire d’Edgar Degas pour le Portrait de Mlle Fiocre du musée de Brooklyn. Un vice… 

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