Pierre Passebon fan de bande dessinée

Le 13 mai 2021, par Éric Jansen

La villa Sauber, à Monaco, met à l’honneur la bande dessinée. Une exposition en partie réalisée grâce à la collection de Pierre Passebon. Longtemps peu considéré, le 9e art entre au musée.

Pierre Passebon chez lui, à côté d’une planche de Tarzan, par Burne Hogarth
de 1948.

Tout a commencé par un coup de cœur à l’Hôtel Drouot. Une planche originale de Milton Caniff (1907-1988). Vingt-cinq ans plus tard, Pierre Passebon en possède plus de trois cents. La moitié est partie à Monaco, à l’occasion de l’exposition que Marie-Claude Beaud souhaitait consacrer à la bande dessinée avant son départ à la retraite. Une façon de clore sa carrière avec un thème qui avait valeur de symbole : au milieu des années 1970, alors jeune conservatrice, elle avait fait acheter une quarantaine de planches au musée de Grenoble, ce qui n’avait pas manqué de défrayer la chronique. Le temps lui a donné raison. Le 9e art a depuis gagné ses lettres de noblesse.
Comment est née cette exposition ?
Marie-Claude Beaud savait que j’aimais la bande dessinée. Elle avait vu sur le bateau de la princesse Caroline les planches de Tintin qu’on avait accrochées aux murs, lorsque Jacques [Grange, le compagnon de Pierre Passebon, ndlr] l’avait décoré dans les années 1990. J’avais eu cette idée car on se moquait alors gentiment de Caroline en lui disant que son bateau ressemblait à celui du capitaine Haddock ! C’était des lithographies commandées à la fondation Hergé. Marie-Claude Beaud avait pensé à moi pour la mise en scène de son exposition. J’avais déjà organisé celle consacrée à Diaghilev, en 2009, à la villa Sauber. J’étais ravi, mais je lui ai alors proposé de venir voir ma collection. Elle ignorait que j’avais plus de 300 planches originales… Elle a été, je crois, bluffée ! Et quand j’ai vu la tête des commissaires, j’ai compris qu’elles n’étaient pas sans intérêt.
Cette passion remonte à vos jeunes années…
Oui, comme tous les enfants, je lisais Spirou et Tintin. J’adorais Prince Vaillant, que je retrouvais dans le Journal de Mickey. Je connaissais aussi Flash Gordon d’Alex Raymond, appelé Guy l’Éclair en France. J’ai découvert plus tard Tarzan et Corto Maltese. Le réalisme maniériste du Tarzan de Burne Hogarth me fascinait. Quant au personnage de Corto Maltese, j’aimais son romantisme, sa marginalité. Bien plus tard, j’appris que son auteur, Hugo Pratt, avait beaucoup d’estime pour un dessinateur américain qui s’appelait Milton Caniff. D’ailleurs, on sent que ce dernier l’a inspiré. Un jour; à Drouot, je tombe sur une planche de Steve Canyon, de cet auteur. Je commence à enchérir, en n’ayant aucune idée de ce que ça valait, le prix monte, monte, et quelqu’un derrière moi murmure : «N’allez pas plus loin, elle est pleine de repentirs…» Un peu méfiant, je n’écoute pas et finis par emporter le lot. En plus, j’aime le principe du repentir. À la fin de la vente, je me retourne et fais la connaissance de Bernard Mahé. À l’époque, il collectionnait déjà depuis des années, mais il n’avait pas encore ouvert sa galerie, il travaillait dans une banque. Grâce à lui, je suis entré dans un univers très fermé car, à ce moment-là il n’y avait pas de marché. On trouvait parfois des planches chez les bouquinistes, cela ne représentait pas beaucoup d’argent et les collectionneurs aimaient les échanger.

 

Pierre Passebon a une prédilection pour Flash Gordon, par Alex Raymond. Ici, une planche de 1935.
Pierre Passebon a une prédilection pour Flash Gordon, par Alex Raymond. Ici, une planche de 1935.
© collection pierre passebon


Pendant longtemps, elles n’ont pas été considérées comme des œuvres d’art…
Il faut se souvenir qu’à l’origine, ces planches étaient publiées dans des journaux. Ce qui était important pour leurs auteurs, c’était d’être imprimés, le dessin original était ensuite souvent oublié, on passait à la semaine suivante. D’ailleurs, on appelle toujours daily une planche destinée à un quotidien et les grandes planches destinées aux journaux du week-end sont des sundays.
Qu’est-ce qui retient votre intérêt ?
Ma passion vient de mon goût pour le dessin et le cinéma, une planche de bande dessinée réunit les deux. C’est visuel. Je suis plus sensible au graphisme qu’au scénario, l’histoire ne m’intéresse pas vraiment, ce qui compte c’est le trait, la technique, le cadrage. C’est pour cette raison qu’une planche me suffit en elle-même, je n’ai pas besoin d’en avoir plusieurs qui se suivent, je dirais même que je préfère : la planche seule a un pouvoir d’évocation plus fort, elle ouvre à tous les possibles.
J’imagine qu’il y a tout de même des sujets, des héros qui vous touchent ?
Oui, bien sûr. Acheter des planches de bande dessinée est assez irrationnel, c’est de l’ordre de la madeleine de Proust, cela renvoie à des émotions qu’on a eues enfant. J’ai un peu une obsession avec Prince Vaillant et avec Tarzan, j’en ai beaucoup. Je préfère le Tarzan de Burne Hogarth, qui succède à Hal Foster à partir de 1936, car il privilégie les scènes qui exagèrent la musculature du héros, il y a toujours une sensualité sourde dans ses dessins, et puis, il n’y a pas de Jane, de bébé adopté, de couple petit bourgeois, les femmes sont toujours de méchantes reines ou de cruelles amazones !
Une double lecture qui rend la planche plus excitante ?
Disons que c’est un aspect qui m’amuse. Tarzan plaît à ceux qui aiment l’aventure et aussi à ceux qui aiment les garçons, chacun y met ses propres fantasmes. La première fois que j’ai vu un homme nu, c’était dans Prince Vaillant et je possède une planche où il est très lascif. J’en ai une autre de Flash Gordon, où la princesse jalouse fait fouetter la fiancée du héros, dans une mise en scène très saphique. Je me souviens aussi de Rahan, quand j’étais adolescent, les étreintes, les râles dans les bagarres, c’était limite... Ce serait intéressant de décrypter l’homosexualité sous-jacente dans des bandes dessinées réalisées par des hommes mariés.

 

Une planche de Delirius, de Philippe Druillet, de 1973.© collection pierre passebon
Une planche de Delirius, de Philippe Druillet, de 1973.
© collection pierre passebon


Milton Caniff, Alex Raymond, Hal Foster, Burne Hogarth, votre collection est très américaine...
Jusqu’à l’achat de la planche d’Hergé à Drouot, en 1999. Elle est tirée du Sceptre d’Ottokar. Le roi de Syldavie remet le Pélican d’or à Tintin qui verse une larme. L’anecdote est intéressante : cette planche a été perdue et Hergé a dû la refaire. Et sur la nouvelle version, la larme a disparu. Sa femme lui aurait dit que Tintin ne pouvait pas pleurer. Elle a été adjugée très cher… C’est Jacques qui m’a poussé à monter. À l’époque, tout le monde disait qu’on était fou, mais maintenant que la couverture du Lotus bleu a été vendue 3,2 M€, je dois reconnaître qu’il avait raison. Ensuite, j’ai élargi ma collection. Après Tintin, il me fallait Franquin, je suis fou du Marsupilami. Puis Uderzo, j’ai acheté une double page qui me ravit, où l’on voit un personnage que j’adore, car elle est capricieuse à souhait : Cléopâtre ! Dans un autre genre, j’ai la Schtroumpfette de Peyo.
Effectivement, on est loin de Tarzan. Continuez-vous à acheter ?
Oui, je suis boulimique, mais je ne collectionne pas de façon muséale. J’aime autant Little Nemo, de Winsor McCay, que Betty Boop, de Max Fleischer, Spirit, de Will Eisner, ou Charlie Brown, de Charles Schulz, sans oublier Zig et Puce, d’Alain Saint-Ogan, l’inventeur de la bulle, et la bande dessinée préférée de Pierre Bergé.
À quelles années vous arrêtez-vous ?
Je ne m’arrête pas. J’ai des planches de Philippe Druillet, qui a été le premier à faire une vente avec Pierre Cornette de Saint Cyr en 1984, à Drouot, ou d’Enki Bilal, qui explose aujourd’hui. Récemment, dans une foire, j’ai eu un coup de cœur pour l’Américaine Emil Ferris, que je ne connaissais pas. Chez Bernard Mahé, où j’ai acheté Frank Miller (Sin City et 300), je découvre à présent de jeunes dessinateurs comme Theo, qui vient de reprendre la série Murena. Avec Bernard, nous avons les mêmes goûts et je l’ai d’ailleurs entraîné avec moi dans cette exposition. Il prête lui aussi une centaine de planches, ce qui m’a permis de constater qu’il gardait les meilleures !

 

à savoir
«Marginalia, dans le secret des collections de bande dessinée», villa Sauber,
17, avenue Princesse-Grace, Monaco
Jusqu’au 5 septembre.
www.nmnm.mc
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