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La Gazette Drouot Personnalités - Interview

Pierre Loos, cueilleur primordial

Le 05 janvier 2017, par Anne Doridou-Heim

Tel un sage africain, l’initiateur de la BRUNEAF continue de transmettre les connaissances accumulées tout au long d’une vie, ouverte à la découverte de l’autre et de l’ailleurs.

Pierre Loos, cueilleur primordial
Pierre Loos
© Photo Marie-Pierre Moinet

Né entre un bijou berbère et une photographie de Zagourski, baigné dans les eaux de la culture asiatique, éduqué à la sagesse persane, installé avec les arts du Congo – ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui –, Pierre Loos continue à parcourir le monde de la culture. Avec la même envie et le même regard gourmand. L’homme est d’ailleurs capable de vous parler avec autant de flamme des champignons ! Antiquaire des arts de l’ailleurs depuis près de cinquante ans, ce Belge est à l’origine de la création de BRUNEAF, un concept reconnu par tous les grands spécialistes internationaux et qui se décline aujourd’hui en deux éditions annuelles. Vivre aux côtés de toutes ces civilisations millénaires lui a aussi apporté une forme de sagesse et une retenue indispensable. Chaque parole est pensée avant d’être prononcée, rien n’est inutile. Lui qui aime à répéter que «vieillir sans transmettre et partager, c’est prendre le risque de mourir comme un voleur» retrace pour La Gazette quelques étapes de ce long parcours.

Depuis quand Bruxelles est-elle une place essentielle pour les arts premiers ?
Je préfère le terme d’arts primordiaux. Je l’aime bien parce que ces arts sont avant tous les autres et puis, cela évite tout côté paternaliste. Bruxelles est une capitale à la croisée des chemins européens. Il faut aussi se souvenir que la Belgique, un pays de 35 000 km2, était la métropole d’une colonie qui faisait quatre-vingt-dix fois sa superficie. Et que les Belges cultivent depuis toujours une vocation de collectionneurs. L’héritage est ancien, il remonte à plus de cinq siècles, lors de la domination de l’Espagne et des pays du Nord. Nous avons été présents près de quatre-vingt-cinq années au Congo, d’où ont été rapportés des trésors qui ont mené à la création du musée de Tervuren. Après l’indépendance de 1960, sous l’impulsion de quelques grands marchands, une série d’expositions ont mis en valeur les objets collectés. C’est le début de la grande époque pour Bruxelles.
Racontez-nous un peu votre parcours…
Ma passion pour l’Afrique est née de la médecine. Je m’étais assis, en première année de «candi», à côté d’une magnifique métisse franco-touareg couverte de bijoux des tribus. Si l’exploration et le voyage faisaient partie de mes rêves d’enfant, je fus totalement subjugué par cette femme. Cette rencontre a bouleversé mon avenir professionnel en me donnant mon visa pour le monde. Pour financer ses études, elle vendait ses bijoux. J’avais des connexions au marché aux puces. Un dimanche de septembre 1969, je m’improvise marchand sur un stand et sur une matinée, je vends tout en un lot, pour un montant équivalent à trois années de bourses… Par la même occasion, j’ai fait la connaissance de Colette Ghysels, qui deviendra la plus grande collectionneuse au monde de bijoux ethniques. J’ai su ce jour-là que je ne serais jamais médecin. Billet d’avion pour l’Algérie en poche et sac à dos, je suis parti visiter la Kabylie et les oasis du désert. Cinq voyages en deux ans et de somptueux bijoux collectés. Au retour, j’ai pris un stand aux Puces. J’ai visité ensuite l’Asie du Sud-Est, où en plus des bijoux, magnifiques au Laos, j’achetais des objets de décoration, des épis faîtiers, des pipes à opium…

 

Masque Bobo, Burkina Faso, h. 83 cm, l. 56 cm, ancienne collection Monti. © photo studio R. Asselberghs - Frédéric Dehaen, bruxelles.
Masque Bobo, Burkina Faso, h. 83 cm, l. 56 cm, ancienne collection Monti.
© photo studio R. Asselberghs - Frédéric Dehaen, bruxelles.

Votre stand a dû devenir trop étroit ?
Je l’ai quitté en 1972 pour les Sablons et le 6 décembre 1974, j’ai ouvert ma première galerie, dans une cave de la rue des Minimes, appelée «Ambre» ; elle deviendra «Ambre Congo» en mai 1983, sortant de la cave pour s’ouvrir à la lumière du premier étage au numéro 19 de la même rue.
Que s’est-il passé entre ces deux dates ?
J’ai découvert l’Afrique, plus exactement des armes africaines accrochées au mur d’une propriété de campagne vers laquelle le hasard m’avait guidé. Je décide alors de partir pour le Congo ; j’y ai effectué trente-deux voyages entre 1980 et 1989. En 1995, on me proposa de parcourir le Togo, je suis encore allé au Bénin, au Niger et au Burkina Faso. En 2005, j’ai stoppé mes prospections pour me concentrer sur mes collections de photographies anciennes du Congo et des peintres congolais. Je rapportais des objets d’art primordiaux pour les vendre. Par éthique, j’ai toujours refusé de garder les plus beaux, le masque congo du maître de Kassady, le grand masque warega, la maternité bacongo aujourd’hui au Smithsonian de Washington… En revanche, les photographies et les tableaux étaient pour mes collections. Je suis un chasseur-cueilleur, mon plaisir c’est le jeu de piste, l’émerveillement devant une pièce rare oubliée dans un fatras de souvenirs exotiques.
Brussells Non European Art Fair, plus connue sous le nom de BRUNEAF, est aujourd’hui une manifestation incontournable. Vous en êtes à l’origine, quelle est son histoire ?
En 1983, à l’occasion de l’ouverture de ma nouvelle galerie, j’ai décidé de convier d’autres confrères à célébrer l’événement en éditant une affiche collégiale, tirée à 40 exemplaires !, et en organisant un vernissage commun. Cinq ont adhéré immédiatement. Les autres manifestèrent une réticence compréhensible… Le succès, étonnant, tant au niveau de l’estime qu’à celui des ventes, a sonné comme un encouragement à recommencer et à amplifier. Les craintifs nous ont rejoints. Les dix premières années ont vu une montée en puissance de l’événement du mois de juin, la publication de catalogues, la constitution d’une association, puis, en 1996, l’invitation lancée à des marchands étrangers. Le parcours belge s’ouvrait au monde. Après s’être nommée BADNEA (Brussels Association of Dealers in Non European Art), BRUNEAF est née officiellement en 2000. En 2002, une édition hivernale a vu le jour, en résonance avec la BRAFA. L’événement est non concurrentiel, tout le monde est gagnant. Chaque année, parmi les 50 000 visiteurs de la BRAFA, plusieurs milliers visitent le Sablon, qui serait déserté autrement, et le trouvent vivant. Je suis fier de l’existence de BRUNEAF, je crois lui avoir insufflé mon esprit. Aujourd’hui, Patrick Mestdagh, Didier Claes et Marc Félix sont à la tête du comité, ils font un travail remarquable en montant notamment des expositions thématiques essentielles, surtout en ces temps plus difficiles.

 

Pili Pili (Mulongoyi Nkulu Mitenga dit, 1914-2007), Antilopes et poissons, 1954, huile sur papier, 40 x 30 cm. Collection Pierre Loos, Bru
Pili Pili (Mulongoyi Nkulu Mitenga dit, 1914-2007), Antilopes et poissons, 1954, huile sur papier, 40 x 30 cm. Collection Pierre Loos, Bruxelles.
© Michael de Plaen

Parlez-nous des peintres congolais encore peu connus…
Leur peinture me touche. C’est incroyable de pouvoir découvrir les balbutiements artistiques d’une jeune nation et d’en être le dépositaire. Auparavant, les peintures étaient uniquement des décorations pour les cases. Le support tableau n’existait pas, aucune directive n’a été communiquée à ces précurseurs. On se trouve face à des adultes qui font des dessins comme des jeunes enfants. Ils sont devant un champ vierge et disposent d’une immense liberté. Là où beaucoup voient de la naïveté, je vois de la pureté. Les précurseurs, dans les années 1928-1933, sont Lubaki Djilatendo et sa femme Antoinette. À partir de 1946 émergent Pili Pili, Ilunga, Bela et tant d’autres… Je travaille avec Thomas Bayet à la publication d’un ouvrage retraçant l’histoire de la peinture congolaise, des origines à 1960. Le succès de l’exposition «Beauté Congo» à la fondation Cartier en 2015, dont André Magnin était le commissaire général, deuxième plus grande fréquentation de son histoire, à laquelle j’ai contribué en prêtant soixante-cinq tableaux, m’a procuré une joie immense.
Quel avenir voyez-vous pour les arts primordiaux ?
Je leur prédis de belles années. Les arts primordiaux appartiennent à notre histoire, c’est là que tout a commencé. Je suis heureux que de mon vivant le monde ait pris conscience de la nécessité de la reconnaissance de ces arts fragiles. Sans la passion et les moyens financiers de nombreux collectionneurs, beaucoup de ces chefs-d’œuvre seraient réduits en poussière par les termites et les conflits. Le collectionneur est un homme heureux. Le temps d’une vie, il collecte des objets, les restaure, les protège, les montre, les prête et finalement, après sa mort, il leur permet de repartir en voyage. Contribuer à la richesse du seul patrimoine qui ait un sens, celui de l’humanité, n’est-ce pas la plus belle définition de l’ambassadeur de la culture ? Je me moque de savoir où est un objet, du moment qu’il est visible et protégé. La vie m’a fait de beaux cadeaux, celui de me donner la possibilité de faire un métier dont la passion a été le moteur et la récompense, la découverte du monde et des autres.

Pierre Loos
en 5 dates
1962
Découverte du marché
aux puces de Bruxelles
1974
Ouverture de sa première galerie
dans le sous-sol du 22, rue des Minimes
1980
Premier des trente-deux voyages au Congo
1983
Ouverture de la galerie Ambre Congo
et lancement du vernissage commun
qui allait donner naissance à BRUNEAF
2001
Publication de Zagourski,
l’Afrique disparue aux éditions Skira-Seuil

À VOIR
Winter BRUNEAF du mercredi 18 au dimanche 22 janvier
Bruxelles, quartier des Sablons
www.bruneaf.com


 

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