Pierre-Jean Sugier, héraut transfrontalier

Le 28 février 2019, par Stéphanie Pioda

Située à Saint-Louis, à vingt minutes de Bâle, la fondation Fernet-Branca est désormais un acteur culturel qui compte dans la région. Son directeur a su à la fois l’ancrer dans le territoire et l’ouvrir à l’international.

Pierre-Jean Sugier devant une œuvre de Marine Joatton (née en 1972) lors de l’exposition «Cinq femmes : l’engagement poétique»,qui vient de s’achever.
© Fondation Fernet-Branca

La fondation Fernet-Branca n’a de lien avec la liqueur centenaire que par le bâtiment qui appartient toujours à l’entreprise milanaise. Lorsque, le 22 juillet 2000, la production y est stoppée, l’idée d’un centre d’art contemporain germe doucement dans la tête de Jean Ueberschlag, alors député-maire de Saint-Louis (Haut-Rhin), qui a déjà fait inscrire la façade surmontée d’un aigle en cuivre à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1996. Il confie à Jean-Michel Wilmotte l’aménagement de cet édifice de 1 500 mètres carrés, qui ouvre ses portes au public en 2004. Si le musée devient fondation en 2011, l’ambition reste la même : inscrire Saint-Louis dans un réseau culturel international. Après avoir travaillé dans des galeries parisiennes (Karsten Greve en particulier), dirigé le centre d’art contemporain de Rueil-Malmaison, puis la communication et les partenaires culturels de l’hôtel Scribe, à Paris, Pierre-Jean Sugier en a pris la direction en 2013.
 

Vue de l’exposition «L’impermanence» (mai-septembre 2018), avec une œuvre de Marie Denis (née en 1976).
Vue de l’exposition «L’impermanence» (mai-septembre 2018), avec une œuvre de Marie Denis (née en 1976).© Fondation Fernet-Branca


Dans une ville composée d’un peu plus de 20 000 habitants, vous avez renforcé la renommée de la fondation Fernet-Branca. Les visiteurs sont-ils au rendez-vous ?
Nous avons augmenté de 30 % notre fréquentation l’année dernière, ce qui représente un peu plus de 10 000 entrées en tout. Lors de l’exposition «Cinq femmes : l’engagement poétique», qui vient de se terminer et qui réunissait des artistes peu connues du grand public comme Marie-Hélène Fabra, Vanessa Fanuele, Marie-Amélie Germain, Marine Joatton et Haleh Zahedi, environ 80 personnes se pressaient tous les dimanches. Ce qui est bien pour notre lieu. Les gens passent du temps ici, paient leur billet 8 € et, si l’on veut qu’ils reviennent, il faut qu’ils aient un souvenir, une histoire à raconter, ce à quoi nous nous attachons.
Des initiatives régionales participent-elles de cette évolution ?
Le Museums-Pass-Musées a permis de booster notre fréquentation : ce «passeport» trinational lancé en 1999, dont le visiteur s’acquitte pour un montant de 112 €, lui permet d’accéder à 320 musées, châteaux et jardins en France, en Allemagne et en Suisse. L’initiative est très intéressante et crée une dynamique qui profite à tous. En janvier dernier, nous avons aussi profité de la Nuit des musées de Bâle pour accueillir plus de 1 000 visiteurs, auxquels nous proposions un parcours chanté a capella avec les Clandestines, un groupe de neuf femmes, et un concert de céline.b, une DJ française native de Mulhouse. Et lorsqu’un lieu important comme la fondation Beyeler, à Bâle, organise des expositions majeures, comme actuellement «Le jeune Picasso. Périodes bleue et rose», à nous de nous positionner pour attirer son public !
Quelle est la part des visiteurs frontaliers ?
Notre position géographique est un véritable atout, et nous attirons un peu plus de 20 % de Suisses et 20 % d’Allemands. La saison estivale est très importante, tout comme la semaine d’Art Basel en juin. Nous ne sommes qu’à vingt minutes en tram ou en bus, ce qui étonne toujours nos visiteurs. Dès que j’ai été nommé directeur de la fondation en 2013, je l’ai inscrite dans le programme VIP de la foire. Entre le petit déjeuner que nous organisons, le dîner de collectionneurs ou le cocktail, nous réussissons ainsi à faire venir entre 400 et 600 personnes. À ce moment de l’année, nous pouvons attirer l’attention des professionnels de l’art et des amateurs internationaux, c’est pourquoi nous programmons des expositions avec des artistes de renom et travaillons avec des galeries importantes.
Que présentiez-vous l’année dernière ?
Sur les 1 500 mètres carrés de la fondation, il y avait à l’étage la collection du Genevois David Brolliet, et, au rez-de-chaussée, David Nash ainsi que l’exposition «L’impermanence», réunissant des œuvres de Léa Barbazanges, Philippe Lepeut, Céline Cléron, Marie Denis et Stéphane Guiran. J’aime notamment mettre en valeur le travail d’artistes locaux autour d’une thématique. Cette année, nous aurons trois propositions : les gravures de Picasso appartenant au musée de Barcelone, le photographe Elger Esser et le plasticien Gregory Forstner.

 

Vue de l’exposition «David Nash. Nature to Nature» (mai-septembre 2018).
Vue de l’exposition «David Nash. Nature to Nature» (mai-septembre 2018).© Fondation Fernet-Branca


Lors de la foire St-Art à Strasbourg, en novembre dernier, certains galeristes justifiaient leur première participation par l’importance qu’a prise la fondation dans les réseaux de l’art contemporain. Qu’en pensez-vous ?
Notre région ressemble à une sorte de Silicon Valley de l’art contemporain, une « Art Valley » qui va de Strasbourg à Zurich, dans laquelle se trouvent d’importantes écoles d’art, de nombreux artistes et lieux de diffusion de l’art, des collectionneurs importants aussi bien en Allemagne qu’à Strasbourg, Mulhouse, Colmar et bien sûr, Bâle. Je suis ravi que la fondation y ait trouvé sa place.
De quelle manière animez-vous la fondation le reste de l’année ?
Nous avons quatre à cinq expositions par an et souhaitons mettre en place une activité ou un rendez-vous spécifique par semaine. Nous sommes une équipe réduite, composée de seulement trois personnes, mais nous multiplions les initiatives. Cette année, j’ai créé les «art lunchs» : une visite de l’exposition en cours suivie d’un déjeuner. J’y rencontre des gens qui n’étaient jamais venus et la formule est plébiscitée, avec, à chaque fois, entre vingt et trente personnes présentes ! Il y a également les «visites d’atelier à la fondation», pendant lesquelles des artistes locaux montrent leurs projets, la discussion se poursuivant autour d’une dégustation de vin. L’idée est toujours d’attirer des publics variés, par des propositions ludiques pour partir à la découverte d’un travail artistique.
Vous avez également lancé «Pièces de collection», un rendez-vous autour de l’histoire de l’art…
Oui, nous avons institué celui-ci l’année dernière. Le principe consiste à choisir une ou deux œuvres d’une collection privée ou publique à partir desquelles est organisée une conférence. En 2018, Olivier Kaeppelin (critique et commissaire d’exposition, ndlr) a joué le jeu autour de deux tableaux de Fernand Léger provenant d’une collection à Belfort et, le mois dernier, c’était au tour d’Adrian Dannatt (critique d’art et journaliste, ndlr) de présenter le New York des années 1980 de Jean-Michel Basquiat à partir d’un dessin et d’un tableau de l’artiste issus d’une collection privée.
La pédagogie et l’accompagnement des publics sont-ils au cœur de votre action ?
Oui, d’où l’importance de nos initiatives pour capter de nouveaux publics : des ateliers pour les enfants ou pour les patients de l’hôpital de jour, qui sont très demandeurs, mais aussi le club des amis du musée. Au-delà des textes de salle pour chaque exposition, nous éditons des petits livrets et des catalogues. D’ici l’été prochain, j’aimerais mettre en place des visites flash, proposer des commentaires spontanés sur certaines œuvres, avec toujours l’idée de les replacer dans l’histoire de l’art, de donner de la matière au visiteur pour qu’il puisse se faire sa propre opinion sur les pièces qu’il découvre. Nous voulons dédramatiser l’art contemporain, c’est notre mot d’ordre.
Quelle est votre prochaine exposition ?
Alors que je voulais travailler autour de l’œuvre d’Andreï Tarkovski, j’ai donné carte blanche à Anne Immelé pour interroger l’univers visuel du cinéaste. Pour cela, elle a invité deux artistes, Dove Allouche et Pierre-Yves Freund, dont les œuvres sont marquées par le passage du temps.

À voir
«Comme un souvenir… Dove Allouche, Pierre-Yves Freund, Anne Immelé», fondation Fernet-Branca,
2, rue du Ballon, 68300 Saint-Louis, tél. : 03 89 69 10 77 - Jusqu’au 5 mai 2019.
www.fondationfernet-branca.org
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