Pierre Cambon

Le 08 février 2018, par Sarah Hugounenq

À l’heure des jeux Olympiques d’hiver à Pyeongchang, le responsable de la collection coréenne du musée national des Arts asiatiques - Guimet donne une épaisseur culturelle à l’actualité. Quand art et géopolitique se rejoignent.

 
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Pensez-vous que les jeux Olympiques qui s’ouvrent en Corée du Sud aideront à véhiculer une autre image du pays en faveur de la reconnaissance de la singularité coréenne sur l’échiquier asiatique ?
La Corée est très à la mode. Il y a un public jeune, qui fantasme une Corée dans le sillage du Japon et sa culture manga. De plus, même si la diaspora coréenne est plus limitée en Europe qu’aux États-Unis, elle est constituée par nombre d’artistes, de chefs d’orchestre, d’acteurs et d’étudiants. À Paris, cette communauté est restreinte, mais intellectuelle. Le problème de la Corée est moins l’actualité que la diffusion de sa culture qui ne dit pas son nom. Nombreuses ont été les expositions d’artistes coréens sans que soit mise en avant leur nationalité. Samsung fait de même : ils ne jouent pas la carte coréenne mais la carte high-tech. On retrouve le même mécanisme pour l’art.
L’année croisée France-Corée en 2016 avait-elle permis d’asseoir la diffusion artistique coréenne ?
Cet événement, qui a pris la forme d’une série d’expositions au musée, a été l’aboutissement des efforts menés pour la reconnaissance de l’art coréen en France. La réouverture du musée en 2001, suite à sa rénovation, signait déjà la réapparition de l’art coréen dans les galeries. Dans cette lignée, les expositions de 2001  sur la collection de peintures Choson des XVIIIe et XIXe siècles de Lee Ufan , de 2003  sur l’architecte coréen Itami Jun , et de 2005  sur la tradition picturale en Corée sous la période Choson  ont permis de visualiser la diversité des sensibilités coréennes. L’idée était de redonner à ce pays une visibilité, longtemps brouillée par une histoire complexe des religions. Je crois qu’on a réussi en rendant sa référence et sa présence plus naturelles et systématiques : pour preuve, les salles ont été rénovées dans la foulée. Ainsi, on diversifie la mise et on sort du dialogue permanent entre Chine et Japon, à l’ombre desquels la Corée a longtemps été cantonnée. Nos collections en sont le reflet : Chine et Japon ont chacun 14 000 œuvres rassemblées depuis le XVIIe siècle, quand la section Corée n’en comporte qu’un millier, collectées depuis 1888 seulement.

 

Salles Corée du musée national des Arts asiatiques - Guimet.
Salles Corée du musée national des Arts asiatiques - Guimet.© Nicolas Alpach Droits réservés MNAAG



La scène contemporaine a été un axe fort de cette programmation, et se poursuit cette année avec la galerie Johyun à Busan, en juin…
L’année croisée nous a surtout permis, grâce à la carte blanche donnée à Lee Bae, d’amorcer une ouverture sur le domaine contemporain qui, jusqu’à présent, n’avait pas été faite. À l’issue de sa présentation, une de ses peintures nous a été offerte. Hormis quelques acquisitions en matière d’archives photographiques, les collections s’arrêtaient en 1910. Pourtant, dans le même temps, les fonds japonais et chinois couvraient jusque des périodes récentes. On poursuit cette offensive contemporaine en programmant à partir du 6 juin Kim Chong Hak, dont l’idée de départ, dans les années 2000, était de présenter sa collection de peintures Choson. Avec le mûrissement des opérations «carte blanche» et de la programmation coréenne, nous sommes passés du point de vue du collectionneur à sa peinture. Si Kim Chong Hak est très populaire en Corée, il est peu connu sur la scène internationale, car ses fleurs colorées se heurtent à la mode du monochrome.
L’épineuse histoire politique de la Corée au XXe siècle, depuis sa colonisation par le Japon en 1905 jusqu’au refus de l’Hexagone de reconnaître la partie Nord, explique-t-elle la difficulté de la France à se porter acquéreur de l’art coréen moderne, à l’inverse de la scène chinoise contemporaine bien plus présente ?
Nous sommes plus familiers du domaine chinois que du domaine coréen. En Chine, l’art est aussi un jeu de référence au passé et la période Mao est enterrée. En Corée, nous sommes encore dedans et la situation est compliquée. Y compris Séoul, qui a longtemps fait l’impasse sur les années 1930 en privilégiant dans ses musées un classement thématique, alors que Pyongyang proposait une logique chronologique exhaustive jusqu’à l’époque actuelle, sans états d’âme. Le problème s’est posé à Londres, dont la galerie coréenne  épaulée par Séoul  a exposé des œuvres venues du Nord à l’occasion de l’ouverture des relations diplomatiques avec Pyongyang, en 2000. Pourtant, la Corée est un seul et même pays. La question est surtout celle de l’identité : Lee Ufan se voit artiste, non artiste coréen, position justifiée à mon sens. L’art contemporain est d’abord dans un musée moderne : le Cnap ou Beaubourg ont des pièces coréennes modernes. Le danger est d’enfermer ces artistes dans une étiquette nationale, plus facile d’un point de vue pédagogique, mais dangereuse.

Bodhisattva à la tête couronnée, XVe siècle, dynastie Yi (1392-1910), métal, bois, dorure - mission Varat.
Bodhisattva à la tête couronnée, XVe siècle, dynastie Yi (1392-1910), métal, bois, dorure - mission Varat.

Avez-vous des projets d’acquisition en perspective ?
Sur le marché, les pièces coréennes sont plus rares à Paris que sur le continent américain, pour diverses raisons. L’actualité est pour le moment de reprendre le pointage de nos collections, dont un premier jet avait été fait en 1998. Il faut le reprendre pour inclure le fonds de la bibliothèque et la collection Lee Ufan  la donation date de 2002. Les signaux sont au vert y compris du côté de Séoul, un temps agacé par la venue de ce fonds à Paris et non dans leur pays. La Corée a ce côté schizophrène, quand elle souhaite en même temps que son art soit reconnu à l’international, et que tout l’art coréen soit en Corée…
Alors qu’Emmanuel Macron annonçait en décembre son désir de restituer une partie du patrimoine africain, se pose la question des modalités de leur retour, entre cession définitive et prêt renouvelable. Quelles leçons tirez-vous de la semi-restitution, en 2011, sous forme de prêt renouvelable de cinq ans, des manuscrits royaux de la dynastie Choson, pillés par la marine de Napoléon III en 1866 ?
Le retour des manuscrits a calmé le jeu. On avait laissé pourrir une situation pendant dix ans  depuis le voyage de François Mitterrand en 1993. Le dossier est donc devenu un psychodrame national. Il fallait prendre une décision claire et on a botté en touche. À mon sens, le don aurait pu se faire, mais à partir du moment où le patrimoine est sacralisé, la situation est compliquée à gérer. Inattendue, cette pirouette finale n’est pas si mal jouée que ça. Personne ne perd ainsi la face. Chacun a depuis pris bonne note des conditions, et on a surtout dépassé le blocage passionnel.
Cette solution en demi-teinte, associant retour des œuvres mais maintien de la propriété française, ne va-t-elle pas un jour se fissurer et amener à rouvrir le dossier ?
Je ne pense pas. Certes, la Corée est sourcilleuse sur son patrimoine, car il a été passablement chahuté et elle cherche à le rapatrier depuis les années 1990. Au fil du temps, des archives réapparaissent et donnent un nouvel éclairage, montrant la responsabilité des guerres, mais aussi parfois des Coréens eux-mêmes avec la Révolution culturelle. De plus, la vision juridique des restitutions à l’anglo-saxonne est un piège. Il faut un minimum de bonne foi et d’intelligence dans ces dossiers, sinon on peut tout réclamer. Or, la Corée n’a aucun dossier juridique pour exiger la propriété des manuscrits : toutes les archives françaises sur l’expédition étaient accessibles. Cela avait été accepté à l’époque en raison de la négociation des contrats commerciaux, pour le TGV. Donc, ce compromis correspond bien à cette situation précise. L’art est fait pour circuler. Tout moraliser n’est pas sain et bloquer les accords de partage et de retour, quand ils sont intelligents et équilibrés, n’a pas de sens.

Tortue sur fond de paysage fantastique, XVIIe/XVIIIe  siècle, dynastie Yi (1392-1910), peinture sur papier, 73,5 x 36 cm, ancienne collection Lee Ufan
Tortue sur fond de paysage fantastique, XVIIe/XVIIIe  siècle, dynastie Yi (1392-1910), peinture sur papier, 73,5 x 36 cm, ancienne collection Lee Ufan.© Musée Guimet, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier
À VOIR
Carte blanche à Kim Chong Hak (Corée) avec la galerie Johyun - Busan, musée national des Arts asiatiques – Guimet,
6, place d’Iéna, Paris XVIe, tél. : 01 56 52 54 33.
Du 6 juin au 1er octobre 2018
 www.guimet.fr
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