Picasso, l’éternel retour

Le 19 juillet 2018, par Christophe Averty

Le vaste programme d’expositions Picasso-Méditerranée porte le maître andalou aux cimaises d’une cinquantaine de musées jusqu’en 2019. Habile et foisonnante opération ou profusion excessive aux effets incertains ?

Pablo Picasso (1881-1973), Grand nu, 1964, huile sur toile, 140 x 195 cm, Kunsthaus Zürich.
Photo © Kunsthaus Zürich, service presse/Musée Fabre © Succession Picasso, 2018

Près d’un demi-siècle après sa disparition, Pablo Picasso (1881-1973) continue de tenir le haut de l’affiche. Aux cinq musées lui étant entièrement dédiés en Espagne et en France s’ajoutent, depuis 2017, une kyrielle d’expositions déployant son abondante production, du Midi aux confins de la mer qui l’ont vu naître. À l’initiative de cette manifestation thématique, labellisée «Picasso-Méditerranée», Laurent Le Bon, président du musée national parisien depuis quatre ans, entend favoriser une relecture intensive du maître et de son œuvre. En démultipliant les prêts – environ deux mille pendant deux ans –, le directeur a entraîné dans l’aventure soixante-dix institutions, embrassant neuf pays, du Maroc au Liban, d’Italie en Israël. Aussi, où que l’on soit cet été, Picasso ne sera jamais bien loin. En France, près d’une quinzaine d’expositions sondent tous azimuts ses inspirations, ses choix radicaux, ses amitiés, son constant renouvellement esthétique, rappelant – à quelques embardées près – les lieux où le peintre a vécu et travaillé pendant les trente dernières années de sa vie. Pourtant, cette omniprésence tient-elle compte de l’attente des publics ? Choix et diversité culturelle, sur un territoire restreint, n’en seraient-ils pas d’autant réduits ?
Une odyssée picassienne de merveilles et d’écueils
Pour qui voudrait, en un temps record, embrasser l’œuvre du maître dans ses moindres facettes, l’entreprise tient d’un feu d’artifice, avec en bouquet plusieurs manifestations majeures. Au musée Granet, à Aix-en-Provence, le face-à-face proposé entre Pablo Picasso et Francis Picabia met en parallèle leurs évolutions respectives, montrant comment ils se rapprochent, s’influencent et se distancient. Indépendant mais complice, l’artiste français s’y révèle plus intellectuel voire conceptuel, s’élance dans des expérimentations que le Malaguène ne s’autorise pas. Leurs œuvres, qui cohabitent sans s’écraser, dévoilent deux conceptions artistiques différentes, où le dadaïste met en doute son outil et médium – la peinture –, tandis que le cubiste ne cherche jamais à s’en départir. En contrepoint, la belle rétrospective consacrée à Picasso à Montpellier tient également de la prouesse. En quatorze dates clés – tels des instants de basculement – se retrace la carrière du créateur de génie. Le judicieux choix des œuvres invite à le suivre dans son obsession de la figure et les grandes orientations et ruptures qui ont dessiné sa route. Une scénographie fluide et aérée ouvre un regard à la fois global et renouvelé sur son œuvre. Le musée Matisse à Nice n’est pas en reste, dans sa mise en regard du fauve et de Picasso face à leur modèle. «Nous avons veillé à ce que chaque exposition fasse sens et s’incarne là où elle est présentée», souligne Laurent Le Bon. Mais une thématique – aussi large soit-elle – déclinée à l’envi ne peut être exempte d’incohérences, d’extrapolations ou de rapprochements parfois convenus ou anecdotiques. Ainsi, à Arles, le maître se faufile à la Fondation Vincent Van Gogh et, lors des Rencontres photographiques, dans le cinéma de Godard. Un projet pourtant légitime au musée Réattu, explorant les racines classiques du peintre, migre à Milan, ville inconnue de lui. À Nîmes, tauromachie oblige, la figure et l’amitié de Dominguín s’imposent, tandis qu’à Évian le mythe du minotaure, cher à l’artiste, est minutieusement passé au crible des peintres et littérateurs de son temps. Chacun cherche son Picasso dans une étourdissante profusion d’expositions, aux moyens disparates et de teneur inégale.
Une stratégie à trop court terme ?
Alors, pourquoi chercher à tout dire de ce géant de la peinture, au risque parfois de biaiser son intention artistique, en faisant du même coup friser l’overdose aux visiteurs ? «Les collections nationales que nous conservons à l’hôtel Salé sont universelles et doivent irriguer les musées en régions comme à l’étranger», explique avec enthousiame Laurent Le Bon, qui célèbre ainsi, pendant deux ans, le 50e anniversaire de celui qu’il dirige. Dans le même temps, l’institution parisienne, qui présente un avant et après Guernica jusqu’au 29 juillet – sans le chef-d’œuvre, immobilisé à Madrid –, consolide un réseau muséal international, qui à la fois accroît sa visibilité hors de l’Hexagone et confirme son rôle fédérateur. Recherche de leadership ? OPA sur une valeur sûre ? Par sa méthode, Picasso-Méditerranée pourrait s’apparenter à une campagne de marketing qui, distillant une histoire toujours ravivée, impose la suprématie d’une marque sur un marché. Une montée en puissance est d’ailleurs annoncée. En point d’orgue, l’édition en 2019 d’un Atlas picassien réunira les dernières exégèses et recherches scientifiques menées à l’occasion de la manifestation. Et, last but not least, deux expositions nationales viendront parachever la fresque. La première à la rentrée, au musée d’Orsay, revisitera les périodes bleue et rose du peintre. La seconde, au Louvre-Lens, clôturera la saison.
Et après ?
Par son foisonnement, cette politique à court terme pourrait rendre fades voire redondantes les expositions Picasso à venir. On sait l’offre immense – on recense environ 70 000 œuvres originales du maître –, mais qu’en sera-t-il de la demande après cet intense et exhaustif éclairage, qui happe en France amateurs et touristes sur leurs lieux de villégiature ? Quant aux toiles elles-mêmes, leur voyage pendant deux ans les aura-il fragilisées ? Devenu en peu de temps l’un des plus grands prêteurs d’Europe, et convaincu que ces œuvres doivent courir le monde, Laurent Le Bon projette deux futures expositions hors du continent, l’une à Buenos Aires, l’autre à Montevideo. Le nom de Picasso, qui n’aura jamais autant voyagé, serait-il devenu un mot-valise ?

 

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