Picasso, créateur de formes

Le 09 juin 2017, par Anne Foster

Installé en Normandie en 1930, le maître reprend ses travaux précédents pour mieux imaginer les formes à inventer. L’atelier de Boisgeloup devient le creuset d’une intense production pendant cinq ans.

Albert Eugène Gallatin (1882-1952), Sculptures en plâtre «Baigneuse», «Tête de femme», «Buste de femme», «Visage» et «Baigneuse» dans l’atelier de Boisgeloup, Gisors, en 1933, épreuve gélatino-argentique, 11 x 8,3 cm, musée national Picasso-Paris.
© Succession Picasso 2017 - Gallatin Albert Eugène (1882-1952) © Droits réservés © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris)/ image RMNGP

Le 10 juin 1930, Picasso acquiert Boisgeloup, une bâtisse normande des XVIIe et XVIIIe siècles (voir la Gazette no15, page 188). Ce château et son parc de plusieurs hectares sont isolés par un mur d’enceinte, idéal pour préserver l’intimité de l’artiste et de sa famille… et avant tout, celle de son travail ! Dans les dépendances, il va pouvoir installer un atelier de sculpture, à laquelle il s’est remis depuis deux ans, et trouve l’espace nécessaire à la réalisation de gravures. Ce lieu devient alors un laboratoire où Picasso s’abandonne à la création instinctive, à l’innovation absolue, tout en revenant à des formes laissées en chemin depuis le début du siècle. La sculpture est souvent associée aux années Boisgeloup, mais elle y dialogue intimement avec la peinture. «Qu’est-ce que la sculpture ? Qu’est-ce que la peinture ? On se cramponne à des idées vieillottes, comme si le rôle de l’artiste n’était pas précisément d’en créer de nouvelles», confie-t-il à Brassaï en 1964. C’est à cette période riche et intense que le musée des beaux-arts de Rouen consacre une exposition. Dès l’entrée, le visiteur est accueilli par une armature en fer de larges dimensions, ébauche prête à recevoir le plâtre, «substance immaculable et docile entre toutes», selon André Breton. Sculpture abandonnée en cours de route ? Oubliée dans un coin de l’atelier ? Il reprend cette armature dans une œuvre de 1950, réalisée à Vallauris et aujourd’hui conservée au musée national Picasso-Paris : Petite fille sautant à la corde. Composée de plâtre, elle comprend aussi un panier d’osier, un moule à gâteau, des chaussures et d’autres éléments plus traditionnels comme du bois, du fer et de la céramique. Ce recours à des objets du quotidien n’est pas nouveau pour l’artiste : il avait déjà ce souci de faire dialoguer diverses formes d’art, dessin avec sculpture, peinture avec photographie, comme dans ses tableaux-reliefs des années 1910. À Boisgeloup, il peut désormais se lancer dans des sculptures plus monumentales, dont on perçoit le souvenir jusque dans ses derniers autoportraits de juin-juillet 1972, dont les têtes rondes possèdent cette majestueuse démesure. Le buste de Marie-Thérèse, reproduit spontanément sous ses doigts, se déforme : le nez droit devient de plus en plus proéminent  un trait identifiant le modèle, tant en statuaire qu’en peinture , écho de la sculpture nimba posant en majesté dans le vestibule du château. N’est-ce pas comme un souvenir de ses premières expériences de 1907 inspirées de l’art africain ? Parmi les études réalisées pour Les Demoiselles d’Avignon, on retient celle d’une femme assise, au corps décomposé en masses anatomiques ; tête, épaules et seins, ventre, jambes croisées, sont traités en volumes séparés esquisse reproduite page 56 de Picasso’s Picassos (1961), de David Douglas Duncan. Cette désagrégation du corps sera poussée jusqu’au bout dans une toile de 1960 représentant une jeune femme sur une plage, où la tête attachée au buste, le ventre, les fesses, les bras et les jambes forment des volumes séparés (page 197 du même ouvrage).
un hymne à la femme
 Dans la quiétude de Boisgeloup, Picasso teste simultanément ses idées novatrices en sculpture et en peinture et, dès sa presse installée, dans une série de gravures, dont la muse est Marie-Thérèse. Le maître introduit son jeune corps, tout en courbes sensuelles, dans de multiples peintures de la série «Le Sculpteur» (1931) ; elle trône, nue, sur un socle, près de l’artiste, tous deux contemplant l’œuvre accomplie. En décomposant les formes, le créateur cache en partie l’identité du modèle, comme dans deux tableaux de 1932 : Femme assise dans un fauteuil rouge et Femme au fauteuil rouge, où, sur la toile, le résultat ressemble à une architecture instable. Obsédé par son image lumineuse, le souvenir de ses seins ronds et de ses cuisses fuselées, Picasso transforme le moindre bout de bois en hymne à la femme, en une suite de figures filiformes dont la seule proéminence est celle de la poitrine. Plus émouvante est la Composition au papillon du 15 septembre 1932, entre peinture et collage, où un lépidoptère est posé près d’une feuille entre une homme et une femme, associant ficelles, bouts de tissus, punaise et allumettes. Il traduit l’élan qui les pousse l’un vers l’autre, symbole du sentiment joyeux, dont le papillon devient le messager. Comme la tauromachie, les mythes grecs peuplent aussi l’imaginaire de l’artiste. Peut-être se considère-t-il comme Zeus prêt à séduire Danaé dans Nu couché, 4 avril 1932 ? Les yeux clos, la femme s’offre au soleil derrière la fenêtre, son corps épousant des lignes de sirène. L’univers de l’atelier est un lieu de création peuplé d’allégories, comme le sculpteur et son modèle de la suite «Vollard», sorte de Dionysos tenant enlacée une Ariane perdue dans ses rêves. Une vingtaine d’années plus tard, on retrouvera l’homme barbu, mais dégarni, transformé en peintre devant son modèle. La figure du Minotaure apparaît pour la première fois en 1928 dans un collage : issu de la mythologie grecque, ce monstre à tête de taureau sur un corps d’homme s’apparentait pour les Crétois au dieu-soleil, auquel s’accouplait la reine de Cnossos. Picasso s’identifie à ce personnage dans de multiples dessins, préludes à la suite «Vollard» ; ses pulsions érotiques, sa bestialité et sa fureur se retrouvent aussi dans les scènes de corrida de la même époque. En 1935, la naissance de Maya, la fille de Marie-Thérèse, met un point final au mariage de Pablo avec Olga, qui garde la propriété de Boisgeloup. Finie alors la nudité sensuelle de Marie-Thérèse, qui devient un simple motif, comme une guitare ou un pichet. Picasso, très attaché aux œuvres de cette époque, se fera envoyer en 1939 celles restées sur place. Elles forment les pages du journal des cinq années qu’il y a passées. Cet ensemble souligne et affirme le pouvoir de l’artiste, pour lequel la spontanéité du geste est essentielle : «Dans nos sujets, nous gardons la joie de la découverte, le plaisir de l’inattendu » (Picasso,
Propos sur l’art).

Picasso, sculptures céramiques

Ce troisième volet de la saison rouennaise de Picasso, sis dans les vitrines du deuxième étage du musée de la Céramique  un lieu qui abrite les collections de l’une des faïenceries françaises les plus fécondes , n’est certes pas le plus essentiel, et l’on aurait aimé voir plus de pièces, surtout au regard du grand nombre d’œuvres du Malaguène produites dans ce matériau. Mais il ne s’agit pas d’une rétrospective. L’idée directrice est de faire écho à la période de Boisgeloup et de questionner le rapport entre la sculpture et la céramique pour un nouveau regard sur ce langage tant pictural que structurel. Le propos rappelle que Picasso peint pour la première fois des assiettes à Barcelone en 1898, puis travaille à des expériences en 1929 avec Jean Van Dongen, le frère de Kees. Lancement véritable en 1947 à Vallauris, chez les Ramié. S’il n’est pas question de relater ici cette histoire connue, il convient néanmoins d’insister sur l’enthousiasme ressenti et manifesté par une production intensive entre 1948 et 1951. Le médium flirte avec l’artisanat et permet des éditions en grand nombre, qui diminuent le coût d’acquisition  rappelons que l’homme est alors membre du Parti communiste. Et puis, il présente des analogies avec la sculpture : colombes, chouettes, baigneurs, personnages et centaure prennent vie dans cette troisième dimension et jouent avec le vide. Il permet encore de détourner des objets communs pour se les réapproprier. Un poêlon à châtaignes se fait masque, des gazettes de four, ventres de peintures décoratives, un condor fait corps avec une aiguière et des colombes se construisent à partir d’une bouteille de terre blanche, tournée et modelée. Comme un jeu artistique.
Anne Doridou-Heim

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