Pia Hofmann Piard, le goût d’Odiot

On 24 October 2018, by Sophie Reyssat

Présidente de la célèbre maison fondée en 1690, Pia Hofmann Piard nous invite à la table d’Odiot. Ces pièces d’orfèvrerie, perpétuant tradition et savoir-faire, remettent au goût du jour un certain art de vivre.

Pia Hofmann Piard
DR


Comment êtes-vous venue à l’orfèvrerie ?
Par les arts de la table. Odiot a une collection extraordinaire, qui appartient à chacun car elle est dispersée dans les plus grands musées du monde. Les moules ont été conservés, si bien qu’aujourd’hui encore, nous sommes capables de reproduire une très grande partie des pièces anciennes, créées notamment sous Jean-Baptiste-Claude Odiot, le plus grand orfèvre de la maison. Il est capital pour nous de sauvegarder et de restaurer les matrices et, surtout, de conserver les savoir-faire.
Est-ce dans cette optique que vous avez créé le cercle Odiot ?
Tout à fait. Odiot est resté dans la famille pendant près de deux cents ans avant de passer aux mains d’un fonds d’investissement, et son patrimoine a alors été quelque peu dispersé. Depuis que nous avons repris la maison, nous cherchons à en reconstituer le cœur. Nous participons et organisons de nombreux événements, comme des masterclasses sur les arts de la table. Nous avons rencontré beaucoup de personnes qui s’intéressent à Odiot, y compris parmi les jeunes générations. Elles possèdent des pièces de famille, ou des œuvres achetées comme pièces de collection, qu’elles ressortent de plus en plus de leurs tiroirs. Avec le cercle Odiot, nous avons voulu créer un lien entre les personnes attirées par l’art et l’art de la table, la culture et l’histoire, en particulier celle de Napoléon. Parmi nos premiers membres, figurent la veuve d’un descendant direct de Jean-Baptiste-Claude Odiot et ses enfants, avec lesquels nous sommes heureux d’avoir pu renouer le lien familial. Les Français sont aujourd’hui majoritaires dans ce cercle.
Qu’en est-il de la dimension patrimoniale de la maison ?
Odiot a encore un patrimoine et des archives, mais nous nous réjouissons que le musée des Arts décoratifs ait pu acquérir (en 2009, ndlr) notre fonds de cent soixante-seize dessins originaux et le restaurer. Et nous sommes ravis que le public ait eu accès à ce trésor national, montré en 2017, peu après que nous ayons repris la maison. L’exposition «Dessiner l’or et l’argent, Odiot orfèvre 1763 à 1850», en 2017 également, à l’initiative d’Audrey Gay-Mazuel, a également très bien expliqué les techniques du métier d’orfèvre, aujourd’hui méconnu, grâce aux trente-trois pièces offertes par Jean-Baptiste-Claude Odiot à l’État (en 1835, ndlr), dans un but éducatif. La réponse du public a été très positive, y compris chez les jeunes générations.
Quels défis avez-vous dû relever en rachetant Odiot ?
La marque était comme la belle au bois dormant, délaissée par des investisseurs qui avaient cherché à faire de grands profits. Odiot, on s’y intéresse aujourd’hui par passion. Je dis parfois que nous sommes partis de plus bas que zéro, mais j’ai maintenant une équipe, avec un directeur général, Laurent Catelas, un directeur artistique, Mauricio Clavero Kozlowski, et Stéphane Ruffier-Meray, en charge de la communication. Nous avons remis à plat le processus de fabrication, les activités des ateliers ont été rassemblées sur un seul site, et nous avons intégré l’atelier Rouge-Pullon, le spécialiste de la restauration de pièces anciennes. Nous avons refait tous les bains d’électrolyse, ce qui a été une charge énorme, car tout était vieux et mal entretenu. Nous sommes à présent très indépendants dans les couleurs et dans la restauration. Le défi est désormais de sauvegarder et transmettre le savoir-faire grâce à nos artisans.
Quels sont vos axes de développement ?
Il est important de continuer à réaliser de grandes pièces de forme pour une clientèle internationale qui appartient à une certaine élite. Nous travaillons avec Monaco, la Russie, la Chine, le Moyen-Orient, etc. Notre inspiration perpétue la tradition du style néoclassique et l’exigence de qualité, mais il faut se détacher de l’esprit muséal. Odiot est une entreprise vivante. Nous pratiquons le sur-mesure, comme actuellement avec une famille japonaise qui dessine son service de famille inspiré par Marie-Antoinette. La «corbeille à fruits au faucon», d’esprit Empire, nous a été commandée par un client du Moyen-Orient. Nous projetons également de développer une gamme accessible à tous, de style contemporain, mais respectant l’ADN de la maison. Les objets cadeaux existent toujours, comme le bestiaire, apprécié des collectionneurs, et la timbale offerte à la naissance. Évidemment, nous ne sommes pas fermés à la modernité. Nous avons déjà collaboré avec des artistes contemporains comme Hubert Le Gall, qui a créé les grandes appliques «Lumière !», inspirées du XVIe siècle. Hubert vient justement de revisiter sa pièce maîtresse, la «Lampe bouillotte», présentée lors de sa récente exposition à la galerie Pierre-Alain Challier. Nous sommes très fiers également de la collection Mattia Bonetti pour Odiot, qui a été exposée avec succès à l’occasion de la Lake Como Design Fair. Ces pièces sont d’ailleurs convoitées par les décorateurs et les hôtels. Parmi les projets en cours pour 2020, se trouvent aussi des éditions limitées et des sculptures.
La Biennale Paris a rendu hommage à Odiot lors de son dîner de gala…
Oui, certaines de nos pièces d’exception ornaient les tables d’honneur. C’était l’année de Napoléon à la Biennale Paris, avec la collection de Pierre-Jean Chalençon. Napoléon et Odiot, c’est une évidence : les pièces les plus importantes réalisées par Odiot sont l’épée du sacre, le berceau du roi de Rome et le nécessaire de l’impératrice Marie-Louise, qui n’existe plus, mais dont les dessins subsistent. Les antiquaires et les commissaires-priseurs sont d’accord pour affirmer qu’Odiot a une cote. On peut trouver des choses très intéressantes en vente. Je ne vois pas cela comme une compétition mais plutôt comme l’occasion de débuter ou compléter une collection, de former le goût et d’attirer plus de personnes vers la maison Odiot.
Quelles sont les pièces de forme les plus emblématiques ?
La coupe en forme de sein de Pauline Borghèse, avec son symbole préféré, le papillon, parce qu’elle était frivole selon certains, et qui fait allusion à Psyché et à l’âme féminine et volage. Une autre pièce impressionnante est le drageoir aux maréchaux, offert en récompense par Napoléon. La lampe «Biennais», elle aussi, capte l’attention : créée pour Napoléon avec les symboles de l’Empire, elle a été modifiée par Louis XVIII, qui voulait y voir les emblèmes de la monarchie. Les originaux sont au palais de l’Élysée, sur le bureau du président. L’huilier-vinaigrier «Leda» mêle sculpture et orfèvrerie, alors que la timbale «Jefferson» est très épurée. L’ambassadeur américain l’a commandée à Jean-Baptiste-Claude Odiot et elle est revenue en France avec Richard Nixon, qui l’a offerte en cadeau diplomatique au président Georges Pompidou. Son style est intemporel, presque contemporain.
Quelle serait votre sélection parmi les couverts ?
Le modèle «Laetitia» pour Madame Mère, et le grand classique créé pour le prince Demidoff, qui nous a fait des commandes fastueuses. C’est encore le best-seller, surtout en Russie. Aujourd’hui, j’aime beaucoup jouer avec les couleurs. Le service Louis XVI «Compiègne» avait une finition patinée pour faire ressortir les reliefs des trophées de chasse. Pour le moderniser davantage, je trouve judicieux d’utiliser de l’argent clinquant, comme pour les bijoux. On peut choisir toutes les couleurs que l’on veut. Nous travaillons notamment avec l’or rose, qui revient à la mode. Sa production est délicate et nécessite beaucoup d’essais. Nous avons ainsi ressorti en rose un modèle très contemporain créé pour Jacqueline Onassis, auquel les décorateurs sont très attachés.

Odiot, 19, avenue de Friedland, Paris VIIIe, tél. 01 45 61 92 20,
www.odiot.com
À lire
Odiot, un atelier d’orfèvre sous le premier Empire et la Restauration,
par Audrey Gay-Mazuel avec la collaboration de
Julie Ruffet-Troussard,
éditions Les Arts décoratifs, 2017, 240 pages, 45 €. 
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