Gazette Drouot logo print

Philippe Stern, roi des garde-temps

Publié le , par Sylvain Alliod

En une cinquantaine d’années, le propriétaire de Patek Philippe, Marque la plus convoitée,  a réuni la plus importante collection au monde de montres. Une histoire autant technique qu’humaine.

© patek philippe sa Philippe Stern, roi des garde-temps
© patek philippe sa

Que représente le prix Europa Nostra, que vous avez reçu ce printemps ?
Il m’a été décerné dans la catégorie recherche, car le musée Patek Philippe ne se contente pas d’exposer 1 250 montres, mais poursuit également des recherches sur l’évolution de l’horlogerie européenne et la transmission des savoir-faire de l’artisan horloger, et ça, c’est unique au monde. J’ai constitué une bibliothèque spécialisée forte de plus de 8 000 ouvrages, dont certains sont très anciens. Ils nous permettent d’identifier et de documenter des pièces de la collection, mais aussi de chercher celles qui nous manquent. C’est un outil de travail très important. On a par exemple récemment déniché dans une petite vente aux enchères, en Angleterre, une pièce que je cherchais depuis longtemps, l’une des premières montres équipées d’un quantième perpétuel, qui n’était pas détaillée et est passée totalement inaperçue. Elle date de 1760 et est partie à un prix tout à fait raisonnable. J’ai également trouvé il y a peu un exemplaire des tout débuts de Nuremberg et en tout cas la plus petite connue avec un diamètre de 25 mm, ce qui est exceptionnel pour l’époque. Elle est en acier uniquement, car les montres étaient alors fabriquées par des serruriers qui ne connaissaient pas le laiton, plus facile à travailler et possédant un meilleur coefficient de friction. Il faut des années pour trouver ces raretés.
Avez-vous dès le début imaginé de réunir une collection encyclopédique sur l’histoire de la montre en Europe ?
Non. J’ai commencé, en 1966, par collectionner uniquement les montres Patek Philippe. Il existait dans nos locaux de la rue du Rhône, à Genève, un fonds avec une cinquantaine de pièces mises de côté, en plus ou moins bon état. Je me suis alors dit qu’il serait utile de réunir un ensemble représentant toutes les étapes de l’évolution de la marque depuis sa création, en 1839. L’idée était aussi de montrer aux confrères et à la jeune génération que Patek Philippe avait toujours participé à l’évolution de l’horlogerie à partir de cette date. L’enjeu s’est révélé d’autant plus important que les montres à quartz sont arrivées sur le marché, à partir de 1972. Il était indispensable de relancer l’intérêt des jeunes pour la montre mécanique. Même à Genève, j’ai dû me battre pour que l’école d’horlogerie, que l’on voulait fermer au motif que les mouvements mécaniques étaient dépassés. Je me suis concentré sur Patek Philippe jusqu’en 1980, et ensuite je me suis dit que j’allais essayer de réunir les pièces européennes les plus emblématiques d’un point de vue technique, mais aussi social et économique. L’intérêt est de montrer l’évolution générale de l’horlogerie, la plupart des musées spécialisés ne s’intéressant qu’à une histoire locale.

 

Anonyme, Locle, vers 1815-1820. Moïse, montre avec répétition à quarts par Jacquemarts, déclenchement des automates au passage de l’heure ou à la dema
Anonyme, Locle, vers 1815-1820. Moïse, montre avec répétition à quarts par Jacquemarts, déclenchement des automates au passage de l’heure ou à la demande.

Combien la collection compte-t-elle de montres ?
Il y a 1 700 Patek Philippe et 1 400 montres anciennes. Mais la quantité n’a jamais été mon objectif. C’est la passion qui m’a poussé à réunir ces pièces suffisamment tôt, à un moment où les garde-temps les plus rares n’étaient pas coûteux. Aujourd’hui, il serait impossible de réunir une telle collection, car les prix ont atteint des niveaux stratosphériques. Cette collection est unique car elle cumule la rareté, la beauté et l’innovation. Ma logique a été de démontrer que l’horlogerie épouse l’évolution de l’homme moderne. On voit apparaître les premières montres portables vers 1540, principalement en Allemagne, à Nuremberg, puis ensuite en France. Il s’agissait de montres lourdes, richement décorées mais peu précises, qui prenaient une à deux heures de retard par jour, avec une réserve de marche n’excédant pas dix-sept heures. Il s’agissait d’objets statutaires plutôt qu’utilitaires. Il faut ensuite attendre 1675 pour que le Danois Christiaan Huygens invente le balancier à ressort spiral, qui a apporté beaucoup plus de précision aux montres. Une deuxième aiguille apparaît alors, celle des minutes, suivie de celle des secondes. Comme vous le savez, les guerres de religion ont également joué un rôle décisif, les huguenots français venus s’installer à Genève ayant fait de la Rome protestante un centre horloger de premier plan. Ce sont eux qui ont introduit la peinture miniature sur émail, devenue une spécialité genevoise.
Avez-vous plutôt acheté en ventes aux enchères ou chez des marchands ?
Je n’ai pas tellement fait d’acquisitions chez les marchands, sauf au début, dans les années 1960-1970. J’étais alors contacté par des professionnels, et même des collectionneurs. Mais ils se sont aperçus que, en privilégiant les ventes aux enchères, ils pouvaient obtenir un meilleur prix. De fait, la plupart des pièces du musée ont été achetées en ventes publiques. La bibliothèque a en revanche davantage été constituée chez des libraires. Je connaissais un Américain fanatique de Patek Philippe, qui l’était aussi de livres sur l’horlogerie et la serrurerie. J’ai fini par réussir à lui acheter sa bibliothèque.
À vos débuts, vous êtes-vous fait conseiller ?
Je ne suis pas horloger de formation, mais à partir de 1963 j’ai travaillé avec un Anglais, responsable commercial Patek Philippe pour l’Asie qui, lui, l’était. L’état d’une montre est primordial, c’est pour ça qu’il faut avoir recours à un horloger pour l’expertiser. Il faut faire attention aux mariages consistant à mettre dans un beau boîtier un mouvement réalisé ultérieurement. Et je ne parle pas des modifications d’époque, où l’on remplaçait dans une belle montre émaillée le mouvement d’origine par un autre plus précis. Depuis une quinzaine d’années, il y a une école russe qui produit de très beaux émaux et les applique sur des pièces toutes simples d’horlogers fameux, comme Jaquet-Droz. On distingue l’émail ancien d’un récent à l’œil, notamment grâce aux couleurs, qui n’offrent pas les mêmes nuances.

 

Bois clair et sobres vitrines sécurisées…vue du deuxième étage du musée Patek Philippe. © patek philippe museum
Bois clair et sobres vitrines sécurisées…vue du deuxième étage du musée Patek Philippe.
© patek philippe museum

La création en 1974 de la maison de vente spécialisée Antiquorum, à Genève, a dû contribuer à élargir le cercle de collectionneurs…
Oui, certainement. Aujourd’hui, les collectionneurs sont beaucoup plus nombreux qu’il y a vingt ans. Avant, il y avait peut-être vingt ou trente grands amateurs, mais uniquement de montres de poche à complication, des années 1880 à 1920. Les montres-bracelets n’intéressaient personne et ne valaient rien, même avec des complications. Dans le musée, nous conservons des Patek Philippe qui étaient des premières mondiales, avec par exemple des quantièmes perpétuels, chronographes avec rattrapante. Je les ai achetées à des prix très raisonnables, des modèles qui aujourd’hui se vendent un ou deux millions de francs. Chez Antiquorum, Osvaldo Patrizzi a commencé dans les années 1980 à organiser des ventes à thème, d’une seule marque ou selon le type de complication, et depuis, le nombre de collectionneurs de montres-bracelets a énormément augmenté. Les Américains ont toujours été au premier plan, même s’ils n’ont pas forcément une grande culture horlogère. Il y a aussi des Suisses, des Français, des Allemands et, depuis une quinzaine d’années et à une grande échelle, des Chinois. Ces derniers se concentrent par tradition sur les très belles pièces émaillées, par paire et avec automate.
Quelles sont vos pièces préférées ?
J’ai toujours particulièrement aimé les montres de Blois du XVIIe siècle, magnifiquement décorées. Cette cité a inventé la peinture sur émail miniature. Auparavant régnait la palette de Limoges, où les artisans travaillaient par couches. À Blois, le travail se faisait au pinceau à un poil. Cela nécessitait de surcroît une connaissance des cuissons remarquable : une pièce pouvait aller sept cents fois au four. Il fallait plus de six mois pour faire une montre. Comme elles étaient destinées aux rois de France, le prix ne comptait pas. Henri IV en était féru…

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne