Philippe Costamagna, dans l’intimité de l’Empereur

Le 29 avril 2021, par Sylvie Blin

Directeur du palais Fesch et conservateur des musées d’Ajaccio, cet «œil» reconnu de la peinture italienne du XVIe siècle signe un ouvrage savoureux
sur les goûts de Napoléon. De David à Trianon, les dessous du style Empire.

© Palais Fesch / J.-J. Renucci

On connaît le stratège, l’homme de pouvoir, mais y a-t-il un Napoléon collectionneur ou amateur d’art ?
Collectionneur non, en tout cas pas pour lui-même. Sa collection, c’est son musée : ce qu’il veut, c’est mettre les œuvres d’art à la disposition du peuple français. Il n’est pas un esthète au départ, mais c’est un très grand lecteur depuis l’enfance. Il se crée ainsi une pensée politique et une pensée esthétique. À ses débuts, il ne connaît pas les œuvres, qu’il ne découvre qu’en arrivant en Italie, sans toujours prendre ou avoir le temps de les voir. Il dit adorer un tableau de Corrège, mais c’est parce que son estimation est colossale : il n’a pas vu la peinture, confond les Hollandais et les Flamands… Du Grand Tour, effectué normalement dans toute l’Italie, il ne connaît en fait que le nord. Mais il sait ses lacunes et essaie de les combler. Il se fait présenter les artistes, s’intéresse aux intellectuels italiens contemporains, rencontre très tôt le jeune Gros. La seule chose qu’il ait vraiment acquise pour lui-même est une petite statuette de scribe égyptienne. Mais lorsqu’il achète ou prend des œuvres, il le fait pour les palais impériaux des Tuileries, de Saint-Cloud et surtout pour le Louvre. Son goût évolue, mais c’est toujours en homme de lettres qu’il fait ses choix, notamment pour les œuvres d’art antiques. Il s’intéresse aussi beaucoup à l’architecture grecque, à cause ou grâce à sa culture littéraire.
Préfère-t-il la sculpture à la peinture ?
A priori oui, surtout antique. Il ne tient pourtant pas à se faire représenter de son vivant en sculpture, ne veut pas voir son effigie dans l’espace public. Il accepte qu’on réalise quelques statues ou bustes, pour les intérieurs des palais, mais pas plus. Il cède cependant à Canova lorsqu’il est encore Premier consul, ce qu’il regrette amèrement : quand son portrait est livré, en 1811, le figurant en Mars, nu à l’antique, il est furieux et le renvoie ! Il estime que l’on doit, certes, donner à voir «les Grecs comme ils étaient dans les temps anciens, mais habiller les Français de nos jours comme ils sont au XIXe siècle». Il aime les représentations réalistes, c’est pourquoi il apprécie beaucoup Le Sacre. Il rend visite à David dans son atelier, le seul dans lequel il se soit rendu, et prend une demi-heure, c’est-à-dire beaucoup de temps pour lui, pour le regarder. «On a l’impression d’être dans le tableau, lui dit-il, mon cher David, vous m’avez compris». Il veut voir la réalité dans la peinture : pour aider les artistes à représenter les lieux des batailles, il fait travailler des géographes. Berthier lui-même conseille Denon !

 

La chambre de l’Empereur du Petit Appartement, au Grand Trianon.© château de Versailles / Thomas Garnier 
La chambre de l’Empereur du Petit Appartement, au Grand Trianon.
© château de Versailles / Thomas Garnier

 


Son oncle, Joséphine, Hortense, ont-ils joué un rôle dans la formation de ses goûts ? Est-il influençable ?
Son oncle, pas du tout… Le cardinal Fesch est en compétition avec son neveu : il veut montrer que l’on peut faire une très grande collection sans spolier, en achetant les œuvres. Napoléon est influençable parce qu’il n’a pas un goût sûr. Il fait confiance à l’œil de Denon, qui le conseille beaucoup et l’empêche d’acquérir n’importe quoi au Salon, ou plutôt empêche Joséphine, qui dépense sans compter, de le faire. L’Impératrice, elle, a un goût certain, lui fait connaître beaucoup de gens, et a une influence sur son mari, qui la laisse acheter ce qu’elle veut. Elle est moins cultivée que lui, mais plus sûre dans ses goûts artistiques. Après le divorce, l’Empereur quitte Malmaison pour Trianon : il acquiert alors de la peinture troubadour pour lui-même, et des gravures pour Marie-Louise !

Il encourage la création, les «idées nouvelles», comme s’il voulait faire table rase du passé récent : est-ce uniquement politique ou par goût personnel ?
Il veut marquer son siècle, redonner sa grandeur à la France, celle de Louis XIV. Il rejette le XVIIIe siècle, le côté mignardise, les scènes mythologiques. C’est lui qui oriente la production sur son époque, la modernité. Il achète des tableaux néoclassiques au Salon, mais ce qui l’intéresse, ce sont des œuvres représentant des faits contemporains, qui puissent montrer sa compassion dans la bataille, le fait qu’il n’aime pas la guerre, que ce sont les autres qui l’y obligent et sont des bourreaux ! La peinture est aussi pour lui un outil de propagande.
D’où vient son intérêt pour les arts décoratifs, le mobilier, la tapisserie, l’orfèvrerie ?
Ça l’amuse, et les arts décoratifs sont plus faciles à comprendre et à diriger. Son intérêt pour les manufactures est également politique et économique : il faut développer l’activité, concurrencer l’étranger et en particulier les Britanniques, faire face au blocus. Mais il a une véritable passion pour Sèvres et la porcelaine, les soieries lyonnaises et leurs progrès techniques.
Il favorise également la série, la cohérence des styles, jusqu’à une sorte d’uniformisation…
Oui, pour plusieurs raisons. D’abord, il a besoin du soutien du peuple du faubourg Saint-Antoine, en lui donnant du travail. Ensuite, il est particulièrement fidèle : il a choisi Jacob-Desmalter, puis Marcion, qu’il garde jusqu’au bout. Enfin, il fait reproduire les mêmes choses pour chaque palais. Sa préférence va d’abord au bois d’acajou, avec un peu de bronze doré : c’est le goût Directoire. Après le blocus, Joséphine lui fait découvrir et employer des bois français, plus clairs, comme les loupes d’orme. Il penche aussi pour la simplicité, laissant la fantaisie à l’Impératrice. Il n’aime pas non plus les Tuileries et préfère travailler à l’Élysée, où il garde une partie du mobilier de sa sœur. Il se contente de remplacer le tissu orange par du mauve !

 

Jacques Louis David (1748-1825), Napoléon dans son cabinet de travail aux Tuileries, 1812, huile sur toile, 204 x 125 cm, Washington, Nati
Jacques Louis David (1748-1825), Napoléon dans son cabinet de travail aux Tuileries, 1812, huile sur toile, 204 125 cm, Washington, National Gallery of Art, Samuel H. Kress Collection.


Jacob-Desmalter, Biennais, Thomire… Pourquoi les artistes qu’il sollicite sont-ils si peu nombreux ?
C’est un homme très fidèle, à David, Canova, Denon, Fontaine… Quand il accorde sa confiance, elle est indéfectible, sauf si on le déçoit ou le trahit. David, Gros, les premiers qu’il a connus et appréciés, étaient d’abord révolutionnaires et ont partagé la même épopée. Leur relation évolue de la camaraderie à des rapports forcément plus formels sous l’Empire, où le tutoiement disparaît.
L’empreinte de Napoléon sur l’architecture est-elle moins importante ?
Il se voulait au contraire un grand bâtisseur : il avait une vision et un projet ambitieux pour Paris. Il se passionnait pour l’innovation et les aspects techniques, comme l’utilisation du métal. On lui doit le choix architectural de la rue de Rivoli, il a fait construire la passerelle de l’Institut, les ponts d’Iéna et d’Austerlitz, des fontaines, des marchés couverts. Mais beaucoup de chantiers n’ont été achevés que bien après l’Empire, ou même parfois pas commencés, comme le projet de palais du Roi de Rome à Chaillot. Son modèle était clairement, là encore, antique : il voulait que la Madeleine ressemble au Parthénon.
Où retrouve-t-on le mieux ses goûts ?
À Trianon, indubitablement. Contrairement à Malmaison, domaine de Joséphine, le Grand Trianon a été aménagé selon sa volonté, dans le choix du mobilier, des couleurs, des tableaux et de tous les éléments décoratifs : pas de peintures religieuses, car il déteste ça, pas de paysages contemporains, quelques tableaux français du XVIIe siècle, le confort et le faste.
Finalement, Napoléon est-il un homme de goût ?
Il a créé un goût, un style, pour la France plus que pour lui-même : le style Empire, qui est en fait le sien. Et son épopée est à l’origine de ce qu’il attendait, le romantisme, qui s’épanouira après lui.

à lire
Philippe Costamagna, Les Goûts de Napoléon, éditions Grasset,
304 pages, 20,90 €.
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