Philippe Cognée : Cires, toiles et flottements

Le 10 novembre 2017, par Harry Kampianne

Son œuvre est comme un électrochoc capable de renouveler la peinture, ce média tant décrié. Rencontre avec l'artiste qui enchante le quotidien.

© Harry Kampianne

Quelque part aux abords de la périphérie nantaise se niche son atelier. Lieu verdoyant éloigné de toute tentation parasite, où seule règne la déesse de l’inspiration. Matière qu’il alimente au gré de ses nombreuses archives composées d’images extraites du Net ou de ses propres photographies. Elles lui offrent une considérable base de données où se croisent des scènes de la vie quotidienne : chambres d’hôtels, supermarchés, foules de badauds, maisons, barres d’immeubles, vues aériennes, cabanes de chantier, carcasses de viande suspendues à des crocs de boucher… banales tranches de vie diront certains. Pourtant, chacune de ses compositions exalte une familière «étrangeté» tantôt mystique, parfois onirique. Voilà un peintre qui enchante le vécu standard du citoyen lambda en une saga explorant le dessous des apparences anodines. Tout est question de discernement dans la peinture de Philippe Cognée. Le regard n’est pas un vain mot. Notre œil ne peut que s’adapter, cligner pour mieux saisir cette aura de flottaison qui règne dans ses tableaux. Percer le mystère, écarter le rideau, accéder à cette «inquiétante étrangeté» tant de fois abordée sous la plume de poètes, écrivains, cinéastes et autres explorateurs de l’insondable… c’est se plonger dans un réalisme fantasmé où l’illusion règne en maître. 

"Je ne m’inscris pas dans la narration… "

La peinture gagne toujours
Philippe Cognée ne vit pas la peinture comme un sacerdoce : «Il y a une grande part de rigolade dans l’art contemporain même si beaucoup de gens ont tendance à se prendre au sérieux.» Boutade qu’il lance un rien amusé en présentant une imposante série de 1 100 images peintes à partir de photographies de sculptures, d’installations, de peintures récupérées dans les catalogues de la foire de Bâle entre 2003 et 2013. «C’est du rayonnage. Cette foire incontournable, qui est un peu la Mecque de l’art contemporain, se transforme en un énorme supermarché. Résultat, dix ans d’images sélectionnées collées sur plaque d’aluminium et recouvertes de peinture. C’est un travail à la fois iconoclaste et iconique. En vérité, c’est le peintre qui finit par avoir le dernier mot.» En dehors de ce projet pharaonique qu’il compte présenter à nouveau dans un lieu adapté la fondation Fernet-Branca avait déjà accueilli en 2016 une grande partie de ce travail , le processus de sa technique artistique reste inchangé : un fonds de photographies accumulées depuis une trentaine d’années dans lequel il puise, sonde et décortique le réel afin d’en détacher, grâce à un procédé pictural pour le moins innovant, un monde flottant à la limite de l’abstraction.

 

Idole, 2017, peinture à la cire sur toile, 200 x 150 cm. © Photo B. Huet-Tutti Courtesy Templon, Paris & Brussels
Idole, 2017, peinture à la cire sur toile, 200 x 150 cm.
© Photo B. Huet-Tutti Courtesy Templon, Paris & Brussels

Cire d’abeille et fer à repasser
C’est une drôle de «cuisine» que la peinture de Philippe Cognée. Dans un coin de son atelier murmure à feu très doux un bouillon composé de cire d’abeille et de pigments. Étrange mixture vieille comme le monde appelée encaustique et qu’il applique à chaud au pinceau sur la toile souvent marouflée sur bois : «Il est important que la surface soit dure pour que la cire ne casse pas.» Il procède ensuite par petites touches, patiemment, car la matière refroidit à une vitesse hallucinante. «C’est une cire qui a la capacité de sécher rapidement, ce qui me donne la possibilité de retravailler très vite un motif ou une couleur.» Une fois la peinture achevée s’ensuit une deuxième phase : la déconstruction. Un effet qu’il obtient en plaquant un film Rhodoïd transparent sur la toile, puis en faisant glisser par-dessus un fer chaud  mais pas brûlant  en vue de liquéfier et brouiller les tracés et les motifs. Troisième et dernière étape : l’accident volontaire. C’est en décollant le film transparent que ledit accident survient, arrachant par endroits un peu de matière. La volonté de déconstruction devient encore plus présente. En effaçant le geste, les contours finissent par vibrer, les volumes et les couleurs s’interpénètrent pour donner cette sensation de flottement baignant dans une atmosphère trouble, voire pré-apocalyptique. «En réalité, souligne-t-il, la photographie, comme point de départ, qu’elle vienne du Net ou de Google Earth, n’a que très peu d’importance. Je la projette sur la toile afin d’en esquisser les contours au fusain puis je lui donne une autre réalité en appliquant la cire par touches successives. Ce qui m’intéresse, c’est de la diriger vers la peinture.» Doit-on chercher un message, une histoire que Philippe Cognée souhaiterait nous raconter, sinon celle de la peinture ? Il est fort probable que non. Il ne fait que décrypter son environnement avec un procédé qui lui permet de frôler les portes de l’abstraction sans jamais en franchir le seuil. «Ma peinture n’est pas narrative. Elle me permet avant tout d’accéder à une autre dimension du réel. Lorsque je peins par exemple une maison prise en photo à Los Angeles, c’est pour ses briques et son architecture qui me fait penser aux maisons de la Vue de Delft de Vermeer. Les briques de Vermeer m’ont toujours paru scintillantes, pleines de vibrations. C’est ce que j’essaie de rendre à ma manière à travers ces maisons de banlieue. C’est quasiment comme un montage, j’ai l’impression que je peins une sculpture et non plus une maison. Je la plonge dans une sorte de blanc lumineux qui irradie tout pour que celle-ci soit à la fois dans l’apparition et la disparition. Je m’intéresse beaucoup à l’idée de rayonnement.»  Rayonnement à la fois diffus et profond que l’on retrouve dans une nouvelle série d’intérieurs d’appartements exposés chez Daniel Templon, à Bruxelles. «Ces intérieurs sont à la fois précis et imprécis, il y a un espace mystérieux voire intimiste sans vraiment le définir, de façon à ce que le visiteur puisse se projeter dans ce lieu en ayant une impression de déjà vécu. Je me dis que moins j’en montre et plus ça sera présent. On distingue à peine les éléments mais on sait qu’ils sont là, à leur place. On sent que la lumière est derrière ce store et que si vous l’ouvrez, vous risquez l’éblouissement, un peu comme si vous veniez de vous réveiller le matin.»

 

Bibliothèque, 2017, peinture à la cire sur toile, 153 x 125 cm. © Photo B. Huet-Tutti Courtesy Templon, Paris & Brussels
Bibliothèque, 2017, peinture à la cire sur toile, 153 x 125 cm.
© Photo B. Huet-Tutti Courtesy Templon, Paris & Brussels

Aquarelles, fusains et encres de Chine
L’œuvre graphique de Philippe Cognée est à ce jour beaucoup moins exposée que ses peintures à la cire. Celle-ci mérite pourtant bien plus qu’un détour. Et au regard de l’importance qu’il lui accorde, car selon lui «le dessin n’est en rien préparatoire à la peinture mais complémentaire», il est évident que son énergie créatrice lui offre la possibilité d’explorer d’autres thématiques, qu’il a eu loisir d’expérimenter pour diverses illustrations de livres, mais aussi d’autres techniques telles que l’estampe ou l’aquarelle. Ses mystérieuses «Vanités» en noir et blanc, ses créatures mutantes, ses natures mortes, ses paysages démantibulés sont, cette fois-ci, placés sous l’impact de ses encres de Chine et de ses traits au charbon de bois. Néanmoins, la matrice est toujours la même : déconstruire pour reconstruire. Lutte explosive que l’on retrouve ici sur le papier, et dans toute son œuvre riche et surprenante.

 


PHILIPPE COGNÉE
EN 7 DATES

1957
Naissance à Sautron (pays de la Loire)
1974
Après une enfance au Bénin, intègre l’école des beaux-arts de Nantes
1990
Pensionnaire de la villa Médicis (Rome)
2004
Nommé au prix Marcel Duchamp
2005-2015
Enseigne à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris
2012
Rétrospective au musée des beaux-arts de Grenoble
2016
Exposition à la fondation Fernet-Branca (avec Stephan Balkenhol)

 
 


 

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