Peter Marino, gentleman-farmer

Le 02 juin 2017, par Éric Jansen

L’architecte new-yorkais est célèbre pour son look très cuir, ses luxueuses boutiques de mode et sa collection d’art contemporain. Mais on ignorait qu’il avait aussi la main verte… Un livre rend hommage à son jardin de Southampton.

Ne pas se fier à son allure provocatrice, Peter Marino est un esthète qui cultive son jardin.
© Manolo Yllera

Début juillet, il fera comme toujours sensation au premier rang des défilés Dior et Chanel, harnaché de cuir, casquette et lunettes noires, rire tonitruant. Peter Marino est un personnage hors normes. Porté par la mondialisation du luxe, il est devenu la figure incontournable de cette industrie qui allie glamour et business. Il a également de très riches clients privés avec lesquels il partage une passion pour l’art contemporain. Dans son appartement de New York, les toiles de Basquiat, Cy Twombly, Warhol, de Kooning, sont à touche-touche. Elles voisinent avec des statues antiques et une collection de bronzes français et italiens du XVIIe siècle. Dans sa maison de week-end, à Southampton, un mur entier est recouvert de céramiques françaises du XIXe siècle, et Peter Marino peut parler de Théodore Deck pendant des heures… comme il est intarissable sur la quarantaine de sculptures de François-Xavier et Claude Lalanne qui peuplent le jardin. Un écrin de verdure qu’il a soigneusement dessiné et qu’il immortalise aujourd’hui dans un livre.
Ce jardin est avant tout un hommage aux Lalanne, dont vous possédez quarante-deux sculptures. Comment est née cette collection ?
La première fois que j’ai vu des œuvres des Lalanne, c’était chez Alexandre Iolas, en 1978, à l’époque où j’ai ouvert mon agence d’architecture. Mais je n’ai acheté mes premières pièces qu’en 1986-1987, et c’était déjà cher. Tout le monde me dit : «Comme vous avez été intelligent d’acheter quand ça ne valait rien !», mais c’est faux.
Vous souvenez-vous de votre premier coup de cœur ?
C’est difficile à dire. Le Lapin peut-être…
Le jardin de Southampton est-il né à cause des sculptures des Lalanne ? Aviez-vous besoin d’un endroit pour les installer ?
Quand j’ai acheté la maison, en 1996, je n’avais qu’une vingtaine de pièces. J’ai ensuite commandé spécialement une douzaine de sculptures pour des endroits précis, comme les moutons en bronze de François-Xavier pour l’entrée ou le bassin imaginé par Claude pour ma fille Isabelle, avec des nénuphars de bronze, pour qu’elle puisse marcher sur l’eau ! Claude lui a aussi dessiné un banc rien que pour elle, baptisé le Kissing bench
Comment les avez-vous rencontrés ? Grâce à Yves Saint Laurent, qui les collectionnait ?
Je me souviens de ma première visite dans l’appartement d’Yves Saint Laurent rue de Babylone. J’ai cru mourir devant les miroirs que Claude avait réalisés pour l’endroit ! Mais je les ai rencontrés plus tard, quand j’ai commencé à leur commander des pièces pour mes différents clients, et nous sommes devenus amis. Jusqu’à la mort de François-Xavier, en 2008, ils venaient tous les étés à Southampton et me félicitaient sur la façon dont j’avais disposé leurs sculptures.
C’est véritablement un musée dédié aux Lalanne. D’autres artistes sont-ils représentés ?
Il y a une sculpture de Johan Creten, un grand aigle, que j’ai mis au milieu du jardin jaune, mais c’est vrai que ce n’est pas un parc de sculptures. Je n’aime pas ce que font beaucoup de collectionneurs, cela prend parfois des allures de Disneyland. J’adore Richard Serra, mais cela n’a rien à voir avec l’esprit de ce jardin.

 

Grand Canard de François-Xavier Lalanne, une des 42 sculptures du parc. © Jason Schmidt
Grand Canard de François-Xavier Lalanne, une des 42 sculptures du parc.
© Jason Schmidt

Les animaux des Lalanne, l’aigle de Johan Creten… Au fond, c’est un choix naturaliste et poétique ?
Oui, il n’y a rien d’abstrait ou de conceptuel. L’idée que j’ai toujours eue en tête pour ce jardin, c’est la fantaisie d’Alice au pays des merveilles. Ce lieu doit être un enchantement. Les Français font des jardins pour illustrer une certaine grandeur, les Anglais pour montrer comment les choses traversent les siècles alors que, pour moi, les jardins sont synonymes de fantaisie. 
Je pensais que le maître mot était plutôt la rigueur…
Absolument. Rigueur et surprise ! L’ordre associé au chaos de la nature. En vérité, on ne peut rien contrôler. Par exemple, il y a un millier d’Hydrangea plantés autour de la maison : ils sont tous supposés être roses, et certains d’entre eux sont devenus violets ! Les parties les plus intéressantes sont celles où il y a des accidents. Mais c’est tout de même un jardin d’architecte. Il est composé d’un axe, qui va de la Vache au Minotaure, avec tout autour des chambres de verdure, composées de fleurs de la même couleur  violet, rose ou jaune et délimitées par une fragile bordure verte, comme le bord déchiqueté du papier pour l’aquarelle. Il n’y a rien de plus beau. 
N’avez-vous pas eu envie d’un jardin seulement vert et blanc, supposé être le comble du chic ?
C’était le bon goût dans les années 1970, et je trouvais déjà ça terriblement ennuyeux !
Les sculptures des Lalanne participent à cette idée de surprise. On les imagine disposées avec soin…
Oui, j’aime qu’on les devine au dernier moment, qu’on les découvre sous les branches, au détour d’un chemin… Un jour, Claude m’a fait le plus beau des compliments. Devant le Lapin, que j’ai caché dans un coin ombragé, elle m’a dit qu’elle trouvait la place parfaite, car «on ne peut jamais s’approcher très près d’un lapin !» Il y a aussi des clins d’œil humoristiques comme le Minotaure, que j’ai mis dans l’axe de la Vache, avec entre les deux les Veaux, que je déplace régulièrement parce qu’ils ne doivent pas manger toujours la même herbe.

"Claude a dessiné un banc rien que pour ma fille Isabelle, baptisé le Kissing bench…"

Aujourd’hui, avec la parution d’un ouvrage lui étant consacré, considérez-vous que votre œuvre est achevée ?
Ce n’est jamais fini. J’ai mis deux ans pour faire le jardin jaune. Il y a des essences qui ne prennent pas, qu’il faut déplacer, et une tempête peut tout réduire à néant, comme le montrent les photos de Manolo Yllera dans le livre.
Vous en avez dessiné les plans, mais ensuite, qui a choisi les végétaux ?
J’ai tout fait. Lorsque j’étais étudiant à la Cornell University, je voulais suivre un an de formation pour devenir paysagiste. Cela m’a toujours intéressé. C’est passionnant de planter, de voir ce qui marche et ce qui ne marche pas. J’ai par exemple privilégié les espèces locales, parce que leur développement est plus rapide, mais j’ai aussi choisi des Magnolia grandiflora ou des Franklinia alatamaha, qui ont donné de très bons résultats. Les arbres japonais, comme le faux cyprès hinoki et le cèdre géant, marchent également très bien à Long Island, parce que nous avons le même climat. 
Vous êtes devenu incollable ! On ne vous imaginait pourtant pas en gentleman-farmer…
Au contraire, je suis un vrai fermier : j’ai des ruches et je fais mon miel, mais mon plus grand plaisir, c’est de conduire le tracteur ! 

 

Le banc Bambiloba de Claude Lalanne, sur fond d’Hydrangea. © Jason Schmidt
Le banc Bambiloba de Claude Lalanne, sur fond d’Hydrangea.
© Jason Schmidt
PETER MARINO
EN 5 DATES
1949
Naissance à New York
1978
Ouvre son agence d’architecture
1985
Décore les magasins Barneys et entre dans l’univers de la mode
2010
Expose sa collection de bronzes à la Wallace Collection
2012
Est fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres
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