Perzel : dans les arcanes de la lumière

Le 21 novembre 2019, par Christophe Averty

Depuis 1923, la maison parisienne Perzel préserve ses savoir-faire en perpétuant des luminaires d’exception. À l’œuvre, une dizaine d’artisans d’art allient expérience et tradition du geste aux constants apports de la domotique.

Ajustage à la lime sur une monture en bronze coulé.
Crédit : Archives Perzel

Aucun bruit ne traverse ses murs. Tranquille et rutilant, le siège de l’enseigne Perzel, riche de huit mille modèles  pour certains présentés in situ depuis les années 1920 , ne laisse rien deviner de l’atelier qui fourmille sous ses pieds. Pourtant, en sous-sol, sur près de mille mètres carrés, le bronze et le verre sont les maîtres du jeu, imposant à l’œil et à l’oreille le rythme, la résonance et l’éclat de leur matière. La silice souffle. Le métal siffle. Le verre optique crisse sous la coupe du diamant. De main en main, d’heure en heure, les éléments travaillés par les artisans d’art traversent l’atelier un par un, s’apprêtent de tâche en tâche, dans un ordre immuable, pour venir se fondre, comme apaisés au bout de leur périple, dans le design rigoureux d’un objet de lumière. Loin du fracas de leur création, lampes, appliques, plafonniers iront alors se glisser dans l’architecture intérieure d’un décor feutré. Pour l’heure, imposantes et bavardes, les machines vrombissent. La plupart d’entre elles ne sont plus fabriquées de nos jours. Quoique indispensables à la survivance des techniques d’origine, elles n’en restent pas moins accessoires. Ainsi, auprès du lapidaire qui module la forme du verre ou de perceuses à diamant qui ménagent d’infimes cavités, la robotique n’a pas sa place. C’est d’abord la main, l’œil et une pratique experte patiemment acquise, dans l’esprit du compagnonnage, qui perpétuent, du bronzier au verrier d’art, du sableur au polisseur, l’approche et le regard que Jean Perzel (1892-1986) a transmis à ses successeurs pour façonner la matière et maîtriser une lumière ergonomique.
 

Traçage et découpe au diamant d’un verre optique extra-blanc à l’aide d’un gabarit.
Traçage et découpe au diamant d’un verre optique extra-blanc à l’aide d’un gabarit.Crédit : Archives Perzel


«Un puzzle à reconstituer»
Homogène, aussi rigoureuse qu’efficace, celle-ci a pour mission de ne jamais éblouir. Capable de s’immiscer dans les lieux publics comme dans les espaces privés, elle n’a cessé de s’adapter depuis près d’un siècle. «Quand la modernité est visionnaire, elle n’est jamais frappée d’obsolescence. Jean Perzel a créé ses premières pièces alors que les leds n’existaient pas. Pourtant, aujourd’hui, elles s’intègrent sans mal à nos créations, sans en altérer ni l’esprit ni la ligne. Jean a toujours anticipé des changements à naître», explique Olivier Raidt, petit-neveu du fondateur, qui a pris la relève. Ainsi passé et présent s’harmonisent-ils dans une esthétique de l’épure, pour laquelle chaque artisan de l’équipe scande son temps et son travail d’une succession de manipulations précises. Constituant au total une quinzaine d’étapes, elles sont suivies par trois responsables  bronzier, maître verrier et assembleur  qui orchestrent l’élaboration des modèles. «C’est chaque fois comme un puzzle à reconstituer», illustre Philippe Fagueret, monteur en bronze, dans la maison depuis trente-trois ans et chef de l’atelier. Les armatures qu’il travaille dictent le destin de chaque luminaire. Coulé et moulé dans le sable, le métal est travaillé sur place. Il ne sera pas embouti mais repoussé, fileté à la main sans usinage, ni automatisation. Chaque pièce, décolletée dans la masse, est numérotée pour faciliter son assemblage. «Il y a une quarantaine d’années, lorsque j’ai commencé ce métier, nous étions environ trois cents à travailler de cette façon. Aujourd’hui, une petite trentaine continue», constate le bronzier, qui réalise quelque mille cinq cents lampes et lampadaires en moyenne chaque année. À sa disposition, tapie dans un recoin de l’atelier, une sorte de bibliothèque contient toute la mémoire de la maison, répertoriant l’ensemble des plans et dessins d’origine, créés par Jean Perzel et ses successeurs, avec leurs cotes et gabarits, plans de coupe et d’assemblage ainsi que les annotations et améliorations apportées au fil des ans. «Nous n’avons aucun droit à l’erreur. Tout doit s’emboîter et s’harmoniser parfaitement sans collage. Si bien qu’une pièce, selon son niveau de complexité, pourra représenter entre vingt et soixante heures de travail», détaille l’artisan. L’armature qui reçoit l’ensemble des pièces polies et naturellement patinées, vernies ou plongées dans différents bains selon l’aspect attendu (or, chrome ou nickel), consacre l’union de deux matières rebelles : le métal et le verre. À l’instar du vitrail, le verre optique utilisé chez Perzel est travaillé pour contenir, distribuer et sublimer l’énergie lumineuse. Ici encore, la matière suit un protocole de transformation stricte et exigeante avant d’être intégrée à son objet. Dans un espace clos et immaculé, le sableur, protégé d’un scaphandre, dépolit le verre à la poussière de silice pour tamiser les effets de l’éclairage, supprimer toute brillance et reflet. Dans le tour du lapidaire, une pâte abrasive ôte au verre de son épaisseur, galbe sa forme tandis qu’à deux pas, dans un four chauffé à 900 degrés, il sera bombé pour lui donner la forme concave d’un plafonnier. Toutes ces opérations s’enchaînent, sous l’œil de Thomas Martinet, depuis douze ans chez Perzel. «Il faut flatter la lumière pour la diriger et l’amplifier. J’utilise du verre émaillé datant d’une cinquantaine d’années, qui ne se fabrique plus aujourd’hui, et du verre extra-blanc, qui offre une meilleure qualité de lumière que le cristal», souligne le maître verrier.

 

Brasure à l’argent sur des pièces en laiton massif.
Brasure à l’argent sur des pièces en laiton massif.Crédit : Archives Perzel


Des méthodes inchangées
Près de son plan de travail, des carnets renferment toutes ses notes ainsi que celles de son prédécesseur qui l’a formé aux processus de la maison. «Mais, pour chaque modèle, j’ai les cotes en tête», ajoute le trentenaire. S’il ajuste le verre en fonction du squelette de métal, manie au jugé la plus vieille machine de l’atelier qui coupe les angles à 45 degrés ou le lapidaire qui confère au verre la finesse ou l’arrondi choisi, il restaure également les luminaires anciens venant retrouver une seconde vie dans le lieu qui les a vus naître. Les méthodes d’origines restent inchangées : Thomas Martinet reprend à l’identique les pièces que lui apportent conservateurs de musées, collectionneurs ou particuliers. La lampe revient avec son vécu, sa patine et son histoire pour refaire son parcours initial, à l’issue duquel, comme pour les pièces flambant neuves, trois dernières interventions lui sont nécessaires : l’assemblage, l’électrification et l’emballage. Ici encore, rien n’est laissé au hasard. Parachevant ces orfèvreries de lumière, un compagnon procède à la mise aux normes de la structure électrique selon les pays de destination. Équipées en haute température, les pièces sont sécurisées et adaptées à tous types d’ampoules, anticipant également l’avenir. Chacune d’entre elles, élaborée dans les règles de l’art, constitue ainsi un concours de corps de métiers où artisanat, art et création ont partie liée. Dans l’histoire des arts décoratifs, Perzel continue d’écrire son chapitre, rendant palpable et caressant un patrimoine immatériel et vivant à partager : la lumière 

À voir
Showroom Jean Perzel,
3, rue de la Cité-Universitaire, Paris XIVe, tél. : 01 45 88 77 24.
www.perzel.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne