Peggy Guggenheim : la collectionneuse

Le 20 septembre 2018, par Camille Larbey

L’excellent documentaire sur cette figure bigger than life de l’art moderne sort en DVD.

Plutôt que le musée new-yorkais de son oncle, qu’elle comparait à «un garage», Peggy Guggenheim préférait son palais de Venise, où l’Américaine ne manquait pas une occasion de choquer l’aristocratie locale.
© 2015 Dakota Group Ltd

Comment aborder la vie trépidante de Peggy Guggenheim ? Par ses hommes  amis ou amants  qu’elle a collectionnés avec méticulosité et avidité ? Par les principales œuvres d’art qui ont jalonné sa vie d’esthète au goût affirmé ? La documentariste Lisa Immordino Vreeland a choisi de la raconter en s’attaquant directement au personnage, en décomposant chacune de ses facettes : la riche héritière, la femme éprise d’hommes, la combattante des phallocrates de l’art, la mère malheureuse, la collectionneuse épanouie ou encore l’extravagante «dogesse» de Venise. Au commencement, la réalisatrice a acquis les droits de Peggy : The Wayward Guggenheim, l’unique biographie officielle écrite par Jacqueline Bograd. L’auteure avait passé deux étés à l’interviewer sur magnétophone, peu de temps avant sa mort, à 81 ans. Cette archive sonore, a priori perdue, éveilla la curiosité de la documentariste : «Je me souviens que nous visitions l’appartement de Jacqueline Bograd et que, tout en ouvrant une porte de placard, je lui demandai : «Vous n’avez vraiment pas la moindre idée d’où se trouvent ces cassettes ?» Elle m’a dit, plus tard, qu’elle avait une cave, alors j’y suis descendue et j’ai consulté tous les documents, en les rangeant au fur et à mesure. Bingo ! J’ai trouvé les cassettes dans une boîte à chaussures. Il s’agit de la plus longue interview jamais donnée par Peggy, et c’est devenu le squelette de notre film.»
Vie tumultueuse
La voix de Peggy Guggenheim ne nous était pas inconnue. Elle n’a jamais été avare d’interviews pour la télévision. Mais il y a quelque chose d’émouvant à écouter cette vieille dame, au crépuscule de sa vie, se remémorer les grands moments de son existence avec un mélange d’amusement et de détachement. Elle rigole encore de l’érection de Mondrian, 70 ans à l’époque, lorsqu’il l’embrassa dans son atelier. Et qui d’autre que Peggy Guggenheim pouvait se permettre de harceler Alexander Calder, qu’elle appelait par son deuxième prénom, Sandy, pour qu’il lui réalise une simple tête de lit ? Elle était destinée à rester cantonnée dans un recoin de la haute société corsetée new-yorkaise. Mais elle décida de traverser le siècle avec flamboyance, tout en se moquant du qu’en-dira-t-on. Collectionner devint, d’après ses mots, sa «liberté», son «émancipation». Toutefois, la biographe Jacqueline Bograd ne lui épargne aucun des épisodes tristes ou peu glorieux qu’elle a traversés : les avortements, sa rhinoplastie ratée, les mariages voués à l’échec, le suicide de sa fille Pegeen. En complément, la documentariste a interviewé une trentaine de personnalités diverses  héritiers, critiques, galeristes, collectionneurs et historiens. Chaque intervenant appose sa touche, dessinant un portrait haut en couleur de la collectionneuse. Deux stars sont également au générique : Marina Abramovic et Robert De Niro, dont les parents, Robert Sr. et Virginia Admiral, ont tous deux été exposés par l’Américaine.
Icône de l’art moderne
On ne devient certes pas la plus grande collectionneuse du XXe siècle uniquement grâce à son portefeuille. Expliquant un jour qu’elle s’était donné pour mot d’ordre d’acheter un tableau par jour, Peggy Guggenheim laisse l’image d’une personnalité dispendieuse. Elle était riche, oui, mais pas immensément. Son père a eu le temps de dilapider une partie de la fortune familiale, avant de périr lors du naufrage du Titanic. L’oncle Solomon R. Guggenheim, celui des musées de New York et de Bilbao, était bien plus nanti. L’Américaine rognait sur chaque dépense du quotidien, afin de nourrir son addiction à l’art. Dans Peggy Guggenheim : le choc de la modernité, l’historien John Richardson n’hésite pas à parler de pingrerie : «Lors de ses fêtes à Venise, elle servait toujours le vin rouge italien le moins cher qu’on puisse acheter. Et la nourriture était horrible. Mais je pense qu’elle économisait l’argent pour acheter de l’art. Le reste ne l’intéressait pas beaucoup.» Outre les conseils avisés de certains proches (Duchamp en tête), Peggy Guggenheim bénéficiait d’un magnifique flair. Elle décelait les qualités des différents courants avant-gardistes. C’est en passeuse qu’elle fit découvrir les surréalistes aux Américains, puis Rothko et Pollock aux Européens. Alors que ses mariages furent voués à l’échec, elle a su remarquablement bien épouser son temps. La clef du succès d’une grande collectionneuse.


 

Peggy Guggenheim : la collectionneuse, DVD chez Blaq Out, 1 h 36, réalisation Lisa Immordino Vreeland.
Peggy Guggenheim : la collectionneuse, DVD chez Blaq Out, 1 h 36, réalisation Lisa Immordino Vreeland.
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