Pearl Lam abolit les frontières de l’art et du design contemporains

Le 05 mars 2020, par Pierre Naquin and Carine Claude

Entre Hong Kong et Shanghai, la galeriste chinoise milite pour le dialogue interculturel et la reconnaissance de l’art contemporain et du design chinois sur la scène internationale. Entretien.

Courtesy Pearl Lam

Ne lui parlez pas de frontières. Ni de celles de l’art et du design ni de celles de l’Orient et de l’Occident. Depuis trente ans, Pearl Lam s’attache à faire tomber toutes les barrières. Aujourd’hui à la tête de trois galeries – à Hong Kong, sa ville natale, et à Shanghai –, cette fille d’un magnat de l’immobilier défend le design comme un art à part entière. C’est après avoir suivi des études aux États-Unis et en Angleterre qu’elle retrouve Shanghai, où elle côtoie les milieux de l’art contemporain et du design. L’idée germe alors d’organiser des expositions «pop up» pour faire dialoguer art et design. À partir de 1993, le concept prend. Elle ouvre son premier espace permanent à Shanghai en 2005, avant de se lancer, en 2008, dans la fondation de la China Art Foundation, organisation œuvrant pour le rayonnement du design et de l’art chinois à l’international. Programmant aussi bien des créateurs contemporains locaux que des artistes de renommée internationale comme l’Américaine Jenny Holzer, Pearl Lam invite de la même façon les designers André Dubreuil, Maarten Baas ou Mattia Bonetti à repousser les limites des arts et des techniques traditionnels chinois pour créer des œuvres qui reflètent leur expérience du pays. Quelle est sa recette ?
Vous êtes l’une des rares galeristes chinoises à également présenter du design…
Dans la culture chinoise, on ne distingue pas l’art, le design et les arts décoratifs, alors qu’en Occident la frontière entre beaux-arts et design est nette. Quand je me suis décidée à créer ma galerie, j’ai fait mienne la philosophie prônée par les lettrés chinois, pour qui les formes d’art n’avaient pas de hiérarchie. En parallèle, à la fin des années 1980, la question de la transdisciplinarité était au cœur des débats artistiques. On parlait aussi beaucoup d’échanges avec les pays occidentaux. Mon souhait était de faire tomber les barrières entre les différentes disciplines artistiques pour encourager les échanges interculturels.
Vous êtes Hongkongaise. Pourquoi avoir choisi d’ouvrir votre première galerie à Shanghai ?
Quand j’ai commencé à me passionner pour l’art et vouloir en faire mon activité, ma famille ne m’a pas soutenue. Ils ne voulaient pas que j’ouvre de galerie, l’idée les gênait. J’ai donc commencé par organiser des «pop up shows», c’est-à-dire des événements que je montais sans lieu fixe, puis à sponsoriser des musées et à y concevoir des expositions. Ce n’est que lorsque mon père est décédé, en 2005, que je me suis sentie capable d’ouvrir mon premier espace physique, un petit lieu. En 2006, j’ai ouvert ma première galerie à proprement parler. Pourquoi Shanghai ? En 2005, j’y avais sponsorisé l’exposition d’Andrée Putman à la National Gallery. C’était incroyable, les gens faisaient la queue autour des bâtiments pour y entrer. En fait, c’était la première fois que l’on présentait une véritable scénographie en Chine. J’ai donc décidé de l’emmener à Hong Kong pour l’exposer au Design Center. Et nous n’avions que dix visiteurs par jour ! C’est à ce moment-là que j’ai compris que si je devais installer ma galerie quelque part, ce serait à Shanghai.

 

«Quarters», Peter Peri, Galerie Pearl Lam du H Queen’s à Hong Kong, mai 2019. Courtesy Pearl Lam
«Quarters», Peter Peri, Galerie Pearl Lam du H Queen’s à Hong Kong, mai 2019.
Courtesy Pearl Lam


Le marché de l’art de Shanghai a explosé ces toutes dernières années. Pourquoi pas dès 2005 ?
La Chine, et pas seulement Shanghai, est entrée dans le marché de l’art de plein fouet après la crise, autour de 2011. Le gouvernement a encouragé les gens à s’intéresser à l’art, qu’il s’agisse d’antiquités, de peinture classique, d’œuvres contemporaines… Le pic a été atteint en 2013-2014. Mais Shanghai est une ville très étrange. Depuis trois ans environ, les trentenaires s’intéressent désormais principalement à l’art occidental. Cette nouvelle génération, dont les parents ont eu davantage de moyens et qui est parfaitement éduquée, achète la création étrangère surtout parce que c’est à la mode. Je pense qu’à terme ils reviendront vers l’art chinois, qui a de toutes façons besoin de se confronter aux autres créations. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que face aux antiquités, aux peintures traditionnelles et à l’art ancien ou moderne, l’art contemporain ne représente qu’un petit pourcentage du commerce de biens culturels chinois… même si ce petit pourcentage a commencé à avoir un impact considérable sur le marché de l’art en général. Il faut du temps, le marché est encore jeune.
De quoi Shanghai a-t-elle besoin pour renforcer sa position sur le commerce de l’art ?
Je pense que l’écosystème est loin d’être complet, manquant encore d’infrastructures. Par exemple, nous avons besoin de plus de musées d’envergure. Nous manquons aussi de collectionneurs : je veux dire par là de personnes ayant une vraie volonté d’investir et de construire une collection. Par ailleurs, les art advisors de qualité sont quasi inexistants. Si on rapporte le nombre d’acteurs du monde de l’art en Chine à sa population globale, c’est infinitésimal. Nous avons de très bons curateurs indépendants, mais qui très souvent partent travailler aux États-Unis ou en Europe. S’ils participent ainsi à la diffusion de l’art contemporain chinois en Occident, ils font cruellement défaut ici. Clairement, nous manquons aussi de galeries. Tout cela a besoin d’être développé.
Après les États-Unis et l’Europe, cherchez-vous à diffuser la curiosité pour l’art chinois dans d’autres régions ?
Que ce soit en Amérique latine, au Moyen-Orient ou en Afrique, nous avons besoin de mieux comprendre les histoires locales, leur contexte sociopolitique. Nos racines sont tellement différentes qu’il nous faut obligatoirement être ouverts et prêts à apprendre des autres pour pouvoir apprécier leur culture. Bien entendu, les échanges commerciaux entre le continent africain et la Chine sont énormes, mais est-ce que nous comprenons vraiment les cultures africaines ? Je ne sais pas.

 

«Warped Matter, Curved Time», Arcangelo Sassolino, Galerie Pearl Lam du H Queen’s à Hong Kong, mars 2018. Courtesy Pearl Lam
«Warped Matter, Curved Time», Arcangelo Sassolino, Galerie Pearl Lam du H Queen’s à Hong Kong, mars 2018.
Courtesy Pearl Lam


Vous aviez une galerie à Singapour…
Le problème est que Singapour est davantage une place pour la mode que pour l’art, mais nous espérons toujours nous y réinstaller. Dans un premier temps, nous allons chercher un nouveau lieu pour pouvoir rouvrir dans de bonnes conditions. Mettre en place une programmation pertinente n’est pas non plus toujours évident : trouver du personnel à la fois qualifié et expérimenté s’avère très compliqué. Le recrutement dans le monde de l’art est un problème récurrent en Chine aussi.
Il y a quelques années, certains misaient sur Singapour pour devenir la tête de pont du marché de l’art vers l’Asie du Sud-Est. Ce choix est-il toujours d’actualité ?
Il faut garder en tête que les Indonésiens comptent parmi les plus importants collectionneurs d’art contemporain en Asie, et ils viennent tous à Singapour… En outre, l’art en Indonésie est très différent de tout ce que vous trouverez ailleurs en Asie. Singapour pourrait en effet devenir une plateforme d’échanges asiatiques importante, mais on parle d’un développement à très long terme.
Vous avez deux galeries à Hong Kong. Quel est l’impact du Covid-19 sur votre activité ?
C’est terrible. La situation est complètement bloquée. Il est devenu quasi impossible de circuler entre la Chine – et même Hong Kong – et le reste du monde. Le commerce international est complètement à l’arrêt. Cela vient juste après une année de conflit sociétal qui avait déjà fait énormément de tort aux galeries. Localement, les gens n’ont pas du tout l’esprit à acheter de l’art en ce moment. Nous espérions que la semaine de l’art de mars puisse avoir lieu, mais je comprends la décision des organisateurs d’Art Basel. Ils n’avaient pas d’alternative. Notre seule solution : serrer les dents.

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