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La Gazette Drouot Personnalités - Interview

Paul Dini, mécène en son musée

Le 08 novembre 2018, par Sarah Hugounenq

Bienfaiteur du musée de Villefranche-sur-Saône, Paul Dini est un mécène à part. Il a façonné au fil des ans et des donations le musée à son image. D’ordinaire discret et réservé, il nous livre sa conception de la collection.

Paul Dini, mécène en son musée
Muguette et Paul Dini.
© Photo Didier Michalet

Vous avez, avec votre épouse Muguette, offert à la ville de Villefranche-sur-Saône, en 1999, 450 œuvres d’artistes vivant ou travaillant dans la région Rhône-Alpes. Pourquoi cet intérêt pour la création locale uniquement ?
Depuis le départ de la collection, je savais qu’il me fallait un sujet, et ne pas être trop éclectique, même si j’ai fait quelques entorses avec des artistes étrangers. Originaire de Rhône-Alpes, j’étais intéressé par l’idée de comprendre comment des créateurs attachés à un lieu  Saint-Étienne, Grenoble ou Lyon  ont pu s’exprimer. Mon but était de mieux faire connaître ces artistes, et pour ce faire il valait mieux choisir une période précise, en l’occurrence du milieu du XIXe siècle à nos jours.
Aviez-vous dès vos premières acquisitions conçu l’idée de faire de cette collection une vitrine ?
J’ai commencé à acheter plutôt qu’à collectionner. C’était dans les années 1970, quand je suis arrivé à Lyon. J’achetais tout ce qui me plaisait. Les coups de cœur ont commencé à sérieusement s’entasser. C’est alors que certains observateurs ont commencé à y voir une collection. Je ne me sentais pas du tout collectionneur : je n’avais pas l’esprit de classification, et n’étais pas maniaque dans mes achats. C’est le regard des autres qui m’a fait évoluer. J’ai donc accepté tout doucement qu’il puisse y avoir une certaine cohérence. Suzanne Pagé, alors directrice du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, m’avait même contacté en 1996 pour faire partie de son exposition qui dressait le portrait de collectionneurs contemporains  «Passion privée, décembre 1995-mars 1996». C’est alors que j’ai observé comment les artistes locaux étaient représentés. Or, j’ai remarqué que les grandes institutions, comme le musée des beaux-arts de Lyon, avaient d’autres choses que la promotion des artistes locaux dans lesquelles s’investir. Je me suis donc rapproché de la mairie de Villefranche, où le musée ne fonctionnait plus depuis trente ou quarante ans. Depuis, les grands musées de la région viennent tout doucement à présenter ces œuvres locales. Villefranche et sa collection assez complète dans sa chronologie et dans la diversité des genres et des sujets ont été un stimulant. Mon but est atteint.
Avez-vous commencé à acheter autrement, à partir du moment où Villefranche adoubait votre collection ?
En effet, à l’instant où la ville s’est montrée intéressée, le concept de la collection s’est affiné, il fallait qu’il y ait un cadre à partir duquel le musée pourrait tracer sa route et son identité. Avec le projet de musée en marche, j’ai voulu compléter certains aspects de la collection, de manière à ce qu’il n’y ait pas de trou dans le raisonnement. À tel point que certaines œuvres, en particulier des grands formats, ne sont même pas passées chez moi, mais étaient achetées pour le musée. Je pense à une peinture de Christian Lhopital. Une idée plus rationnelle de l’acquisition a succédé à une approche plus subjective de la collection. En revanche, ce musée est un musée de peinture et j’ai voulu m’en tenir à cela. J’ai quelques sculptures chez moi que je n’ai pas données, pour l’instant en tout cas.

 

Jacques Truphémus, Sieste sous la tonnelle, 2007, huile sur toile, 116 x 116 cm, détail. Donation Muguette et Paul Dini 8, 2018. Villefranche-sur-Saôn
Jacques Truphémus, Sieste sous la tonnelle, 2007, huile sur toile, 116 x 116 cm, détail. Donation Muguette et Paul Dini 8, 2018. Villefranche-sur-Saône, musée municipal Paul-Dini.© Adagp, Paris, 2018/photo Didier Michalet


Est-ce à ce moment-là que vous vous êtes tourné vers la scène contemporaine ?
Oui, dans les premiers temps, j’étais peu familiarisé avec le contemporain, mais je m’intéressais à l’école pré-impressionniste, autour de François-Auguste Ravier (1805-1895), et de l’école de la cité de Morestel, en Isère. J’ai commencé par des périodes plus classiques, alors qu’aujourd’hui le contemporain m’intéresse tout autant.
Voulez-vous dire que vous achetez davantage d’œuvres contemporaines désormais ?
Aujourd’hui, j’achète surtout moins. À un moment donné, il faut savoir atterrir. Le contemporain permet aussi de rappeler que la peinture n’est pas un art fini. Le dialogue des classiques et des modernes m’attire, comme le fait Sylvie Carlier, la conservatrice, dans les expositions temporaires.
Fréquentez-vous les artistes contemporains ?
Oui, nous avions avec Jacques Truphémus (1922-2017) des rapports humains extraordinaires. C’est un peintre que j’ai défendu dès la fin des années 1970, à l’époque où il n’avait plus de marchand. En revanche, je ne lui ai jamais acheté d’œuvres directement. Je suis toujours passé par son marchand. Je ne voulais pas que notre relation soit entravée par ces questions techniques. Car le danger, quand on s’intéresse à un artiste, est d’y mettre la main et de voir tout le bras y passer, si ce n’est plus. En tant que collectionneur, je devais être prudent et garder mon indépendance, ma curiosité pour acheter ailleurs. J’ai donc majoritairement acquis auprès des galeries et marchands, parisiens mais surtout lyonnais comme la galerie Le Lutrin de Paul Gauzit, très proche d’Antoine de Galbert, quand il était à Grenoble. En revanche, je fréquente très peu les salles de ventes. Je n’avais pas envie d’être exposé à cette espèce de furia.

 

Albert Gleizes, Composition à sept éléments, 1943, huile sur toile, 300 x 179,5 cm, détail. Donation Muguette et Paul Dini 2, 2000. Villefranche-sur-S
Albert Gleizes, Composition à sept éléments, 1943, huile sur toile, 300 x 179,5 cm, détail. Donation Muguette et Paul Dini 2, 2000. Villefranche-sur-Saône, musée municipal Paul-Dini.© Adagp, Paris, 2018/photo Didier Michalet


Pensez-vous qu’il existe un lien indissociable entre la création et son territoire ?
Oui, il y a un lien, mais indispensable, sûrement pas. Cet intérêt pour les rapports entre territoire et création est dû probablement à ma carrière dans la presse. Quand j’étais le patron du groupe Dauphiné libéré, de 1981 à 1983, j’avais à gérer une quarantaine d’éditions dans la région, du multi-local que l’on retrouve dans le fonctionnement artistique. Je crois surtout qu’il est une bonne chose que les habitants d’une région prennent conscience de leur richesse. Je pense que Villefranche n’est plus du tout appréhendée comme elle l’était avant l’ouverture du musée en 2001. À Lyon, on entend maintenant les gens se demander ce qui se passe à Villefranche. Ce musée est un atout économique et touristique pour la ville et pour la région.
Aujourd’hui, le musée caresse le projet d’ouvrir la chronologie et de remonter le temps jusqu’au début du XIXe siècle.
Au départ, je me concentrais sur les années 1870. Faire remonter la chronologie au début du XIXe est intéressant avec l’école des fleurs sur laquelle il faut une démonstration complète. Ce genre vient de la création par Bonaparte d’une école impériale de dessin à Lyon en 1807  l’ancêtre de l’École des beaux-arts fondée pour fournir des motifs floraux aux fabriques de soieries. Élargir la chronologie est aussi une décision pragmatique : la modernité n’a pas commencé pour tous les peintres à la même période, il est important de le rappeler. Enfin, cela permettrait de compléter l’accrochage qui doit reproduire la diversité des écoles dans la chronologie, les thèmes et les signatures. Ainsi, en une heure et demie de visite, cela donne une vision assez complète de la peinture rhodanienne.
Rares sont les mécènes qui entretiennent une relation si étroite et si longue avec un musée. Vous êtes dans cette institution qui porte votre nom, comme dans votre seconde maison…
En effet, j’ai l’impression que ce partenariat avec le musée n’est pas courant. En tout cas, la création d’un musée comme tel est unique ces dernières années. Mais il ne faut pas faire de confusion : je ne suis pas conservateur, et je tiens à rester dans mes limites de donateur. J’achète en amateur  par paresse ! Tout n’est pas forcément bon, aux conservateurs de trier sur la base d’un premier noyau. Je ne documente pas ma collection, c’est le rôle du musée de le faire de manière professionnelle. Quand je dois décliner mon identité, on me demande souvent si je suis «du musée». Je prends tout de suite un intérêt particulier. Mais ce qui me récompense, ce sont quand ces mêmes gens me racontent aller au musée avec leurs enfants…

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