Patrizia Sandretto Re Rebaudengo

Le 08 octobre 2020, par Stéphanie Pioda

Celle que le magazine Artreview a classée l’an dernier en 55e position des personnalités les plus influentes de l’art contemporain n’est pas qu’une collectionneuse. Elle a fait de sa fondation turinoise, qui fête ses 25 ans, une institution internationale de référence.

Patrizia Sandretto Re Rebaudengo
© Andrea Basile

La fondation Sandretto Re Rebaudengo à Turin fête cette année ses 25 ans. Quel regard portez-vous sur votre parcours et sur la place que vous avez prise dans le monde de l’art ?
Dès que je l’ai créée en 1995, il a été question de jouer un rôle moteur. Cette fondation est née dans une ville qui, depuis le début des années 2000, a érigé l’art contemporain en atout stratégique pour son développement. C’est dans ce contexte que nous avons structuré notre action et gagné une place dans la politique culturelle et la vie de Turin. Grâce à cette expérience sur la durée, nous avons tissé un vaste réseau au niveau local, national et international, qui nous permet de nous positionner aujourd’hui sur un échiquier plus global. Chaque année, nos expositions voyagent à travers l’Italie et dans le monde entier, dans des musées et fondations prestigieuses à Rome, Milan, Londres, Berlin, Shanghai, Tokyo ou Quito.
Vos premiers pas dans l’art contemporain, en 1992, ont été guidés par l’écrivain et commissaire d’exposition Francesco Bonami et le marchand Nicholas Logsdail. Êtes-vous toujours à l’écoute de conseils avisés ?
Avec Francesco Bonami, directeur artistique honoraire depuis 2002, nous avons partagé une longue et importante période de la vie de la fondation. En plus d’être un ami, il reste un interlocuteur précieux. La confrontation est fondamentale pour la vie de notre institution, alimentée par une réflexion continue que je partage avec des conservateurs et des professionnels internationaux tels que Hans Ulrich Obrist, Carlos Basualdo, Tom Eccles, et avec mon équipe curatoriale interne. Je trouve également essentiel de suivre attentivement la recherche des jeunes générations. Cela est possible grâce à notre résidence pour jeunes commissaires étrangers qui, depuis 2006, réunit chaque année trois lauréats des écoles de commissariat les plus prestigieuses de la planète, invités à créer une exposition sur les artistes italiens après un voyage de quatre mois dans notre pays.

 

Michael Armitage (né en 1984), Mangroves, 2015, huile sur toile, collection Sandretto Re Rebaudengo, Turin. © Fondazione Sandretto Re Reba
Michael Armitage (né en 1984), Mangroves, 2015, huile sur toile, collection Sandretto Re Rebaudengo, Turin.
© Fondazione Sandretto Re Rebaudengo


Vous avez créé un environnement où se rencontrent artistes, historiens de l’art, commissaires d’exposition. Qu’avez-vous appris de cette émulation et de ce cercle vertueux ?
Je pense qu’il est plus question de cercle vital que vertueux. Non seulement cet écosystème guide la programmation de nos expositions, mais il est devenu le modèle de notre activité de formation avec, depuis 2012, Campo, un cursus autour des pratiques curatoriales. Ce dernier concerne également le monde éducatif puisqu’un travail est mené avec les élèves, de la maternelle jusqu’à l’université, avec leurs professeurs, leurs familles, et les personnes vulnérables.
La défense des artistes femmes a été l’une de vos priorités. Le combat est-il encore nécessaire pour leur reconnaissance dans le monde de l’art ?
Oui, je crois que le soutien aux artistes femmes doit être constant. C’est l’un des fils rouges de ma collection et fait partie de mon histoire. Lorsqu’en 1996 Ida Gianelli, alors directrice du Castello di Rivoli, m’a invitée à l’exposition «Collectionner à Turin» (en compagnie d’autres collectionneurs comme Gemma De Angelis Testa, Eliana Guglielmi, Corrado Levi, Marcello Levi et Marco Rivetti, ndlr), j’ai décidé de ne présenter que des femmes, parmi lesquelles Vanessa Beecroft, Mona Hatoum, Jenny Holzer, Eva Marisaldi, Cindy Sherman ou Rosemarie Trockel. Plus récemment, en 2014, nous avons encore une fois dédié notre programmation aux femmes, avec des expositions comme celle de Carol Rama, qui a reçu le Lion d’or à la Biennale de Venise en 2003 pour l’ensemble de son œuvre, des publications et des conférences qui leur ont donné une visibilité plus grande. Il faut les mettre en lumière aussi bien dans la création contemporaine qu’à travers une relecture du passé, car une partie de l’histoire s’est écrite sans elles.
Votre action s’est aussi concentrée sur les jeunes artistes et sur la production d’œuvres. Quels sont les projets les plus marquants ayant reçu votre soutien ?
Je citerais l’exposition «Greenwashing. Environment : Perils, Promises and Perplexities», qui s’est tenue en 2008, bien en amont du débat actuel sur le changement climatique. Elle clôturait l’année dédiée à la question de l’environnement. Ce collectif de vingt-cinq artistes internationaux abordait la question cruciale du développement durable du point de vue des stratégies économiques, de communication et de marketing. À l’hiver 2015, il y a eu la première exposition personnelle en Italie d’Adrián Villar Rojas, «Rinascimento», et en 2019 «Aletheia» de Berlinde De Bruyckere. Ces deux derniers projets, entièrement produits par la fondation, ont transformé les salles d’exposition de Turin en espaces immersifs très forts.

 

L'espace d'exposition de la fondation Sandretto Re Rebaudengo à Turin. © Fondazione Sandretto Re Rebaudengo
L'espace d'exposition de la fondation Sandretto Re Rebaudengo à Turin.
© Fondazione Sandretto Re Rebaudengo


Vous avez créé en 2017 la fondation Sandretto Re Rebaudengo Madrid. De quelle manière envisagez-vous la complémentarité de ce nouveau pavillon avec le navire amiral turinois ?
J’avais depuis quelque temps l’intention d’élargir les horizons de la fondation de Turin en donnant vie à un nouveau projet. J’ai choisi Madrid parce que j’aime beaucoup l’Espagne : c’est une grande capitale mondiale et un pont avec l’Amérique latine, un continent de plus en plus important sur la scène artistique contemporaine. Cette fondation a une action autonome, en lien avec la scène locale. Dans le même temps, sa relation étroite avec Turin favorise un dialogue qui promeut la circulation d’expositions et de projets entre les deux villes.
Votre projet de transformer le complexe Matadero de Madrid en un espace d’exposition pour 2020 a dû être abandonné. Comment imaginez-vous rebondir ?
Nous sommes à la recherche d’un nouvel espace d’exposition, mais en février dernier, la fondation Sandretto Re Rebaudengo Madrid a inauguré ses activités avec «Emissaries», une exposition personnelle de l’artiste américain Ian Cheng, organisée par Hans Ulrich Obrist et présentée dans les salles de la Fundaciòn Fernando de Castro. Dans la même période, nous avons lancé la première édition espagnole de notre résidence pour jeunes conservateurs étrangers.
Quels sont les derniers projets vous tenant à cœur ?
Je suis très sensible à ce que nous réalisons sur la colline de San Licerio, à Guarene, au cœur du Roero, un territoire qui, avec les Langhe et le Montferrat, est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Sur la colline, entre un bois luxuriant et un jeune vignoble du cépage nebbiolo, nous avons créé un parc de sculptures monumentales en plein air, avec des pièces commandées aux artistes les plus prometteurs, italiens et de la scène internationale. L’œuvre inaugurale était Flat Earth Visa, un ensemble de sculptures lumineuses du Canadien Paul Kneale, installé en septembre 2019. À partir de cette première pierre, j’imagine le parc comme un récit, un sentier qui conjugue nature et culture…

Patrizia Sandretto 
Re Rebaudengo 

en 6 dates
1959
Naît à Turin.
1992
Débute sa collection par l’achat de Blood Stone d’Anish Kapoor.
1995
Crée sa fondation, à Turin, puis l’installe dans un palais du XVIIIe siècle à Guarene (Piémont) deux ans plus tard.
2002
Ouvre un nouveau bâtiment de 3 500 mètres carrés à Turin, conçu par l’architecte Claudio Silvestrin, avec un espace d’exposition et un centre international de recherche.
2017
Crée la Fundaciòn Sandretto Re Rebaudengo à Madrid.
2019
Reçoit de l’association Independent Curators International le Leo Award pour son action sur l’accessibilité à l’art contemporain.
à voir
«Tout passe mis à part le passé».
Jusqu’au 18 octobre 2020.

«Berlinde De Bruyckere. Aletheia, on-vergeten».
Jusqu’au 20 octobre 2020.

Fondation Sandretto Re Rebaudengo,
6, via Modane, Turin, tél. 
: +39 011 3797 600.
www.fsrr.org
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