Patrimoine, quand salon rime avec discussion

Le 17 octobre 2019, par Sarah Hugounenq

Pour contrer l’ironie du calendrier faisant coïncider l’incendie de Notre-Dame de Paris avec son 25e anniversaire, le Salon international du patrimoine culturel se transforme en plateforme d’échanges professionnels sur l’avenir de nos monuments. Portrait d’une mutation quasi politique.

Démonstration de sculpture sur bois au Salon international du patrimoine culturel 2016.
© Photoproevent/Ateliers d’Art de Franc

À l’heure où le patrimoine acquiert une aura médiatique sans précédent à la faveur de personnalités en verve, d’intérêts sonnants et trébuchants ou de sinistres historiques, le confidentiel Salon international du patrimoine culturel (SIPC) apparaît plongé dans le train-train d’une existence vieille d’un quart de siècle. «La catastrophe de Notre-Dame a été un révélateur, confie Jérôme Buvat, directeur du SIPC, bien décidé à faire prendre à sa manifestation un nouveau virage. Les débats sur le manque de main-d’œuvre des filières patrimoniales ou les modalités de la restauration nous ont interpellés. Comment allons-nous répondre au défi de son entretien, sa sauvegarde, son financement, son usage ? Quel patrimoine voulons-nous pour demain ? Nous nous devons de poser ces questions et d’entamer un dialogue quadripartite entre les institutions, les professionnels, les associations et le grand public. Ce n’est qu’en réfléchissant ensemble que l’on avancera.» La déclaration vaut feuille de route. S’affirmer au rang de plateforme indépendante d’échanges et de rencontres : le défi est de taille. Comment transformer cet événement, ancré dans l’imaginaire comme un rendez-vous grand public et commercial, en une réunion professionnelle et constructive ? À sa création, en 1994, le SIPC s’inscrivait dans la vague effervescente des foires en tout genre, de la FIAC au Salon nautique, sans omettre le Salon de la mort, tous lancés notamment par le bouillonnant Jean-Pierre Jouët. Racheté en 2009 par Ateliers d’art de France (le syndicat professionnel français des métiers d’art), il ajoutait la corde des métiers d’art à son arc, à grand renfort de démonstrations de savoir-faire pour le grand public. Aujour-d’hui, un parcours privilégié dans neuf sites patrimoniaux parisiens et de ses abords (Cité de l’architecture, Sainte-Chapelle, Panthéon, château de Vincennes, Institut de France, Chapelle expiatoire…) est organisé pour ses visiteurs.
 

Conférence de Sites & Cités remarquables de France au Salon international du patrimoine culturel 2018.
Conférence de Sites & Cités remarquables de France au Salon international du patrimoine culturel 2018. © Photoproevent/Ateliers d’Art de France


Professionnalisation
«Ce salon était pensé au départ pour les acteurs de la société civile, explique Jérôme Buvat. Il a connu des temps forts, mais aussi des temps faibles. Peu à peu, nous avons musclé la programmation, l’hétérogénéité des profils des exposants… Aujourd’hui, il nous faut être plus à l’écoute du secteur, de ses besoins, de ses questionnements, ses actualités. Un mois après les Journées européennes du patrimoine, nous voulons permettre aux professionnels, aux décideurs, mais aussi aux passionnés et aux engagés de se retrouver. Ce public composait plus du tiers de notre fréquentation l’an passé : nous souhaitons qu’il augmente encore cette année». Pour les attirer, le salon renforce ses tables rondes, moins appelées à faire la promotion d’un produit qu’à poser des questions de fond, en laissant la parole aux élus et professionnels du terrain : les enjeux de la revitalisation des centres anciens, la problématique des entrées de villes, la valorisation touristique… Les propriétaires privés et gestionnaires de monuments seront concernés par une conférence sur les questions de transmission de leur bien, tandis que le commandant Éric Blot (membre de la mission «Sécurité, sûreté et accessibilité du patrimoine» au ministère de la Culture) distillera ses bons conseils quant au vol et au trafic des objets d’art d’églises. Le Quai d’Orsay participera quant à lui à un colloque sur l’internationalisation des territoires par le truchement de son patrimoine, tandis que la Rue de Valois, représentée par Philippe Barbat (à la tête de la Direction générale des patrimoines), abordera les formes nouvelles de valorisation en la matière, particulièrement sous l’angle de partenariats avec les entreprises. Cette présence politique et institutionnelle poussée n’est pas anodine et se retrouve chez les exposants. Nombreux sont les grands opérateurs publics à venir ou revenir au salon, comme l’Oppic (Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture), l’Inrap (Institut national de recher-ches archéologiques préventives) ou le Centre des monuments nationaux, dont le président, Philippe Bélaval, interviendra sur les défis se présentant à sa structure, et la stratégie qu’il met en œuvre.
Notre-Dame, une flèche conductrice
Dans ce bottin mondain des institutions, les PME et petits ateliers de métiers d’art sont loin d’être laissés pour compte. Ainsi la Socra, société de restauration du patrimoine qui déposa les évangélistes de la flèche de Notre-Dame, revient-elle après quelques années d’absence. Seront aussi présents pour la première fois la société Le Bras Frères, spécialiste des charpentes et couvertures qui avait remporté la restauration de la flèche elle-même, et l’atelier Duchemin, sollicité pour déposer les vitraux ayant survécu à l’incendie. La présence du Groupement des entreprises de restauration des monuments historiques (GMH) répond aux questionnements soulevés, au lendemain du feu, sur le besoin de ces professions d’attirer davantage de jeunes. Catastrophe patrimoniale la plus importante qu’ait connue la France depuis des décennies, l’embrasement de Notre-Dame sera le fil rouge de l’événement, tant pour l’intérêt que le sujet suscite que pour les nombreuses problématiques en découlant. La Fondation du patrimoine esquissera des pistes pour conjuguer attraction de notre héritage et cons-cience de sa fragilité. De son côté, l’association Sites & Monuments (nouveau nom de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France) reviendra sur la laborieuse loi d’exception de Notre-Dame lors d’une conférence au titre évocateur de l’évolution actuelle des normes : «De l’art de changer les règles pour s’en affranchir.» Dans un clin d’œil à peine voilé à l’édifice meurtri, une table ronde s’interrogera sur le caractère vivant du patrimoine religieux et les modalités d’intervention ainsi que de réaménagement sur ces monuments, entre respect du passé et regard vers le futur.

 

Numérisation de la Sainte-Chapelle, par la société Art Graphique & Patrimoine.
Numérisation de la Sainte-Chapelle, par la société Art Graphique & Patrimoine. © Art Graphique & Patrimoine


Le futur en héritage
Face à ces questionnements alliant héritage et devenir, il n’est donc pas étonnant de voir la transmission choisie comme thème structurant de cette 25e édition. Outre celle (évidente) de la sauvegarde des monuments et des savoir-faire lui étant attachés, cette notion a le mérite de condenser toutes les facettes de la politique patrimoniale, des nouvelles technologies de médiation à la succession héréditaire, en passant par la gestion économique et la conservation-restauration. La participation de la Société nationale des Meilleurs Ouvriers de France (MOF) et son concours annuel récompensant le meilleur apprenti du pays rappellent que la transmission passe avant tout par la formation. Le mécénat comme outil de préservation du patrimoine sera également à l’honneur grâce à la société de crowdfunding Commeon, qui livrera quelques pistes en matière de coordination entre entreprises et porteurs de projets. Côté sauvegarde, la société de numérisation Iconem, qui a œuvré à la modélisation 3D de sites menacés d’Irak ou de Syrie, mettra en avant le potentiel des nouvelles technologies contre le pillage de biens culturels. Pionnière de la réalité augmentée et de relevés tridimensionnels en vue de diagnostics architecturaux, la société Art Graphique & Patrimoine fêtera elle aussi ses 25 ans dans le cadre de la manifestation. Fédérateur et résolument actuel, le thème de la transmission a suscité une vague d’adhésion lors de cette édition 2019, avec un nouveau record du nombre d’exposants (380 contre 336 l’an dernier). «Nous souhaitons intéresser toujours plus de professionnels, mais il n’est pas question de changer de dimension, glisse néanmoins son directeur. Nous resterons au Carrousel du Louvre, un lieu central qui permet de nous positionner en référent européen sur les problématiques patrimoniales. Le défi, désormais, est de nous tourner davantage vers l’international».

à savoir
25e Salon international du patrimoine culturel, «Le futur en héritage»,
Carrousel du Louvre, 99, rue de Rivoli, Paris Ier,
Du 24 au 27 octobre 2019.
www.patrimoineculturel.com
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