Patrimoine et tourisme

Le 27 octobre 2017, par Sarah Hugounenq

Pour sa 23e édition, le Salon international du patrimoine culturel s’attaque à un sujet épineux : l’amplification du tourisme commercial. L’un des premiers événements français consacrés à la sauvegarde du patrimoine et de ses savoir-faire tournerait-il à la schizophrénie ?

Le Salon international du patrimoine culturel, en 2016, au Carrousel du Louvre, Paris.
© PhotoProEvent

Patrimoine et tourisme culturel». Tel est l’intitulé aux airs d’oxymore qu’a choisi le Salon international du patrimoine culturel pour son édition 2017 au Carrousel du Louvre. Sous les auspices des Ateliers d’art de France, le syndicat professionnel des métiers d’art, 340 acteurs du patrimoine associations, artisans d’art, collectivités, fondations, chambres des métiers… choisissent donc d’aborder un sujet délicat mais à la mode.
Dans l’air du temps
À l’heure où le monde de la culture s’interroge sur son avenir et son financement au XXIe siècle, la manne touristique, son milliard de visiteurs de par le monde et ses 39 milliards d’euros de recettes en France revêtent un enjeu majeur pour l’économie hexagonale. Les pronostics donnent le tournis : ce flux devrait doubler dans la décennie. Avec 84,5 millions de curieux en 2015, notre pays a donc une marge de manœuvre certaine. «Le tourisme doit être considéré comme une grande cause nationale, car il représente près de 8 % de notre PIB et 2 millions d’emplois non délocalisables. Il y a un potentiel énorme, qui est aujourd’hui inexploité par certaines institutions», lançait en décembre 2016 Matthias Fekl alors secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur, de la Promotion du tourisme et des Français à l’étranger lors des premières Rencontres du tourisme culturel, pilotées par le ministère de la Culture au Centre Pompidou à Paris. Rebondir sur le dynamisme de l’offre artistique et les richesses du passé n’est pas une idée nouvelle. Déjà en 1963, à la Conférence de Rome, l’Unesco affirmait «le rôle fondamental que joue le tourisme dans les économies nationales et le commerce international, ainsi que son influence éducative et culturelle», tandis que le thème s’impose avec la création en 1965 de l’Icomos, le Conseil international des monuments et des sites. Depuis, les initiatives fusent tous azimuts : en 2015, le Centre des monuments nationaux (CMN) se rapprochait d’Atout France (opérateur de l’État en matière de tourisme), pour mettre l’aura médiatique du Tour de France ou de l’Euro 2016 de football au profit de la visibilité des édifices historiques. En mars dernier, le rapport de Martin Malvy, président de l’association Sites & Cités remarquables de France (Association des villes et pays d’art et d’histoire et des sites patrimoniaux), formulait «cinquante-quatre suggestions pour améliorer la fréquentation touristique de la France à partir de nos patrimoines». Fin septembre se tenait d’ailleurs le 2e Congrès national de son association autour du thème «des patrimoines à l’économie». La course à la promotion des richesses culturelles du territoire est partout.

"Le thème du tourisme culturel s’impose avec la création en 1965 de l’Icomos"

S’emparer de la problématique
Le syndicat professionnel des métiers d’art se fait donc l’écho d’une volonté politique initiée l’an passé avec la rue de Valois, et aujourd’hui prolongée avec la restitution officielle, au cours du salon, des premières conclusions d’une étude nationale relative au développement d’«équipements touristiques marchands» hébergement, restauration, activités de loisirs au sein des sites patrimoniaux du territoire. Une analyse pilotée par la Direction générale des entreprises du ministère de l’Économie, la Direction générale des patrimoines du ministère de la Culture et la Caisse des dépôts. «Nous ne prolongeons pas une politique plus large, réfute Aude Tahon, présidente des Ateliers d’art de France. Nous souhaitons mettre tout le monde autour de la table pour réfléchir à la politique de demain. Les professionnels du secteur doivent être acteurs de ce changement et faire connaître leurs besoins. Avec la nouvelle mandature, nous nous sommes activés pour interpeller l’État sur ces questions». La programmation du salon suit donc la tendance. La mission de Philippe Bélaval, président du CMN, sur la requalification de l’île de la Cité dans le cadre de la reconquête des centres anciens sera présentée. Le pôle Culture & Patrimoines de la communauté d’agglomération Arles-Crau-Camargue-Montagnette, aux manettes pour le développement des industries culturelles et créatives du territoire camarguais, promouvra ce travail nécessaire sur l’attractivité économique. Au diapason, Sites & Cités exposera la manière de mieux irriguer l’ensemble du territoire des flux de visiteurs, d’améliorer l’attractivité d’une ville, de conclure des «partenariats assumés» et d’investir les marchés européens et internationaux pour mettre en avant la destination France.


 

Démonstration de «Tapis d’art et de création», par la galerie Franck Sabet, Salon international du patrimoine culturel 2016. © PhotoProEvent
Démonstration de «Tapis d’art et de création», par la galerie Franck Sabet, Salon international du patrimoine culturel 2016.
© PhotoProEvent

Bénéfice ou préjudice ?
Mais cette plaidoirie pour la rentabilité culturelle, et donc une certaine forme de perversion des monuments à des fins commerciales, peut paraître incompatible avec un salon défenseur de la préservation du patrimoine. Pendant que des acteurs de ce dernier comme les Maisons paysannes de France, l’Union Rempart ou la Sauvegarde de l’art français mettront leur pierre à l’édifice, seule une voix promet de se montrer critique. En s’intéressant au cas de Versailles, la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF) a en effet choisi d’alerter sur l’abus du tourisme dans les monuments et ses conséquences. «Nous ne devons pas laisser les acteurs du tourisme de masse s’emparer du sujet, se défend Aude Tahon. Nous avons pour mission de défendre et faire connaître nos richesses méconnues, comme des lavoirs ou des pigeonniers, pour lesquelles des budgets sont nécessaires. Les métiers d’art sont aussi très concernés. Une partie des touristes prise le savoir-faire à la française : au Mont-Saint-Michel, les petits verriers d’art bénéficient directement du flux de visiteurs engendré par l’abbaye pour proposer des objets de qualité». C’est dans cette perspective que le salon veut résolument faire plus de place aux petits ateliers, en manque de visibilité face à la puissance médiatique de grandes enseignes.

 

Palais de Bondy, à Lyon, création d’une cage d’ascenseur par la mosaïste Delphine Messmer. © delphine messmer
Palais de Bondy, à Lyon, création d’une cage d’ascenseur par la mosaïste Delphine Messmer.
© delphine messmer

Vitrine des PME
En dehors des manufactures présentes de manière très fidèle depuis vingt ans, cette édition 2017 offrira une physionomie différente avec un tiers de nouveaux stands, pour majorité représentants de structures modestes et œuvrant en particulier autour de l’art paysager, en pleine croissance. De même, les Ateliers d’art ont créé cette année une commission de sélection d’exposants estampillés «patrimoine». À côté des comités existant pour les artisans d’art de la chambre des métiers, les manufactures d’au moins dix salariés et les artistes auteurs indépendants, cette nouvelle instance transversale souhaite offrir une vitrine aux ateliers trop petits pour se structurer et répondre aux appels d’offres. «Les dossiers d’appel d’offres sont lourds et chronophages, remarque Aude Tahon. On assiste à de nouvelles organisations mutualisées entre artisans d’art pour avoir la capacité de répondre aux marchés. Un autre phénomène nous préoccupe, que le salon doit aborder : les marchés publics sont en baisse. Beaucoup de professionnels en ressentent les conséquences. Notre rôle est de nous interroger sur la manière de relancer cette politique et d’activer de nouveaux marchés, de chercher à comprendre les freins existants, autres qu’économiques». Mais derrière cette bataille entre tenants d’un patrimoine figé et ceux prêts à le commercialiser à outrance, la tenue du 23e Salon international du patrimoine culturel est surtout révélatrice d’une mutation économique profonde dans laquelle se sont engagés ses acteurs. Un dernier colloque, organisé par le média social J’aime mon patrimoine, devrait donner le la. Son titre ? «De la culture au tourisme, des modèles qui changent.»

À VOIR
23e Salon international du patrimoine culturel, Carrousel du Louvre,
99, rue de Rivoli, Paris Ier.
Du 2 au 5 novembre 2017.
www.patrimoineculturel.com
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