Patrimoine cherche longue-vue

Le 07 février 2019, par Vincent Noce
 

Quels sont les premiers bénéficiaires du Loto pour le patrimoine ? «La Française des jeux, les buralistes, l’État et la Sécurité sociale», a répondu la mission parlementaire chargée du bilan de cette première édition. Sans compter «quelques joueurs», dont le plus chanceux a retiré à lui seul treize millions d’euros, à comparer avec la vingtaine de millions que vont se répartir près de deux cent quatre-vingts sites en difficulté à travers la France. En langue vernaculaire, ce genre d’inspection s’appelle «mission flash». Et même «super-flash», car il faut souligner le sérieux du travail accompli en quelques semaines par les deux députés auxquels, dans le concert de louanges qui a salué cette première édition, n’ont pas échappé les quelques fausses notes de l’orchestration. Leurs reproches s’adressent d’abord aux modes de sélection des projets et de distribution des fonds, marqués par l’opacité et le manque de cohérence. La Fondation du patrimoine a choisi d’aider en majorité des sites classés et publics, s’éloignant encore un peu plus de sa mission première (fixée par la loi du 2 juillet 1996), qui la destine «à la préservation du patrimoine non protégé», dit «de proximité». Les députés redoutent que cet effet d’aubaine n’encourage l’État à esquiver davantage ses responsabilités, lui qui a amputé d’un tiers son budget d’entretien des monuments historiques en une décennie, soit une perte de 160 M€ par an. Le même appel aurait pu être lancé aux collectivités, quand on voit le catalogue des sites à sauver pour des montants bien modestes, allant d’un vieux pont à un lavoir, en passant par un hangar. Insuffisamment soutenu, le mécénat a révélé ses limites. Le résultat des souscriptions s’avère très contrasté. Une quarantaine de bâtiments ont reçu moins de 3 % de la somme espérée. Manifestement, le public a peiné à comprendre le besoin de soutenir les remparts de Bonifacio, le casino de Vernet-les-Bains, dont la tour menace de s’effondrer, ou le «séchoir à os» d’une ancienne fabrique de brosses de l’Oise, au bord de la ruine (ces deux derniers ont enregistré 35 € de don). Quant au poète Jean Rameau, sa renommée a semblé insuffisante pour justifier la moindre contribution à son mausolée.

L’État a amputé d’un tiers son propre budget pour le patrimoine, soit une perte de 160 M€ par an.

Les députés ont déploré le «saupoudrage» des aides, au point d’en rendre l’efficacité discutable. La veille de Noël, la Fondation du patrimoine a rendu public un bricolage donnant droit à 10 % des besoins pour la grande majorité des cas, avec un échelonnement allant jusqu’à 100 % pour les petits budgets de moins de 50 000 €. Cette logique comptable a permis à une bâtisse bourguignonne du XVIe siècle, qui servait de maison d’hôtes à la cure thermale de Bourbon-Lancy, de voir ses vœux intégralement exaucés, en recevant 46 000 € pour sa toiture. Le château des seigneurs de Larochemillay, perché dans le Morvan et dont une partie de l’enceinte s’est effondrée, n’a pas eu cette chance. Ayant chiffré une consolidation à 100 000 €, il est tombé dans la tranche des 20 %, se voyant attribuer 19 000 €. Il a donc reçu deux fois et demi moins que le cas précédent, alors que ses besoins sont plus importants. En Bretagne, le maire de La Baussaine, qui voit 59 000 € tomber du ciel pour son église, avoue son désarroi : il lui fallait 400 000 € d’aide pour boucler un budget de 1,2 M€. En certains cas, il semble difficile d’entamer des travaux au compte-gouttes. Dans leur sagesse, les députés ont souhaité que les associations et des élus deviennent parties prenantes des procédures. Ils ont aussi appelé à une réflexion globale sur le patrimoine, dont les besoins pressants se chiffrent en centaines de millions d’euros. Durant les deux heures de leur compte rendu et de l’échange qui s’en est suivi, pas une seule fois n’a été fait mention du moindre avis qu’aurait le ministère de la Culture sur le sort de cet héritage commun.

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