Patrimoine : la colère de l’Amérique centrale

Le 26 septembre 2019, par Vincent Noce

Les relations en dents de scie entre les nations de l’isthme et le marché archéologique sont à nouveau tempétueuses.


 

Après des années qui semblaient relativement apaisées, marquées notamment par la restitution volontaire d’une stèle au Mexique par la maison Binoche et Giquello, la guerre de propagande a repris de plus belle à l’occasion de la dispersion de la collection Aurance, organisée le 18 septembre dernier à Drouot par Alexandre Millon, avec le concours du spécialiste Gérald Berjonneau (expert, M. Reynes). Une première dispute s’est cristallisée autour d’une tête de souverain coiffée d’un masque de rapace nocturne assimilé à «l’oiseau céleste», estimée autour de 30 000 €, que le Guatemala a revendiquée début août. Le pays a fourni des éléments historiographiques et photographiques sur ce fragment recensé depuis la découverte de cette stèle, en 1899, sur le site de Piedras Negras. L’effigie a été emportée dans les années 1960, avant de réapparaître chez un marchand de Los Angeles, Earl Stendhal, puis chez les Aurance. Les archéologues soulignent l’intérêt de la présence d’un glyphe de Teotihuacán, démontrant l’existence de relations entre la métropole disparue et Piedras Negras. Le lot a été retiré de la vente et des négociations ont été ouvertes en vue de son rapatriement, le commissaire-priseur semblant considérer que Manichak Aurance, 94 ans, serait en droit de demander un dédommagement.
Symbole
Le Mexique a tiré parti de cet incident pour organiser une conférence de presse, la veille de la vente, pour demander, de concert avec la Colombie, son annulation en totalité. «Ces ventes encouragent le pillage et le trafic dont notre patrimoine est victime», a lancé l’ambassadeur à Paris, Juan Manuel Gómez Robledo, flanqué d’une émissaire venue de Mexico. Sur les 122 lots, il a indiqué que son pays en réclamait 95 et que 24 autres seraient des faux. Même s’il a assuré que son gouvernement avait saisi la France et alerté l’Unesco, aucune procédure judiciaire n’a en fait été engagée. Si bien que, considérant sa «vente parfaitement légitime» et se présentant comme victime d’une «opportunité idéologique culturelle», Alexandre Millon l’a maintenue ; elle a doublé son estimation globale  il est vrai bien raisonnable. Le Mexique savait son geste symbolique. Le Guatemala a indiqué avoir introduit dix procédures depuis 2010, sans aucun effet. Les ventes précolombiennes sont régulièrement soumises à de telles pressions, mais elles se font généralement plus discrètes. La plupart des commissaires-priseurs font des efforts, soumettant par avance les catalogues aux ambassades, à Interpol et à l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels. Depuis la vente Barbier-Mueller en 2013, le Mexique n’avait pas réclamé publiquement l’annulation d’une vente entière, ce qui pèse toujours sur les enchères. L’atmosphère est-elle en train de changer ? À New York, de telles ventes sont devenues impossibles. Avec celles de Drouot et la reprise de celles de Christie’s et Sotheby’s, le Mexique s’inquiète de voir Paris s’affirmer comme une place nodale du marché d’art préhispanique. Il est de plus encouragé par les discours, comme celui d’Emmanuel Macron, en faveur des restitutions, et par le renforcement des contrôles dans les conventions internationales, citant notamment celle adoptée à Nicosie par le conseil de l’Europe, qui n’est pas encore entrée en vigueur.

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