Patrimoine : l’appel au peuple

Le 12 novembre 2020, par Vincent Noce

Des experts lancent un mouvement citoyen pour « sauver la convention du patrimoine mondial », menacée par l’emprise du politique sur son action.

Les effets d’un tremblement de terre à Katmandou.

L’initiative est née à l’occasion des confinements de ce printemps. Dans les longues discussions qu’ils ont pu nourrir, une poignée de spécialistes s’est interrogée sur le devenir du patrimoine mondial. Ils partageaient une même frustration devant les périls pesant sur le concept-phare de l’Unesco. Et ont finalement voulu élargir ce débat à l’échelle de tous ceux engagés dans la défense des sites dans le monde. Ils ont ainsi décidé de donner le coup d’envoi d’un mouvement citoyen appelé Our World Heritage (Notre patrimoine mondial) dans une visioconférence, le 16 novembre prochain, jour du 48e anniversaire de la naissance de la convention. L’initiative, qui se veut « totalement apolitique », ouvrira deux années d’échanges réguliers dans toutes les disciplines, jusqu’à des états généraux prévus en mai 2022, à l’occasion du cinquantenaire de la convention.
Ingérences politiques
Animée par une journaliste de la BBC, Zeinab Badawi, la conférence de lancement doit voir la participation d’Irina Bokova, qui fut directrice générale de l’Unesco de 2009 à 2017, de Nelly Robles García, coordinatrice du programme archéologique de l’Institut national d’anthropologie et d’histoire du Mexique, ou encore de Cyril Kormos, directeur de la Wild Heritage, une fondation américaine consacrée à la sauvegarde des espaces vierges. Parmi la cinquantaine d’initiateurs figurent des spécialistes renommés, tels l’archéologue kényan George Abungu, l’anthropologue australienne Lynn Meskell, la sociologue nippo-coréenne Minja Yang, l’architecte israélien Mike Turner, l’urbaniste italien Francesco Bandarin (qui a dirigé le centre du patrimoine mondial, puis la division Culture de l’Unesco), l’environnementaliste russe Ivan Blokov et l’architecte libanais Jad Tabet. L’initiative est, de plus, soutenue par des organisations comme Europa Nostra et le WWF International. Ce cercle de praticiens, investis dans les grandes associations mondiales de défense de la culture ou de la nature, propose à tous les acteurs concernés de dégager des stratégies « pour les cinquante années à venir » autour des grands défis de l’époque. Ils ont écrit à la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay, pour lui proposer de s’associer au mouvement, mais ils entendent aussi se rapprocher des autres agences des Nations unies en fonction des défis, qui vont du changement climatique aux conflits armés, des droits de l’homme aux catastrophes naturelles ou aux pandémies. « Le fondement même de la convention, écrivent-ils dans leur appel, se retrouve sous la pression d’un monde soumis à toutes ces crises et d’autres encore. » Ils se montrent d’autant plus inquiets que la protection des sites est désormais mise à rude épreuve par la chute des revenus touristiques et des ressources budgétaires des États.
À leurs yeux cependant, le mal est bien plus ancien 
: « Trop fréquemment, la convention s’est montrée incapable d’assurer la protection du patrimoine et elle ne s’est jamais montrée capable d’intégrer véritablement la société civile dans cet enjeu. » Fondamentalement, ils réclament de « mettre fin aux ingérences politiques » en engageant plus profondément les associations professionnelles et civiles. « Enfermée dans un système intergouvernemental qui est devenu sclérosant, la convention est restée prisonnière d’une époque durant laquelle la société jouait un rôle mineur », constate l’urbaniste turque et membre du Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS), Ege Yildirim. Le centre du patrimoine lui-même s’efforce de dépasser cet héritage, ce dont témoigne la création en 2018 d’un forum des peuples autochtones. Il s’est aussi rapproché des ONG pour ouvrir des réflexions sur l’impact du changement climatique ou sur les moyens d’éviter le retour d’un « sur-tourisme » après la crise du Covid.
Foires d’échanges
La liste du patrimoine est victime de son prestige. Comptant 1 121 sites culturels, naturels ou mixtes, et 194 États parties, elle est devenue une sorte de guide Michelin distribuant les trois étoiles – et même les deux étoiles à mesure qu’elle s’étend à des lieux de moindre importance, sous la pression des gouvernements, conscients de l’image et des revenus commerciaux qui en découlent. Les réunions annuelles se sont transformées en foires d’échanges de bons procédés entre leurs représentants. Ils jouent des coudes dans la course aux nominations, même quand elles sont contestables. Ils se mettent d’accord pour écarter les sujets sensibles. Ils tiennent de moins en moins compte de l’avis des experts. Les mécanismes ont été améliorés, les débats ont gagné en transparence, les expertises préalables étant rendues publiques. Le comité peut se prévaloir de succès, comme l’abandon du projet kazakh d’un pont sur la Route de la soie : le site a été déclaré en péril à cause de constructions urbaines. Cet avertissement peut conduire à un retrait pur et simple de la liste, mais cette arme n’a été utilisée que deux fois dans le demi-siècle de vie de la Convention. Le fonds du patrimoine souffre aussi d’un manque cruel de ressources, aggravé par les défauts de règlement des contributions des pays membres. Parallèlement, les obstacles se multiplient. Un des cas les plus emblématiques est celui de Venise, menacée depuis des années d’être déclarée en péril, victime de la montée des eaux et d’un tourisme incontrôlé, dont la circulation des paquebots est la partie la plus visible. La France a réussi à éviter un débat sur la reconstruction de Notre-Dame et Paris continue de prévoir la construction de tours qui défigureraient le paysage de la Seine. À la suite du Cambodge à Angkor, le Pérou construit un aéroport près de Cuzco et du Machu Picchu, qui ferait affluer six millions de touristes supplémentaires chaque année dans les temples incas. Au Bangladesh, une zone industrielle autour de centrales électriques au charbon est en voie d’implantation auprès d’une des plus grandes mangroves de la planète. La gestion de la réserve autour du lac Ohrid en Macédoine est aussi dénoncée par les spécialistes. L’état de la Grande Barrière de corail en Australie s’est gravement détérioré, sous un gouvernement hostile à la sauvegarde de l’environnement. En Tanzanie, un barrage hydro-électrique doit détruire une partie de la réserve de Selous, une des plus vastes d’Afrique. Ce continent, qui abrite encore d’immenses espaces sauvages, est aujourd’hui l’un des plus menacés par les projets d’infrastructures.
Lourdeurs
Trois mille personnes, dont de nombreux représentants d’ONG, se sont retrouvées à Bakou en 2019 pour la dernière session annuelle du comité du patrimoine. À cette occasion, le WWF a déposé un rapport dénonçant « la politisation » de ses procédures. Dans cette étude, il pointe que, en cinq ans, 46 % de ses décisions « ont été prises contre l’avis de l’IUCN », l’association consultée pour délivrer son expertise sur les sites naturels. Les diplomates se sont débrouillés pour éviter quatorze recommandations de classer onze d’entre eux « en péril ». L’IUCN elle-même a constaté en 2017 que le taux d’effectivité des actions de protection des paysages inscrits sur la liste était tombé à 48 % (contre 54 % trois ans plus tôt). « Il ne s’agit pas de démolir le travail fait, mais au contraire de l’enrichir et de le consolider », tempère la Sud-Africaine Sibongile Masuku, spécialiste de la gestion des ressources. Les initiateurs du nouveau mouvement ont néanmoins le sentiment que la pesanteur des États empêche une vision stratégique sur des sujets sensibles comme les droits de l’homme. Ils déplorent aussi la lourdeur d’un mode de fonctionnement tributaire de ces grandes assemblées annuelles. Ainsi, nombre de décisions sur le sort des sites sont-elles aujourd’hui en suspens puisque la session de juin 2020 n’a pu se tenir pour cause de Covid. Jad Tabet, président de l’ordre des architectes du Liban, engagé aujourd’hui dans la reconstruction de Beyrouth, formule ainsi l’espoir que ce rassemblement « pourrait aider à accélérer les réflexions pour répondre à des crises qui commandent des réactions rapides ».

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