Patrick Perrin, un fédérateur

Le 24 janvier 2019, par Agathe Albi-Gervy

Le 31 janvier s’ouvre la 2e édition du PAD Genève, laquelle confirmera sans doute le plébiscite soulevé l’an dernier. Rencontre avec le fondateur de cette troisième bouture du Pavillon du design et des arts décoratifs, un homme aux mille projets.

Patrick Perrin
© Philip Sinden

Issu d’une grande lignée d’antiquaires, c’est finalement aux XXe et XXIe siècles que Patrick Perrin consacre sa carrière. En quelques décennies, il a structuré le marché du design et des arts décoratifs, et ce à grande échelle. Après Paris et Londres, Genève et Monaco sont les deux nouveaux territoires conquis par son Pavillon des arts et du design (PAD).
Des changements sont-ils à prévoir pour cette deuxième édition genevoise ?
Pas vraiment, car Artgenève, le salon aux côtés duquel nous exposons, est si bien organisé qu’il nous permet presque de venir les mains dans les poches ! Le nombre d’exposants reste stable par rapport à la première édition, et nous n’en souhaitons pas davantage : nous nous sommes engagés vis-à-vis d’Artgenève à n’être pas plus de quarante, car un PAD à soixante-dix exposants est inenvisageable ici ou à Monaco. Il n’est jamais possible de contenter tout le monde, mais je cherche à faire en sorte que la plupart de nos marchands soient satisfaits de leurs rencontres avec les collectionneurs.
Si vous deviez choisir une caractéristique principale du collectionneur suisse…
La fidélité. Mais elle est difficile à gagner !
Il faut un certain temps pour s’attacher la clientèle européenne, à la différence des Américains, même si un collectionneur français est prêt à mettre plus que prévu, voire plus qu’il ne le devrait, pour acquérir l’objet dont il est tombé amoureux. Les Suisses ont besoin de plus de temps encore, pour vous connaître et reconnaître, constater que vous revenez d’année en année. Pour Artgenève par exemple, la première édition a été difficile, mais dès la troisième, ses exposants ont très bien travaillé.

Les visiteurs du PAD Genève ne fréquentent-ils pas les éditions de Londres et de Paris ?
Tout l’intérêt de ce salon, c’est cet échange entre les différentes places de marché. Les clients tournent entre les différents pays. Le jour où j’ai vu la décoratrice, et exposante au PAD Londres, Rose Uniacke venir à Paris et acheter chez ses confrères parisiens Jacques Lacoste et Matthieu Richard, je me suis réjoui d’observer qu’il commençait à y avoir une porosité formidable entre ces deux capitales. Enfin, on ne se regarde plus en chiens de faïence de part et d’autre de la Manche !

 

 


Votre implantation à Monaco vient ainsi étendre ce commerce multilatéral.
Monaco a bien plus d’un avantage en outre de sa position centrale entre le sud de la France, le nord de l’Italie et la Suisse, il est un petit marché financier en lui-même, et un foyer de collectionneurs venant compléter ceux de Genève. Le jeu n’est plus sa principale activité ! J’ai connu le Rocher enfant, lorsque mon père présidait la Biennale de Monaco, un événement organisé en alternance avec celle des antiquaires de Paris. J’y suis attaché. Le fait d’être associé à Artgenève et Artmonte-carlo est un avantage pour nous. Leur organisateur, Thomas Hug, fait un travail formidable avec ces deux salons. Il a réussi à attirer les plus grandes galeries du monde : cette année, Hauser & Wirth vient rejoindre Gagosian, Almine Rech, Perrotin… Or, leurs clients sont potentiellement aussi des amateurs d’objets d’art, et c’est là qu’intervient le PAD.
Parmi les exposants, retrouvera-t-on les fidèles des autres PAD ?
Vous savez, dans notre domaine ciblé, on compte moins de cent grands marchands. C’est un petit milieu donc, forcément, on retrouve souvent les mêmes noms. Quant à la gamme de prix, elle sera complètement identique à celle des PAD Paris, Londres et Genève.
Quel est le positionnement de Paris et Londres face à ces deux nouvelles boutures monégasque et genevoise ?
Chaque emplacement conserve sa propre identité. J’ai une tendresse particulière envers le PAD Paris, pour une raison précise : chaque année, il accueille de nouveaux venus, des jeunes, des puciers ou des étrangers, qui apportent de la nouveauté. Chaque fois, c’est un pari car on ignore si cela va réussir, mais c’est précisément ce qui est intéressant. Les Puces sont un vivier de nouveaux marchands, un lieu unique au monde et un atout pour Paris. Peu m’importe la taille de leur commerce si ces exposants permettent au marché de se renouveler, d’évoluer. Ne retenir que les vingt meilleurs au monde serait d’un ennui énorme. Il manquerait le jus, la sauce, tout ce que j’aime !
La manifestation parisienne va-t-elle s’orienter davantage vers le design historique face à Londres, place forte du contemporain ?
Certes, Londres compte des collectionneurs aux moyens plus importants, et la ville est plus internationale, mais Paris demeure le lieu de la création.
Les salons intimistes sont-ils l’avenir du marché ?
Tout le monde dit qu’il y a trop de salons, mais même en peinture moderne, personne n’est capable de citer le nom de dix très bonnes manifestations. C’est désormais le mode de commerce pour les objets d’art, le seul moyen de rencontrer de nouveaux clients. Il est impossible d’y échapper : même les Kugel s’y mettent !

Christopher Boots (né en 1980), applique Pythagoras Single, 2017, cristal de roche, laiton patiné vieilli, LED, édition 3/8, 135 x 5 x 22 cm. Galerie
Christopher Boots (né en 1980), applique Pythagoras Single, 2017, cristal de roche, laiton patiné vieilli, LED, édition 3/8, 135 x 5 x 22 cm. Galerie Armel Soyer.© Gilles Pernet

Les récentes éditions des PAD Londres et Paris ont montré un effacement de la frontière entre arts et design. Ce phénomène est-il appelé à s’accentuer ?
Nous sommes un salon de design et d’arts décoratifs. Nous avons certes quelques bons marchands de tableaux, mais je n’en démarche jamais aucun. Cela fait partie de l’éclectisme que nous prônons, et cela permet d’aérer les allées pleines de mobilier !
Vous ne tendez donc pas à devenir une sorte de Brafa…
Absolument pas. Notre sélection du prochain PAD Genève commence avec l’Arts & Crafts et la chaise N° 14 de Thonet, créée en 1859, pour finir à notre époque. Cela ne m’empêche pas d’adorer le XVIIIe siècle et d’en acheter de temps en temps. Il me suffit d’un coup de cœur pour un artiste ou un type d’objets pour en acquérir à tour de bras, avant de me lasser et de passer à autre chose. J’ai un mal fou à me séparer de mes acquisitions, mes conteneurs sont pleins…
Quelle place occuperont les créations du siècle dernier par rapport à l’art actuel ?
En ce qui concerne le XXe, trouver de bons objets devient difficile. Le mobilier et les arts décoratifs subissent aujourd’hui la même raréfaction que le XVIIIe siècle. En conséquence, si la production moyenne baisse en valeur, le chef-d’œuvre, devenu rare, se vend encore mieux qu’auparavant. Mais cela ne concerne que la mousse au-dessus de la crème de la crème. Nos marchands s’attellent à la trouver : une tâche également rendue difficile par les nombreux musées récemment constitués et spécialisés en XXe siècle, qui sont eux aussi en quête des plus belles pièces.
Une aubaine pour les créateurs contemporains ?
En effet. D’autant plus qu’ils bénéficient d’une forte demande née des nouvelles architectures, aux espaces repensés. Pour les meubler, le travail d’ensemblier a été remis au goût du jour : celui-là même qui a fait la gloire de Jacques-Émile Ruhlmann dans les années 1920 ou de Jean Royère dans les années 1950. Le concept d’«art design» de Ron Arad est devenu obsolète. Une paire de canapés XXe siècle est aujourd’hui introuvable, encore plus aux dimensions exigées par le rétrécissement des habitats actuels. Les amateurs vont donc trouver Van der Straeten, Negropontes, Carpenters, Fumi, BSL ou Kreo, lesquels vont demander au designer, dont le client a aimé une création, de la refaire sur mesure. Le créateur du modèle le décline par la suite, exactement comme le faisaient les ensembliers.
Paris, Londres, Genève, Monaco… à quand un PAD outre-Atlantique ?
Pendant dix ans, j’ai essayé d’implanter le salon à New York. Mais, pour des raisons diverses et variées que j’ignore, on n’a jamais voulu nous louer l’Armory Show. Le consul de France nous a pourtant soutenus, avançant le fait que le PAD se tenait déjà dans deux lieux historiques à Paris et Londres, et même à Moscou, où nous avons organisé un salon au Manège du Kremlin pendant cinq ans. En vérité, à cause du protectionnisme américain, vous ne pouvez pas, sur vos propres qualités, vous implanter sur ce marché sans appui local. Même Tefaf a été obligé de s’associer avec l’organisateur Spring Fair. Quant au reste du marché des États-Unis, il est encore plus difficile d’accès.

 

PATRICK PERRIN
en 5 dates
1959
Naît, à Suresnes (Hauts-de-Seine), dans une famille d’antiquaires.
1995
Organise la première édition du Salon des beaux-arts, à l’Espace Eiffel-Branly.
1998
Ouverture du Pavillon des antiquaires, remplaçant le Salon des beaux-arts, qui deviendra le Pavillon des arts et du design en 2007.
2008
Transforme DesignArt London, qu’il avait lui-même lancé deux ans plus tôt, pour créer PAD London.
2019
Une année après PAD Genève, associé à Artgenève et organisé en son sein, étend le PAD à Monaco.
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