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Patrick Hourcade, l’éminence grise de Karl Lagerfeld

Publié le , par Éric Jansen

Durant vingt-cinq ans, Patrick Hourcade a partagé la passion pour les arts décoratifs du couturier Karl Lagerfeld et a meublé ses nombreuses demeures.

Patrick Hourcade, l’éminence grise de Karl Lagerfeld
 © Photo Jean-Luce Huré © Collage Patrick Hourcade

C’est un homme inclassable, qui a eu plusieurs vies, historien de l’art avant de devenir directeur artistique de Vogue, puis photographe, vidéaste, designer. Une culture classique et un goût pour la création qui expliquent sa longue amitié avec Karl Lagerfeld. Durant vingt-cinq ans, Patrick Hourcade a partagé la vie intime du couturier et sa passion pour le XVIIIe siècle. À la suite de son décès, il a replongé dans ses souvenirs et livre dans Karl, une si longue complicité (Flammarion) une succession d’anecdotes inédites, drôles ou émouvantes. Il retrace aussi la constitution d’une fabuleuse collection, qui a été finalement dispersée en 2000.
À quand remonte votre première rencontre avec Karl Lagerfeld ?
En 1975, je travaillais à ma thèse consacrée à l’architecte Pierre Le Muet aux Archives nationales. Je sortais de l’hôtel de Rohan et suis tombé sur Andy Warhol, Paul Morrissey, Corey Tippin, qui étaient en train de se filmer dans la rue… Nous avons sympathisé et, très vite, ils m'ont ouvert un autre univers. Ils m'ont fait rencontrer Guy Bourdin, Helmut Newton, et surtout Anna Piaggi, pour qui j’ai eu un véritable coup de foudre. C’est elle qui, un jour, m'a proposé de l’accompagner chez Lipp, où Karl l’attendait. Et là, au cours du déjeuner, il a raconté qu'il venait d’acheter Grand-Champ, un château près de Vannes, à cause de Jacques de Bascher qui était originaire de la région, et qu’il s’apprêtait à le restaurer. Je lui ai conseillé alors de se référer aux traités d’architecture de l’époque. Il a ouvert de grands yeux : il ignorait qu’on pouvait encore les consulter et même les acquérir. Il m'a confié aussitôt cette mission. Dès le lendemain, j’étais à Drouot pour dénicher les Vitruve, Blondel et autres Dezallier d’Argenville.
Ce qui signifie que sa passion pour le XVIIIe siècle était toute récente…
Absolument. Il habitait alors place Saint-Sulpice, où il avait constitué une belle collection art déco, avec une quarantaine des pièces importantes, comme la magnifique table de Ruhlmann ou la lampe de Cheuret. Mais il en avait fait le tour et la vendit, d’ailleurs, en novembre 1975 chez Godeau-Solanet. Son fantasme du XVIIIe siècle remontait à l’enfance… On connaît l’anecdote : au fond de l’appartement familial était accrochée la reproduction du tableau d’Adolph von Menzel, qui représente le déjeuner de Frédéric II avec Voltaire. Il racontait qu’il l’avait vue dans une vitrine à Hambourg, quand il avait 9 ans, et qu’il avait fait une crise pour que ses parents lui offrent… Sa vision du XVIIIe siècle était alors proche du Chevalier à la rose, version Elisabeth Schwarzkopf, un peu cocotte, mais très vite il a affiné son goût. Nos premiers achats pour Grand-Champ ont été des papiers peints de chez Comoglio, des fauteuils laqués rouge, de magnifiques boiseries, dont un grand trumeau de Nicolas Pineau qui avait appartenu auparavant à l’hôtel Lambert.


Le faisait-il aussi pour être à contre-courant ? À l’époque, se passionner pour le XVIIIe siècle était complètement démodé.
On ne peut pas dire cela, car il y avait de grands collectionneurs du XVIIIe siècle et de grands marchands. En 1976, nous sommes allés à la vente Patiño et Rothschild, organisée par Ader Picard Tajan au palais Galliera, et nous avons raté un meuble que nous adorions, parce que Karl n’avait alors pas assez d’argent. C’était un immense canapé de Nicolas Heurtaut, que j’ai montré ensuite à Versailles pour l’exposition «18e, aux sources du design». C’est sans doute le plus beau canapé Louis XV que je connaisse…
 

© Manuel Litran Paris Match Scoop
© Manuel Litran Paris Match Scoop


Après le château de Grand-Champ arrive l’hôtel Pozzo di Borgo, rue de l’Université. Un cadre digne de cette nouvelle passion.
Oui, mais cela s’est fait en plusieurs étapes. Karl a eu l’opportunité de s’installer dans l’aile gauche, en 1978, et inauguré les lieux en y organisant le dîner de mariage de Paloma Picasso avec Rafael Lopez-Cambil. Ensuite, en 1991, il a récupéré le rez-de-chaussée, occupé précédemment par Robert de Billy, et peu de temps après, le premier étage s’est libéré. Ce qui explique que chaque pièce changeait régulièrement de décor. Le bureau devenait une salle à manger, le salon une chambre d’apparat. Les meubles et les tableaux s’y accumulaient, sans compter toutes les choses destinées à Grand-Champ, puisque comme c’était en travaux, seuls les lits partaient là-bas. 
Achetiez-vous à Drouot ?
Bien sûr. Je me souviens entre autres que j’avais repéré en 1980, lorsque Drouot était à la gare d’Orsay, une paire de fauteuils à châssis de Nicolas Heurtaut, recouverts d’un vernis noir Napoléon III.  
Karl vous accompagnait-il aux ventes ?
Il venait quelquefois aux expositions, mais il n’avait pas le temps d’assister aux ventes, c’est moi qui m’en occupais. Au début, il me donnait des chèques en blanc, ensuite, les commissaires-priseurs et les antiquaires savaient que j’achetais pour lui. Je crois pouvoir dire que j’ai constitué 90 % de sa collection. Notre grand rendez-vous était le samedi, chacun chez soi au téléphone, feuilletant la Gazette et s’enthousiasmant sur une console, un fauteuil. 
En 1983, Karl Lagerfeld entre chez Chanel. Le budget s’en est-il ressenti ?
Oui, bien sûr. Je ne demandais plus les prix. Un jour, Maurice Segoura me dit : « Viens voir ce que j’ai trouvé… » Il me montre un tapis avec les armes royales et un portrait de Mademoiselle de Charolais par Nattier. J’ai immédiatement appelé Karl et c’est parti directement chez lui. 
Quand il a vendu, en 2000, on a dit qu’il avait tout payé trop cher…
Non, ce n’est pas ça. Il devait faire la vente avec Sotheby’s ; j’avais préparé toutes les fiches, mais il s’est disputé avec Laure de Beauvau-Craon, et Christie’s a récupéré la vente… qui n’a pas marché autant qu’elle aurait dû. Pour le plus grand bonheur des Kugel, Kraemer et autres Segoura, qui ont racheté beaucoup de choses.

 

© Photo Éric Jansen
© Photo Éric Jansen

Grand-Champ, l’hôtel Pozzo, puis dans les années 1980, il emménage dans un cadre encore plus excitant, la Vigie à Monaco…
Pour être exact, et c’est ce qui a ruiné Karl, la Vigie est en France… d’où ses problèmes avec le fisc. Après l’arrivée des socialistes au pouvoir, Karl avait commencé par prendre un appartement dans l’immeuble Le Rocabella , qui lui est bien en Principauté. Il l’avait décoré avec ce mobilier Memphis acheté en Italie, quand il allait voir les sœurs Fendi. Très amusant, mais impossible à vivre. Du balcon, on voyait la Vigie et un jour, Karl a dit : « Pourquoi on n’habiterait pas là ? » La villa était à l’abandon. La SBM en était propriétaire et elle a été très heureuse de la louer à Karl, qui a mis une fortune dans la restauration. Puis, nous l’avons meublée somptueusement, avec d’énormes consoles Louis XVI, les deux canapés corbeille de chez Fabius…  

La boulimie continue avec l’achat, à la même époque, d’une autre résidence, Le Mée, près de Fontainebleau. Pourquoi ce coup de cœur ?
Pour une triste raison. La maison n’avait pas grand intérêt, mais Karl l’a achetée pour être proche de l’hôpital de Garches, où Jacques de Bascher était à l’agonie. Après sa mort, le 3 septembre 1989, il a continué à venir le week-end et à y organiser des déjeuners. Nous l’avions meublée d’un mobilier XVIIIe de moindre qualité. En 1998, il revendait la maison à la princesse Caroline et Ernst-August de Hanovre.
Qu’est devenu Grand-Champ ?
Après la mort de Jacques, nous avons continué à imaginer des décors. On avait même le projet de reconstruire l’aile qui avait brûlé à la Révolution ! Il y eut un moment d’apogée avec la visite de la reine-mère en juin 1990, ce qui a enchanté Karl, puis peu à peu, il s’en est désintéressé et a fini par le vendre.
Vos chemins se séparent en 2000, mais avez-vous continué à aller à Drouot ?
Regardez autour de vous (il montre son salon). Achetés à Drouot, ces linteaux français du XVIe siècle, ce sublime Christ du XVe, cette tête d’homme en pierre du XIIIe, ce coffret allemand du XVIe, cette bergère Jacob qui provient d’un décor de Georges Geffroy de 1960, sans oublier le buffet de Majorelle dans mon bureau…

Patrick Hourcade
en 5 dates
1974
Diplômé d’histoire de l’art
Vice-directeur de l’Écart
1982
Directeur artistique de Vogue Paris
2014Co-commissaire et scénographe
de l’exposition «18e, aux sources du design,
chefs-d’œuvre
du mobilier de 1650 à 1790»,
au château de Versailles
2019
Création des « Rubans éphémères »
au château de Vaux-le-Vicomte
2021
Exposition de photographies
«Nuit Versailles » au Petit Trianon
à lire
Patrick Hourcade,
Karl, une si longue complicité,
Flammarion, 2021. Prix : 35 €


 

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