Patrice Benadon, fondu de sculpture

Le 31 janvier 2019, par Céline Piettre

Si la terre cuite est préférée pour sa sensualité, tous les matériaux trouvent leur place chez Patrice Benadon, qui, dans sa maison-musée, cultive l’amour du XIXe siècle et de la collection, indifférent aux modes.

Patrice Benadon dans sa résidence du VIIe arrondissement, qui abrite l’intégralité de sa collection ; à gauche, la Castiglione d’Albert-Ernest Carrier-Belleuse, un plâtre ayant appartenu au docteur Blanche.
© Photo Adrien Millot

Quel achat a fait de vous un collectionneur ?
J’ai vécu dans une famille où il n’y avait aucun objet de collection ; on ne savait pas ce que c’était. Un été, à 14 ans, lors d’un séjour en Angleterre, j’ai dépensé tout mon argent de poche pour une paire de couverts à poisson de la maison Joseph Haywood & Co, que je possède encore ! Dès que j’ai gagné ma vie, j’ai acheté du mobilier XVIIIe. J’avais été éduqué à l’art par l’un de mes amis, professeur à l’école Boule, pour qui le XIXe siècle n’existait pas… Il m’a fallu m’émanciper. Je me considère comme un passionné de sculpture, et non pas seulement de bronzes. Il y a peu d’années, était dispersé chez Artcurial l’important ensemble de Pierre Hebey. Ce dernier voulait tous les formats, toutes les éditions d’un même sujet. Cela ne correspond pas à l’idée que je me fais de la collection. Le collectionneur, c’est un fou qui tombe amoureux d’un objet.
Pourquoi la sculpture ?
J’ai été dentiste ; la sculpture étant tridimensionnelle et quelque chose que l’on touche, cela devait naturellement m’interpeller. J’ai d’abord chiné aux Puces : Univers du bronze y tenait un petit stand, où j’allais exercer mon œil. Certaines rencontres ont aussi été capitales. André Lemaire, qui avait une galerie rue de Verneuil, représentait des artistes qu’on ne voyait pas ailleurs, tels Dalou, Pradier, Halou, Clesinger… Nous avons fini par monter ensemble un atelier de restauration pour pallier le manque en la matière, car à cette époque, personne n’osait toucher aux sculptures !
C’est ainsi que vous avez envisagé de racheter la fonderie Susse...
Oui. Je cherchais justement des collaborateurs pour l’atelier. J’ai visité la fonderie et failli faire une proposition, mais je me suis rendu compte que j’étais davantage stimulé par la restauration que par l’édition. Je suis devenu ami avec le garçon chargé des patines, Pascal Le Lay, et j’allais régulièrement lui donner un coup de main sur les restaurations. Il est ensuite venu travailler pour moi et dirige aujourd’hui l’Atelier d’hier et d’aujourd’hui. Ensemble, nous avons réfectionné la patine de tous les bronzes du jardin de la Fondation Maeght.

 

La Mater dolorosa en terre cuite de Jean-Baptiste Carpeaux est l’une des pièces maîtresses de la collection.
La Mater dolorosa en terre cuite de Jean-Baptiste Carpeaux est l’une des pièces maîtresses de la collection. © Photo Adrien Millot


Avez-vous assisté à la dispersion de la collection Fabius Frères, où des records du monde avaient été enregistrés pour Carpeaux, Barye et Deck, trois de vos artistes de prédilection ?
Bien sûr ! François Fabius a été mon grand ami. Je suis entré dans sa galerie presque par hasard, et on ne s’est plus quittés : je l’ai aimé pour ses collections et pour sa culture et lui m’estimait pour l’appétit que j’en avais. On avait pris l’habitude de discuter assis, chacun d’un côté de son bureau, sur lequel trônait le chef-modèle du Taureau cabré de Barye. «Un jour, il sera à moi», lui répétais-je. Quand il a été vendu chez Sotheby’s, j’ai sauté sur l’occasion. J’ai également acheté l’esquisse du Génie de la Danse de Carpeaux, des candélabres de Fratin et un petit dessin de Cros.
Le marché parisien vous comble-t-il en la matière ?
Amplement. Je lis très régulièrement la Gazette ; j’épluche les catalogues. Cela représente 80 % de ma vie. Le drame, c’est que si je veux un objet, je suis capable de lever la main à n’importe quel prix. Le seul endroit en dehors de Paris où j’ai trouvé de belles pièces de sculpture, c’est à Mexico  j’y ai de la famille. Dans le quartier de la Zona rosa se trouve un marché aux puces : on y vend encore les objets que les immigrés français, très nombreux au XIXe siècle, avaient apportés avec eux.
Que vous inspirent les sommets atteints par des bronzes de Rodin sous le marteau ?
Je n’aime pas cette spéculation. Ils ont perdu de leur aura à mes yeux. Des Rodin, j’en ai achetés il y a trente ans  un Baiser, une Ève , ça ne valait rien par rapport à aujourd’hui ! Maintenant, c’est un nom. Cela m’énerve quand on me dit : « je me suis payé un Rodin » ou « regarde mon Basquiat ».
Quelle est l’œuvre en votre possession qu’un conservateur d’Orsay pourrait vous envier ?
Peut-être ce buste en terre cuite de la Mater dolorosa de Carpeaux, dont Orsay possède le marbre. À chaque fois que je le regarde, j’en ai les mains moites. Il s’agit de l’esquisse, du premier jet. C’est ce que je préfère : ce sont les tripes de l’artiste ! J’ai quelque part ici le plâtre du même sujet, et cela n’a rien à voir. Ce rendu de la douleur est extraordinaire. Quand je l’ai trouvé, il y a cinq ans chez un antiquaire à Nice, j’ai su d’emblée que c’était un chef-d’œuvre sous sa couche de poussière. Il s’agit certainement de l’une des plus belles pièces de Carpeaux, à coup sûr de ma collection. Cet Ugolin pourrait également plaire à nos amis conservateurs : le groupe n’a pas le même nombre d’enfants que dans la version définitive. François Fabius le présentait comme une pièce unique. Or, j’ai fini par en trouver un autre, juste avant la vente de la collection, et je l’ai acheté !

 

Le chef-modèle du Taureau cabré de Barye et la paire de candélabres de Christophe Fratin acquis lors de la vente de la collection Fabius.
Le chef-modèle du Taureau cabré de Barye et la paire de candélabres de Christophe Fratin acquis lors de la vente de la collection Fabius. © Photo Adrien Millot


Quelle relation entretenez-vous avec les institutions ?
Je suis quelqu’un de discret. J’ai déjà eu l’occasion de fréquenter des conservateurs lors de dîners organisés par des maisons de ventes, mais cela s’arrête là. J’ai aussi prêté des pièces au musée de la Vie romantique, à celui d’Art et d’Histoire du judaïsme. Par ailleurs, c’est exceptionnel de ma part d’avoir accepté cette interview : je l’ai fait peut-être parce que j’arrive à un âge où j’ai envie de reconnaissance, mais aussi pour transmettre aux jeunes générations ce qui est en train de disparaître : cet intérêt intellectuel pour les objets.
Le collectionneur serait-il donc en voie de disparition ?
Celui qu’on imagine dans les gravures du XIXe siècle en tout cas. C’est une réalité sociale : les classes moyennes n’ont plus la possibilité d’acheter des objets. Il ne reste que les très riches, qui ne jurent que par les artistes cotés : ils veulent des Koons, des Rembrandt. Je suis désolé que le marché soit peuplé de gens qui ne réfléchissent qu’en termes de notoriété. Ça me navre quand je constate la différence de prix entre une toile mineure de Cézanne et un primitif espagnol du XIVe, que parfois personne ne veut, alors que c’est un chef-d’œuvre. En ce qui concerne la sculpture du XIXe siècle, bien des œuvres qui se vendent n’atteignent même pas leur prix d’achat.
Que pensez-vous justement du jeune salon Fine Arts Paris, qui a dédié sa dernière édition à la sculpture ?
Le plus grand bien ! On y croise une nouvelle génération de galeristes  Mathieu Néouze, Xavier Eeckhout  qui ne se contentent pas de vendre du bronze. Je me souviens de Jacques Fischer, l’un des plus grands marchands que j’ai connus. Les vendredis après-midi, tout le monde  de l’amateur au conservateur , se précipitait chez lui, car il avait chiné le matin, et il était très doué en la matière. On passait des soirées d’une richesse incroyable. Cela n’avait rien à voir avec les «dîners de promotion» qu’organisent certaines maisons de ventes ou foires. Il existait une véritable fraternité. On assiste aujourd’hui à une déshumanisation. C’est peut-être cela qui a cassé le marché. Et aussi Internet. Comment voulez-vous acheter une sculpture sans l’avoir vue ?
Vous vous êtes séparé, à Drouot, d’un ensemble de céramiques de Théodore Deck. Pourquoi ce choix ?
J’affine la collection, je la recentre sur les objets exceptionnels. Quand j’ai découvert Deck, je suis devenu boulimique, j’ai acheté des quantités considérables de ses œuvres. Aujourd’hui, j’en fais profiter d’autres, qui veulent se faire plaisir pour 300/400 €. Je n’ai gardé que les pièces maîtresses de l’artiste. J’ai besoin de vendre car j’ai des projets d’achat : je rêve d’un torse antique, d’un vrai beau primitif allemand ou italien et peut-être d’un Soulages, que je commence seulement à comprendre. J’aime aussi beaucoup les aquarelles de Barye, plus belles et plus coûteuses que ses peintures. Or, je n’en possède aucune !
Quel avenir pour la collection ?
Je pense faire don de certaines pièces à des musées  celles qui n’intéresseraient pas forcément un héritier. Par exemple, cette sculpture très rare, qui est le seul marbre connu de Triqueti dans sa période anglaise. Si je devais donner un conseil à un jeune collectionneur, je lui dirais de ne surtout pas tenir compte des modes, et d’oublier la spéculation : un objet, c’est un morceau de notre vie, l’émotion est indispensable. 

Patrice Benadon
en 5 dates
1976
Premier achat en vente aux enchères : une tapisserie à Drouot-Orsay.
2001
Création de l’atelier de restauration de sculptures.
2004
Prêt au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme de deux marbres de Clesinger, à l’occasion de l’exposition «Rachel, une vie pour le théâtre».
2011
Remporte l’enchère pour le chef-modèle du Taureau cabré de Barye à l’occasion de la dispersion de la collection Fabius, chez Sotheby’s.
2018
Vente d’une partie de sa collection de Théodore Deck, sous le marteau de Millon à Drouot.
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