Passion céramique

Le 21 avril 2017, par Virginie Chuimer-Layen

Président fondateur du Club des collectionneurs de céramique, Bernard Bachelier porte sur cet art du feu un regard ambitieux. En nous présentant sa collection, il confie ses espoirs sur ce marché encore confidentiel.

Bernard Bachelier devant une partie de sa collection, à Paris, 2017.
© Photo Alain Goulard

Rendez-vous rue Boileau, à Paris, où l’ingénieur agronome Bernard Bachelier a pris ses quartiers, lorsqu’il ne vit pas dans la campagne aveyronnaise, près de Villefranche-de-Rouergue. «Céramophile» invétéré et commissaire d’exposition, cet ancien directeur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) et de la FARM, Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde, a réuni une collection de plus de six cents pièces, mise en scène de manière élégante sur les étagères de ses deux résidences. Sur les murs parisiens, des toiles signées Martin Barré ou Dominique Coffignier interpellent. Un amateur d’objets qui apprécie la peinture abstraite, serait-ce antinomique ? Au contraire… Bernard Bachelier nous déroule le fil de son histoire avec passion, lors d’un entretien sous le signe de la matière, de l’art et du marché.
Comment un amateur de peinture devient-il collectionneur de céramique ?
En 1986, j’ai rencontré l’artiste Dominique Coffignier dans une galerie parisienne. Il fut un vrai compagnon de route pour ma collection de bols : ses toiles à la matière dense m’ont amené jusqu’à la terre des céramistes. Et puis, dans les années 2000, je suis allé à la FIAC et me suis senti en décalage par rapport à un marché presque privé d’objets, et dominé par la vidéo. Il était devenu également plus difficile financièrement d’acheter un tableau non figuratif. En chercheur passionné et exigeant, après avoir beaucoup étudié l’abstraction dans les livres, j’ai approfondi mes recherches sur la céramique, inspiré par l’exemple de Bernard Palissy, envisageant son art de manière très savante. Surtout, le bol est pour moi un contenant universel à la forme intemporelle, dont le vide fait partie. Ceux à anses ne m’intéressent pas, car ils me renvoient à leur fonction. Extraits de leur usage, ces objets constituent un corpus dont les volumes épurés tendent à l’abstraction.
Sur quels critères l’avez-vous fondée ?
Elle possède un rythme, une harmonie semblable à une portée musicale, conférée par une unité de présentation. Les céramistes que je collectionne ont été influencés dans les années 1980 par la technique du raku, ce procédé de cuisson créé au XVIe siècle au Japon, et par la forme du chawan, définissant les bols de la cérémonie du thé nippone, au cours de laquelle ils interviennent. D’où l’omniprésence de ce type d’objets dans ma collection. Mais cette dernière n’est déterminée ni par des caractéristiques techniques, formelles ou chromatiques, ni par la portée spirituelle de ces objets. La philosophie japonaise n’est pas la mienne. Ces pièces me parlent, me procurent des émotions par rapport à la forme, la couverte et la technique. J’aime les œuvres qui reflètent une démarche sensible, une vraie intelligence de la matière et de la main. Ce sont des bols qui vivent !

 

Claire Debril (née en 1927), faïence émaillée modelée, 2010, h. 10 cm, diam. 15 cm, acquise à la galerie Capazza à Nançay (Sologne).
Claire Debril (née en 1927), faïence émaillée modelée, 2010, h. 10 cm, diam. 15 cm, acquise à la galerie Capazza à Nançay (Sologne). © Jérémie Logeay

Quels sont vos céramistes de prédilection ?
Ceux incarnant surtout la génération d’après-guerre : Camille Virot, Claude Champy, Alain Vernis, Claire Debril, Alain Gaudebert, Pierre Bayle, Martine Damas, mais aussi de plus anciens comme Robert Deblander, Ursula Morley-Price, Élisabeth Joulia et bien d’autres encore. J’ai créé une «vitrine de la céramique» des quarante dernières années, complétée par quelques objets archéologiques et historiques, comme, par exemple, une terre cuite sigillée romaine, un bol de la XIe dynastie raku, ainsi que des objets africains plus populaires. Mes faïences françaises du XIXe siècle sont exposées, pour la plupart, à la campagne. J’ai débuté ma collection par l’achat d’une création de Pascal Geoffroy, puis me suis mis à acquérir de manière compulsive, en véritable «chasseur de trésors» !
Où achetez-vous vos pièces ?
Si je ne fréquente plus les marchés de poteries, j’achète au gré des rencontres en galerie, dans les ateliers, ou encore en vente aux enchères. J’ai à cœur de défendre les marchands, trop peu nombreux. Entre autres, les galeries parisiennes comme Mediart, la Galerie XXI, les régionales comme Capazza en Sologne ou la galerie du Don en Aveyron défendent la céramique avec ardeur, en proposant des expositions et des objets de grande qualité.
Vous évoquez les ventes aux enchères. Existe-t-il un second marché spécifique à cet art ?
De manière générale, le marché de la céramique contemporaine se porte mieux à l’étranger que sur notre territoire. Pour ne citer qu’un exemple, la galeriste londonienne Anita Besson a effectué un travail remarqué avec la céramiste Lucie Rie, dont les pièces atteignent désormais une belle cote en Angleterre et aux États-Unis. En France, le marché est encore émergent. Pourtant, il existe des collectionneurs, certes au pouvoir d’achat relativement modeste, qui souhaitent vendre et acheter afin de faire vivre leurs collections. Et pour ce faire, il faudrait organiser des ventes thématiques, dépassant la simple insertion de lots dans des vacations courantes ou des ventes d’arts décoratifs. L’idéal serait d’imaginer une vente annuelle de prestige, constituée de chefs-d’œuvre de la céramique contemporaine. Je crois fortement au second marché, qui conditionne la création de grandes collections, et je suis prêt à en discuter avec les commissaires-priseurs. Il faut insuffler du dynamisme et de la vivacité à ce marché méritant et le soutenir, comme nous le faisons depuis quatre ans avec le Club des collectionneurs de céramique.

 

Collection Bernard Bachelier, à Paris. Sur l’étagère supérieure : pièces d’Alev Siesbye (bols bleus), Johan Creten (sculpture), Valérie Delarue, Bruno
Collection Bernard Bachelier, à Paris. Sur l’étagère supérieure : pièces d’Alev Siesbye (bols bleus), Johan Creten (sculpture), Valérie Delarue, Bruno Gambone, Ursula Morley-Price, Martine Damas. En bas, de gauche à droite : productions de Bente Skjottgaard, Carol McNicoll, Philippe Godderidge. © Jérémie Logeay

À ce sujet, qu’est-ce qui a motivé la création de votre club, en 2013  ?
Je voulais créer du lien avec l’ensemble des collectionneurs, trop souvent isolés, y compris dans leur environnement familial. Nous avons organisé des rencontres et, peu à peu, s’est constituée une communauté, forte aujourd’hui de plus de cent cinquante adhérents. D’autre part, nous souhaitions valoriser cet art du feu en créant du contenu, par l’organisation de conférences, surtout destinées aux nouveaux amateurs. L’histoire de la céramique contemporaine n’est pas écrite : tout ou presque reste à accomplir dans ce domaine. Nous mettons également en place des voyages pour découvrir des expositions, où nous discutons avec les commissaires et conservateurs, afin d’affiner notre regard. Enfin, nous cherchons à la promouvoir en tant qu’art majeur, pour tous les publics. Comme toute discipline artistique, elle exige ses propres critères d’appréciation, lesquels s’enrichissent sous l’effet de nos actions.
Quels seront les enjeux de votre club, à l’avenir ?
Nous désirons faire de notre association une communauté digitale, indispensable de nos jours. Nous développons notre site internet, où tout amateur peut trouver une mine d’informations sur les dernières expositions et réagir. J’ai personnellement rendu compte d’un «parcours céramique» réalisé lors de la dernière édition de la FIAC, comme un autre, relatif à l’exposition des porcelaines du plasticien Barthélémy Toguo au Centre Pompidou, ou encore sur «Ceramix», manifestation du printemps dernier, à Paris et à Sèvres… Ce qui a suscité, avec bonheur, un peu de débat !
L’organisation d’une telle exposition ne prouve-t-elle pas le regain d’intérêt et l’évolution des mentalités en cours ?
Certes, le monde de la céramique bouge, et «Ceramix» a contribué à décloisonner les territoires entre les sculpteurs qui en reprennent les techniques, les peintres qui en produisent et la génération actuelle. Mais je fus surpris de la réaction virulente de certains créateurs, constatant l’absence de céramistes en son sein. Ils ont refusé de voir le propos artistique de l’événement, et c’est bien dommage !

BERNARD
BACHELIER

EN 5 DATES
1950
Naissance à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine)
1986
Rencontre de l’artiste Dominique Coffignier
2000
Premier achat de céramique avec un bol de Pascal Geoffroy
2010
Premier article paru dans La Revue de la céramique et du verre, pour le 500e anniversaire de la naissance de Bernard Palissy
2013
Fondation du Club des collectionneurs de céramique
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