Pascal Blanchard, D’un regard l’autre…

Le 29 mars 2018, par Anne Doridou-Heim

En toute transparence, l’historien Pascal Blanchard vient éclairer les méandres de l’histoire de la collection de peintures dites «des lointains» du musée du quai Branly - Jacques Chirac.

Pascal Blanchard
© Hervé Thouroude


Le musée du quai Branly présente une partie de sa collection de peintures 220 toiles et œuvres graphiques parmi les 500 conservées  réalisées par des artistes européens entre les milieux des XIXe et XXe siècles, lorsque le vaste monde leur ouvrait ses portes. Parce qu’elle est l’héritière d’un ensemble unique d’œuvres réalisées dans «les lointains» — issues du musée des colonies —, l’institution parisienne se devait de sortir des réserves de l’histoire ces œuvres longtemps passées sous silence. C’est une grande première  depuis les années 90 où ses collections avaient été présentées dans plusieurs expositions  qui a nécessité une longue gestation et qui aujourd’hui encore n’est pas clairement assumée. Pourtant, montrer n’est pas adhérer. Mais parce que ce regard sur l’autre posé à l’époque coloniale aujourd’hui dérange et que justement la façon dont le musée le présente ne permet pas au visiteur non initié de percevoir ses multiples spécificités, il a semblé utile d’interroger l’un des spécialistes du sujet. Historien, chercheur au CNRS (Laboratoire communication et politique), documentariste et codirecteur du groupe de recherche Achac, Pascal Blanchard a toute légitimité pour s’exprimer sur la question coloniale. D’autant qu’il connaît bien le quai Branly, notamment pour y avoir été co-commissaire d’«Exhibitions. L’invention du sauvage» avec Lilian Thuram et Nanette Snoep en 2012. Avant un documentaire diffusé sur Arte en mai prochain  Sauvages. Au cœur des zoos humains , il publie début avril aux éditions La Martinière, Les Années 50. Et si la Guerre froide recommençait. Pascal Blanchard cherche à comprendre le passé, et pourrait faire sienne la phrase d’Albert Londres : «Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie.»
 

Jeanne Thil (1887-1968), Afrique équatoriale française, 1935, huile sur toile, 153 x 241 cm.
Jeanne Thil (1887-1968), Afrique équatoriale française, 1935, huile sur toile, 153 241 cm.© musée du quai branly - jacques chirac, photo enguerran ouvray

Remontons aux sources. Quelle est l’origine de la collection du quai Branly ?
Lors de l’Exposition coloniale de 1931, l’État a en fait effectué peu d’achats, le budget du musée des colonies qui ouvre ses portes ensuite étant trop faible et l’art n’était pas prioritaire. La grande campagne d’acquisitions remonte à la période 1935-1936. Après les avoir réclamés pendant des années, l’Agence des colonies, sous l’égide du Ministère éponyme, obtient enfin des fonds et va s’en servir pour développer une véritable logique de propagande pour donner aux Français la «passion des colonies». Les acquisitions ne s’inscrivent pas dans le pur registre de l’histoire de l’art, elles ont une double vocation : valoriser le système mis en place par la France en Algérie, au Maroc, en Indochine et en Afrique occidentale française ou à Madagascar avec les bourses, mais aussi et surtout mener une propagande nouvelle, plus moderne et de velours, en utilisant le registre esthétique. Il faut délivrer un autre message. Après le succès de 1931  trente-trois millions de tickets vendus, huit millions de visiteurs français, un million d’étrangers , il faut trouver un second souffle, et Lyautey en est le premier conscient. La beauté des paysages et des peuples doit susciter désormais de l’émerveillement. Alors que les années 1930 en Europe sont celles de la montée de tous les dangers, les pays colonisés, désormais «pacifiés», doivent apparaître comme un paradis terrestre où le temps s’est arrêté. La France y envoie donc ses artistes, expose et achète certains de leurs travaux au retour. Les artistes se retrouvent instruments de la propagande étatique, conscients ou inconscients. Ce sont ces œuvres entreposées pendant des décennies à la porte Dorée qui constituent le fonds de la collection du musée du quai Branly. Le cœur de la présente exposition.
L’État joue donc un véritable rôle dans la création artistique ?
La richesse des colonies doit devenir un terreau pour que les Français aient envie de partager ce rêve colonial. Ils n’aiment pas leurs colonies. Pas assez. Il ne faut pas oublier que le monde paysan, qui représente alors 65 % du pays, perçoit très mal l’arrivée du blé algérien, du vin du Maroc, des huiles du Sénégal, du sucre des Antilles… De plus, en 1931, les premières voix humanistes et intellectuelles qui protestent se font entendre. Les gouvernants pensent, a contrario, que le continent africain connaîtra une croissance économique, que l’empire durera éternellement et que le tourisme ira en se développant. Art déco et art colonial sont alors à leur apogée  les expositions de 1925 et de 1931 en ont été des démonstrations éclatantes  et seront utilisés pour faire vivre le rêve pacifié d’une France éternelle. Les gens regarderont les œuvres en se disant : qu’il fait bon vivre là-bas ! Donc oui, dans une logique de propagande douce  les artistes étant parfaitement à l’aise parce que libres de créer , l’État français va fabriquer une mythologie. Sa force n’est pas dans un discours imposé, elle est dans le rêve.

 

Fernand Lantoine (1876-1956), Duco Sangharé, Peuhle, années 1930, huile sur toile, 85,1 x 60,2 cm.
Fernand Lantoine (1876-1956), Duco Sangharé, Peuhle, années 1930, huile sur toile, 85,1 60,2 cm.© musée du quai branly - jacques chirac, photo claude germain

La majorité des artistes des années 1930 ne semble pas vraiment adhérer au projet colonial, mais plutôt profiter d’un système qui ouvre de nouvelles perspectives. Quel est votre avis sur le sujet ?
Les arts dans leur globalité deviennent outils de propagande  le cinéma y contribue également avec de véritables monuments comme Pépé le Moko, La Bandera ou L’Homme du Niger. Les artistes ne partent pas là-bas pour dénoncer. Ceux qui partent aux colonies sont sincères, mais s’ils veulent voyager dans de bonnes conditions, ils doivent partir par le biais de l’Agence des colonies ou des gouverneurs. Sinon, ils ne seront pas aidés sur place, ni exposés dans les Salons officiels au retour, ni achetés. Et l’Agence, c’est la FIAC de l’époque ! De plus, ce qui est acheté est soigneusement sélectionné et choisi pour son efficacité lors des «Semaines coloniales», qui vont tourner dans toute la France. L’artiste n’est pas le pinceau armé de la colonisation, mais il la sert. Un peintre à qui l’on dit «partez, peignez, faites rêver», pourquoi ne le ferait-il pas ? Il vogue vers d’autres lumières, d’autres couleurs, d’autres paysages. Mais leur peinture ne montre à aucun moment ce monde qui s’effrite : les mouvements nationalistes commencent à monter dans les années 1930, les premières révoltes grondent. Leurs œuvres, en tout cas celles que l’on voit à l’exposition, évoquent le paradis terrestre : le temps est suspendu et nous sommes loin des affres et des horreurs que l’Europe connaît. Ce sont des mondes pacifiés, des mondes porteurs d’espoirs pour la France.
Cela va-t-il durer ?
Le Front populaire ne changera rien, même s’il lance de grandes enquêtes dans les colonies. On commence néanmoins à se poser des questions. Il fallait donc trouver une nouvelle dialectique. Avec les années 1950, le discours change : il se fait plus politique, je dirais plus froid. Il faut montrer une France qui bâtit pour le bien de ses colonies. Les photographes vont alors être omniprésents  comme François Kollar  aux côtés des peintres. On cherche moins l’esthétique que la démonstration de ce qui a été mis en marche aux colonies. L’Afrique change, l’Afrique est en voie de modernisation  l’Indochine est en guerre ! , l’argent investi par la France doit fonctionner sur le terrain. L’image doit le prouver. Une France pacifiée et qui construit pour le bien des colonies, voilà ce qu’il convient alors de présenter.

Pourquoi le quai Branly n’a-t-il pas pu tenir un propos aussi clair que le vôtre dans cette exposition ?
Je serais plus nuancé, car le catalogue qui l’accompagne, sous la direction de Sarah Ligner, responsable de l’unité patrimoniale «Mondialisation historique et contemporaine», dit ce que l’exposition ne montre pas. Le principe même d’existence du musée du quai Branly est un post-colonialisme «non-officiel». C’est complexe. Or, il sait qu’il doit désormais parler du fait colonial, mais ce sujet lui fait peur, il ne le maîtrise pas. C’est tout à fait normal. Et ces images posent un voile esthétique sur des faits de violence. Comment le public issu de la diversité va-t-il les percevoir ? Cela fait dix ans qu’il laisse soigneusement à la marge ces collections, dans ses réserves. Le silence ne pouvait plus durer, mais comment montrer sans choquer ? Cette exposition a le mérite d’initier la génération actuelle à ce sujet, comme d’autres expositions l’avaient fait, avec les mêmes œuvres, dans les années 1990 : à Charleroi en 1987, à Boulogne-Billancourt en 1989, à Bayonne en 1991, aux Invalides en 1993… il est normal de prendre des gants pour l’aborder. En même temps, une telle posture donne un sentiment de trop peu, ou de décalage par rapport aux enjeux du présent.
Vous voulez dire qu’il s’agit d’un essai ?
La question essentielle est la suivante : est-ce que cette exposition est une porte fermée ? En clair, le musée peut-il se dire : «C’est fait, donc ce n’est plus à faire ? » La réponse est non. Si elle est au contraire initiatrice, alors je la salue. Les musées prennent le pouls de l’époque ! On le voit actuellement en Europe : réouverture prochaine de Tervuren, magistrale exposition l’année dernière à Berlin sur l’histoire coloniale de l’Allemagne, les choses bougent. Le sujet est complexe, mais dans toute l’Europe, il est en mouvement : en fonction de la réaction du public, ils verront comment gérer la suite. Il faut réinscrire cette histoire avec une capacité de recul. 

 

À lire
Catalogue Peintures des lointains. La collection du musée du quai Branly - Jacques Chirac
coédition Skira/musée du quai Branly - Jacques Chirac, 272 pages, 210 illust., 45 €.
À VOIR
«Peintures des lointains», musée du quai Branly - Jacques Chirac,
37, quai Branly, Paris VIIe.
Jusqu’au 6 janvier 2019.
www.quaibranly.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne