Paris, le rêve des artistes japonais

Le 25 mai 2021, par Stéphanie Pioda

Le Japon est l’invité du 10e Festival de l’histoire de l’art, au château de Fontainebleau. L’occasion d’explorer les liens qui unissent les artistes japonais et la France, de l’école de Paris jusqu’à aujourd’hui.

Akira Kugimachi (né en 1968), Snowscape, 2020, pigments minéraux sur papier Kumohada, 291,9 218,2 cm.
Photo Patrick Rimond. Courtesy Galerie Pierre-Yves Caër

En 1964, lorsque Robert Rauschenberg remporte le Lion d’or à la Biennale de Venise, Paris cède sa place de capitale de l’art au profit de New York. Cette histoire a tellement été répétée, comme un leitmotiv, qu’on serait tenté de conclure sans équivoque que les artistes étrangers, attirés avant-guerre par la Ville lumière pour former l’école de Paris, filent alors tout droit vers Manhattan. Or, si le marché de l’art a donné le ton et célébré la nouvelle capitale artistique, il n’en demeure pas moins que Paris a continué d’exercer son pouvoir d’attraction auprès des créateurs étrangers, en particulier japonais. Immédiatement apparaît la figure de Foujita, lui qui a participé à l’édification du mythe de Montparnasse dans les années 1920 et choisi d’y revenir après la guerre – pour être enterré auprès de son ami Modigliani, dit-on. «Foujita est l’un des premiers à obtenir un visa en passant par l’Amérique, car il faut rappeler que la situation du Japon était très complexe du fait des contrôles des changes», pointe Michael Lucken, historien et philosophe, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Se rendre en France n’est pas simple en effet : pour son premier séjour à Paris, en mars 1957, le futur galeriste Kiyoshi Taménaga ne mettra pas moins de cinquante-sept heures en avion à hélices. Et, lorsqu’en 1955 Pierre Alechinsky va au Japon pour son documentaire sur la calligraphie, il effectue un long voyage en bateau.

Kazuo Shiraga (1924-2008), Peinture n° 29, 1962, huile sur toile, 130 x 97 cm, les Abattoirs, Musée-FRAC Occitanie Toulouse. Photo Jean-Lu
Kazuo Shiraga (1924-2008), Peinture n° 29, 1962, huile sur toile, 130 97 cm, les Abattoirs, Musée-FRAC Occitanie Toulouse.
Photo Jean-Luc Auriol et Alain Gineste


Après la guerre, se réinventer
Il est assez difficile de définir si Toshimitsu Imaï, Kumi Sugaï, Key Sato, Hisao Domoto, Yasse Tabuchi ou Takanori Oguiss ont une influence directe sur les artistes qu’ils fréquentent, car la tendance générale est à l’abstraction. En revanche, il est clair qu’ils ouvrent les portes de l’empire du Soleil-Levant à Michel Tapié, Georges Mathieu, Friedensreich Hundertwasser ou Yves Klein. «Les années 1950 sont celles de la recherche d’un “art autre”, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Michel Tapié publié en 1952, un art informel, commente Annabelle Ténèze, directrice des Abattoirs de Toulouse. Même si Jean Dubuffet n’a pas encore écrit Asphyxiante culture, publié en 1968, l’idée est de repartir de zéro, que ce soit avec Jean Fautrier par exemple, ou avec le groupe Gutai au Japon.» Le traumatisme de la guerre et le choc de la bombe atomique, à Hiroshima et Nagasaki, poussent les artistes à se réinventer. Ce qui est le cas pour Tetsumi Kudo ou Key Hiraga. La performance, le geste, l’action participent de ces nouvelles expressions, engagées politiquement ou pas, rapprochant les membres de Gutai de Fluxus à New York, Paris ou Berlin. Georges Mathieu est à sa manière un passeur, tout comme Michel Tapié, la galerie Stadler, les collectionneurs Gino Di Maggio (voir l'article
Gino Di Maggio, militant et collectionneur malgré lui de la Gazette no 22 du 5 juin 2020, page 213) et Anthony Denney, ou Stanley Hayter et son Atelier 17. Pendant toutes ces années, et ça reste vrai aujourd’hui, Paris a gardé une aura particulière, comme l’exprime Takesada Matsutani (voir l'article Takesada Matsutani, le dernier des Gutai de la Gazette n° 2 du 15 janvier 2021, page 168), arrivé dans la capitale en 1966 : «J’ai vu en la France un pays des arts, de la littérature, des grands mouvements artistiques, des avant-gardes et du cinéma.» Alors que le Japon est encore replié sur ses traditions et que la création contemporaine n’est accessible que par les magazines, le besoin est grand «d’accéder à la modernité, de voir les œuvres dans les musées et les galeries, de découvrir les lieux mythiques, tels Montmartre ou Montparnasse, et pour beaucoup de vivre la liberté des mœurs, pour les homosexuels tout particulièrement», explique le critique Stéphane Corréard.

Takesada Matsutani (né en 1937), Propagation-Pink, 1970, sérigraphie sur papier offset, 56,3 x 78 cm, bibliothèque de l’Institut national
Takesada Matsutani (né en 1937), Propagation-Pink, 1970, sérigraphie sur papier offset, 56,3 78 cm, bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art.
Courtesy de l’artiste et de la galerie Hauser & Wirth


Exister en tant qu’artiste
Après une formation aux beaux-arts de Kyoto, la sculptrice Setsuko Nagasawa (née en 1941) part en Californie explorer le potentiel avant-gardiste de la céramique, pour ensuite donner des cours à l’université de Genève. Elle a 50 ans lorsqu’elle s’installe à Paris, «ville la plus respectueuse de mon indépendance et où l’offre culturelle est très riche», reconnaît-elle. La photographe Yuki Onodera (née en 1962) a elle aussi choisi la France en 1993, «par réaction à une société beaucoup trop conservatrice, centrée sur elle-même et où le nationalisme est trop présent», analyse le galeriste Pierre-Yves Caër. Pour de multiples raisons, être artiste au Japon est un parcours du combattant. «La grande majorité a un métier et ne peut vivre de son art car il y a deux mondes : les artistes traditionnels à la limite de l’artisanat, qui trouvent un marché, et l’art contemporain, pour lequel il y a très peu de place», selon Valérie Douniaux, docteure en histoire de l’art moderne et contemporain japonais. Pour beaucoup, il s’agit de trouver un espace de création plus libre et d’exister individuellement, comme le souligne Clélia Zernik, professeure de philosophie de l’art aux Beaux-Arts de Paris : «Au Japon, le prestige de l’artiste n’est pas le même. On insistera sur l’aspect technique, un savoir-faire, alors qu’en France ce sera plus sur la singularité d’un regard, une expression de soi. Pour être reconnu au Japon, il faut passer par l’étranger : Takashi Murakami est allé à New York, et Yoshitomo Nara comme Chiharu Shiota se sont installés en Allemagne.»
Le savoir-faire
Pour des femmes de la génération de Yayoi Kusama (née en 1929), Shigeko Kubota (née en 1937) ou Yoko Ono (née en 1933), le combat est démultiplié puisque, comme l’écrit l’historienne de l’art Yoko Hayashi-Hibino dans un article d’Ebisu. Études japonaises en 2001, «jusqu’au milieu du XXe siècle, la plupart des cursus artistiques étaient […] fermés aux jeunes filles. […] La peinture à l’huile [yôga] était moins reconnue que celle de style traditionnel [nihonga], et dans la hiérarchie de l’art de ce pays, les femmes peintres de yôga étaient classées en bas de l’échelle.» Cette importance du savoir-faire peut néanmoins s’avérer un atout. Les peintures d’Akira Kugimachi (né en 1968) se vendent plus cher au Japon parce que les collectionneurs sont davantage sensibles à la technique traditionnelle du nihonga (pigments naturels, coquillages…), qu’ils reconnaissent immédiatement. La maîtrise de la céramique traditionnelle justifie en retour les résidences de Français, à l’image de Nicolas Buffe (né en 1978) : «Le Japon a été pour lui une façon de légitimer son intérêt pour la céramique, en faisant sauter la frontière entre artisanat et beaux-arts», relève Michael Lucken. La démarche d’Akashi Murakami en est assez proche, mais en sens inverse ! Partie à Strasbourg en 1999 pour étudier à l’école supérieure des arts décoratifs, elle est revenue dans l’archipel le temps d’une résidence pour se familiariser avec la céramique traditionnelle. Prendre de la distance permet ainsi de comprendre et de redécouvrir sa propre culture, ce que confirme Nao Kaneko, diplômée des Beaux-Arts de Paris en 1987. La nouvelle génération est en rupture avec cette tendance. Selon Michael Lucken, «le tremblement de terre de Fukushima en 2011 a été vécu comme un traumatisme fort, qui s’inscrit dans un tournant : les intellectuels, les artistes, les metteurs en scène se sont emparés des sujets sur l’environnement, l’industrialisation, le climat… Ce qui peut expliquer que l’on se penche plus sur les problèmes locaux.» Les jeunes artistes expriment ainsi leur colère, mais «ont le sentiment d’être censurés ou de s’autocensurer sur les questions du nucléaire, de l’empereur ou des “Coréennes”, les femmes dites de réconfort», souligne Clélia Zernik. L’espace de liberté est à trouver ailleurs, mais peut-être plus à Paris… 

à voir
Festival de l’histoire de l’art, château de Fontainebleau (77)
Du 4 au 6 juin 2021.
www.festivaldelhistoiredelart.com
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