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Paris aux couleurs de la Hollande

Le 22 février 2018, par Valentin Grivet

Attirés par son effervescence artistique, des centaines de peintres néerlandais affluèrent à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle. Pour se former, échanger, bâtir leur réputation, à l’heure où le marché de l’art était en plein essor.

Paris aux couleurs de la Hollande
Jan Sluijters (1881-1957), Bal Tabarin, 1907, huile sur toile, Amsterdam, Stedelijk Museum.

Le Hollandais n’est pas très national ; il lit de préférence des ouvrages écrits en langue étrangère, prise fort les textiles anglais, la mode française et les tableaux français. Bref, il aime tout ce qui vient d’ailleurs», écrivait en 1862 le peintre et dessinateur néerlandais Gerard Bilders. Entre le milieu du XIXe siècle et les premières décennies du siècle suivant, les artistes hollandais seront des centaines à se rendre en Belgique, en Allemagne, en Italie, en Suisse, en Grande-Bretagne… et plus d’un millier à venir en France, fouler le sol parisien. C’est à ce phénomène que s’intéresse l’exposition présentée au Petit Palais, et organisée avec le musée Van Gogh d’Amsterdam, au travers d’un accrochage resserré autour de neuf artistes : de Gérard van Spaendonck à Piet Mondrian, en passant par Ary Scheffer, Jacob Maris, Johan Barthold Jongkind, Frederik Hendrik Kaemmerer, George Hendrik Breitner, Vincent Van Gogh et Kees van Dongen. La majorité des peintres débarquant à Paris le train facilite considérablement leur voyage dès 1847  ont débuté leur apprentissage aux Pays-Bas et viennent le parfaire. Ils s’inscrivent aux Beaux-Arts, à l’École des arts décoratifs ou à celle des arts et métiers, à l’académie Julian, rejoignent l’atelier d’un artiste confirmé ou tentent l’aventure en autodidacte. Certains ne feront que passer quelques semaines, un mois, un an , quand d’autres s’y installeront définitivement.
 

Frederik Hendrik Kaemmerer (1839-1902), Vue de Scheveningue, vers 1870, huile sur toile, La Haye, Haags Historisch Museum.
Frederik Hendrik Kaemmerer (1839-1902), Vue de Scheveningue, vers 1870, huile sur toile, La Haye, Haags Historisch Museum. © Collection Haags Historisch Museum


Les promesses de la capitale
Plusieurs facteurs expliquent cet engouement pour Paris. Ses lieux de formation jouissent d’une solide réputation, et le musée du Louvre regorge de chefs-d’œuvre à contempler et à copier. La ville est un centre culturel en pleine effervescence et, entre 1853 et 1870, se transforme au gré des travaux titanesques entrepris par le baron Haussmann. De jour comme de nuit, sur les boulevards, dans les cafés, au fond des ateliers, la vie parisienne bat son plein. Rencontrer de nouveaux artistes et, de fait, se frotter à de potentiels concurrents est une perspective stimulante. À cela s’ajoutent le phénomène des Expositions universelles, qui offrent aux peintres la plus prestigieuse des vitrines, et le contexte d’un marché de l’art en plein développement. Le Salon officiel commence à décliner, au profit de galeries et de marchands comme Georges Petit, Adolphe Goupil ou Paul Durand-Ruel, qui organisera la toute première exposition impressionniste néerlandaise à Amsterdam, en 1883. «Au XIXe siècle, la peinture hollandaise va trouver un nouveau souffle à Paris. Après avoir connu son âge d’or au XVIIe siècle, elle s’était quelque peu endormie au XVIIIe. Lassés de son académisme, les peintres néerlandais ressentent le besoin de s’ouvrir à d’autres horizons : ils reçoivent essentiellement chez eux des commandes de vues de villes, de la part d’industriels ou de riches marchands. Peu d’opportunités de carrière leur sont offertes», explique Christophe Leribault, directeur du Petit Palais. Au contact du romantisme, de l’école de Barbizon, de l’impressionnisme et du postimpressionnisme, plus tard en regardant du côté des fauves et des cubistes français, ces artistes vont construire leur propre modernité, et revitaliser leur peinture. «Un dialogue s’instaure entre eux et leurs confrères français de l’époque. C’est un jeu d’influences croisées. Ces rencontres, multiples, amicales, artistiques, ont profité aux uns comme aux autres, nourrissant à la fois leurs thématiques et leurs styles», précise Stéphanie Cantarutti, conservatrice en chef du Patrimoine et co-commissaire de l’exposition.

 

Piet van der Hem (1885-1961), Le Moulin-Rouge, vers 1908-1909, collection particulière.
Piet van der Hem (1885-1961), Le Moulin-Rouge, vers 1908-1909, collection particulière.© Photo by courtesy Mark Smit, Omnen. Piet van der Hem droits réservés


Un nouveau marché de l’art
Pour un artiste étranger, être reconnu en France est primordial, y compris aux yeux de la clientèle de son pays d’origine. Paris est la ville où se construit une carrière. Il faut se faire une place et les rivalités existent, mais les artistes s’entraident. En témoigne Ary Scheffer, d’origine hollandaise mais parisien depuis 1811, dès l’âge de 16 ans. Ce peintre établi sur la scène nationale glorifié au Salon va soutenir les artistes de l’école de Barbizon, par ailleurs appréciés de Jacob Maris, représentant de l’école de La Haye, et de Johan Barthold Jongkind, l’un des précurseurs de l’impressionnisme. À l’inverse de Scheffer, Jongkind s’est fait connaître en dehors du Salon officiel. Il se liera avec Eugène Boudin et Claude Monet, et sera soutenu par les marchands Pierre-Firmin Martin, installé rue Mogador, et Adolphe Beugnet, rue Laffitte. À partir des années 1850, les marchands commencent à signer des contrats avec les artistes. Les liens entre Frederik Hendrik Kaemmerer qui eut son heure de gloire parisienne et le marchand Adolphe Goupil, ayant pris ses quartiers dans un hôtel particulier rue Chaptal, en sont une parfaite illustration. «Si au bout de deux ans, je suis devenu quelqu’un de talentueux et surtout de civilisé, alors ils me proposeront de ne travailler que pour eux et ils feront connaître mon nom le plus possible, puisque ce sera dans leur intérêt et dans le mien», écrit l’artiste à ce sujet dans une lettre à son père, en 1865. Grâce à son gendre Jean-Léon Gérôme le peintre académique enseignant alors aux Beaux-Arts , Adolphe Goupil rencontre de jeunes talents, dont les Néerlandais Coen Metzelaar et David Artz, qu’il prendra également sous son aile. «La maison Goupil est une machine. Les artistes sont salariés et font ce qu’on leur demande, quitte à y laisser leur âme», précise Christophe Leribault. Kaemmerer n’est certes pas le plus grand artiste de son temps, loin de là, mais un peintre appliqué qui accepte d’entrer dans un système, pour entretenir son succès. Il expose au Salon, reçoit des médailles, et ses toiles sont achetées par des collectionneurs américains. Jacob Maris, Kaemmerer et George Hendrik Breitner qui séjourne plusieurs fois à Paris entre 1884 et 1890 et deviendra, avec Isaac Israëls, l’un des ambassadeurs de l’impressionnisme aux Pays-Bas sont des personnalités importantes à leur époque. Ils jouissent d’un vrai succès commercial, mais n’auront pas la postérité des grandes figures d’avant-garde que sont Vincent Van Gogh et Kees van Dongen au tournant du siècle. Deux personnalités fortes que tout oppose, si ce n’est le sens de la couleur et l’expressionnisme de leurs visions.

 

George Hendrik Breitner (1857-1923), Le Kimono rouge, 1893, huile sur toile, Amsterdam, Stedelijk Museum.
George Hendrik Breitner (1857-1923), Le Kimono rouge, 1893, huile sur toile, Amsterdam, Stedelijk Museum.© Collection Stedelijk Museum Amsterdam


Le temps des avant-gardes
Personnage solitaire et fauché, Van Gogh vit dans la capitale pendant deux ans, entre mars 1886 et février 1888, juste avant son départ pour Arles. Il est venu y rejoindre son frère Théo, gérant de la galerie Boussod, Valadon & Cie anciennement Goupil , et nourrit l’espoir de vendre quelques toiles. C’est à Paris aussi qu’il fait la connaissance du père Tanguy et se lie avec Émile Bernard, Henri de Toulouse-Lautrec, Camille Pissarro et Paul Signac, qui l’initie au pointillisme. Son art évolue : il cherche, progresse. Sa palette s’éclaircit et sa peinture gagne en luminosité. Mais il ne vend rien. Kees van Dongen, lui aussi arrivé à Paris sans le sou en 1897, va connaître une ascension fulgurante. Après avoir œuvré quelques années comme dessinateur satirique dans la presse anarchiste, il se replonge corps et âme dans la peinture en 1905, pour devenir rapidement l’artiste des nuits parisiennes et le portraitiste privilégié de la haute société. Il expose chez les meilleurs marchands, Ambroise Vollard, Berthe Weill, Daniel-Henry Kahnweiler, Bernheim-Jeune ou Paul Guillaume. L’artiste fauve exercera une influence sur ses compatriotes Jan Sluijters, Piet van der Hem et notamment Piet Mondrian, qui admire ses talents de coloriste. Ce dernier s’installe dans la capitale fin 1911. S’il a déjà pu voir des toiles de Georges Braque à Amsterdam, c’est à Paris qu’il va emprunter la voie du cubisme pour glisser, progressivement, vers l’abstraction la plus radicale. Et à son tour, se réinventer. 

 

Vincent Van Gogh (1853-1890), Jardins potagers et moulins à Montmartre, 1887, huile sur toile, Amsterdam.
Vincent Van Gogh (1853-1890), Jardins potagers et moulins à Montmartre, 1887, huile sur toile, Amsterdam. © Van Gogh Museum (Vincent Van Gogh Foundation)
 
Johan Barthold Jongkind (1819-1891), Rue Notre-Dame, Paris, 1866, huile sur toile (détail).
Johan Barthold Jongkind (1819-1891), Rue Notre-Dame, Paris, 1866, huile sur toile (détail). © Collection Rijksmuseum, Amsterdam. Purchased with the support of the BankGiro Lottery, the Rijksmuseum Fonds and the Vereniging Rembrandt, with additional funding from the Prins Bernhard Cultuurfonds
 
À voir
«Les Hollandais à Paris, 1789-1914. Van Gogh, Van Dongen, Mondrian…», Petit Palais - Musée des beaux-arts de la Ville de Paris,
avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe, tél. : 01 53 43 40 00.
Jusqu’au 13 mai 2018. 
www.petitpalais.fr

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