Parfums d’Orient

Le 05 avril 2018, par Emmanuel Lincot

En s’intéressant à l’art chinois subtil et raffiné du parfum, le musée Cernuschi innove et propose une véritable découverte olfactive. Une première pour en comprendre l’importance dans l’empire du Milieu.

Les dix-huit lettrés, anonyme, encres et couleurs sur soie, 134,2 x 76,6 cm, dynastie des Ming (XIVe siècle - XVIIe siècle),musée de Shanghai.
© Musée de Shanghai

Le parfum fournit du rêve à façon, ajoute un zeste de poésie à la réalité. Il «apparaît régulièrement dans les poèmes, par exemple dans des contextes de liberté au sein de la nature (les fleurs…) ou de séduction», nous dit Frédéric Obringer. Anthropologue à l’École des hautes études en sciences sociales et conseiller scientifique de l’exposition, il a traduit des formules chinoises anciennes sur la fabrication puis l’usage des recettes de l’encens. À travers cet extraordinaire travail d’investigation, Frédéric Obringer insiste sur le fait que dans le contexte chinois et sur la longue durée, c’est «le bouddhisme qui a contribué à faire apprécier les parfums». Afin de documenter cette recherche, Eric Lefebvre, directeur du musée et responsable du commissariat de l’exposition aux côtés de son homologue de Shanghai Li Zhongmou, a tenu à montrer des «matériaux bruts, tels que les bois de santal ou d’aigle» pour comprendre l’origine et la fabrication de ces parfums. D’origine parfois exotique (Asie du Sud-Est ou monde tibétain pour le musc notamment), ils attestent de l’influence, dans ce domaine comme dans tant d’autres, des routes de la soie. Le rapport des Chinois de l’Antiquité ou du Haut Moyen Âge aux parfums est plutôt ambivalent. Ainsi, «Cao Cao  stratège et lettré (155-220 apr. J.-C.)  détestait les parfums mais les utilisait malgré tout». Depuis leur signification dans les pratiques liturgiques jusqu’à leur association à l’art de vivre des lettrés, les parfums ont suscité une grande diversité de productions artistiques. «Près de quatorze collègues, côté chinois, pour la seule rédaction du catalogue, ont été mobilisés, ainsi que plusieurs départements du musée de Shanghai, afin de réunir l’ensemble de ces pièces exceptionnelles», précise Eric Lefebvre. Il rappelle aussi que cette exposition a été conçue sous la forme d’un parcours à la fois historique et olfactif, en sept parties chronologiques.
 

Brûle-parfum ajouré, bronze doré, dynastie des Qing (XVIIe siècle - XXe siècle), musée de Shanghai.
Brûle-parfum ajouré, bronze doré, dynastie des Qing (XVIIe siècle - XXe siècle), musée de Shanghai.© Musée de Shanghai


Divins intercesseurs
Même si l’on peut regretter l’absence de cartes permettant de localiser la plupart des objets exposés, l’audace d’avoir su nourrir une réflexion aussi novatrice fera école auprès des jeunes sinologues dont la discipline s’ouvre à peine à l’histoire des sensibilités ; un genre de l’historiographie qui, depuis Alain Corbin et son chef-d’œuvre Le Miasme et la jonquille (1982), semblait ne jamais pouvoir franchir d’autres frontières que celles de l’Europe et de son imaginaire. Car c’est bien de cela dont il s’agit : le parfum ouvre le champ infini de l’abstrait et de l’irréel. Ce qui fait la particularité du parfum par rapport à l’odeur, c’est bien qu’il appartient à un autre univers que celui de la culture matérielle. Ainsi, nombre d’objets rappellent que les parfums jouent le rôle d’intercesseurs entre les humains et les divinités. Indissociables des rites, les parfums dégageaient dans leur consumation de puissants effluves, dans le but d’invoquer les dieux et les esprits, mais aussi de chasser les influences maléfiques, causes de maladies. Dans ce contexte, on ne pourra qu’admirer le brûle-parfum en bronze, en forme de canard datant des Han de l’Ouest (206 av. J.-C. - 9 apr. J.-C.). Laissait-il échapper dans l’éther les senteurs de styrax ou de camphre ? Nul ne pourra nous le dire. En revanche, une chose est certaine : les époques postérieures, fortement influencées par le bouddhisme, ouvrent le champ des matières aromatiques à des pratiques religieuses. Parallèlement, la littérature offre de nombreuses images quant à l’usage du parfum dans la sphère profane, comme en témoigne Su Dongpo (1037-1101), grand lettré originaire du Sichuan sous la dynastie Song : «Ses os étaient de jade ; / Sa chair un frais cristal de glace, sans une goutte de sueur. / Le vent emplissait d’un parfum secret tout le palais au bord de l’eau. / Quand s’écartait le store brodé, le clair de lune nous épiait. / Pas encore endormie, elle appuyait sur l’oreiller sa chevelure en désordre.» 

 

Ensemble de cinq objets destinés à l’autel, céramique (famille rose), four de Jingdezhen, règne de l’empereur Qianlong (1735-1796), dynastie des Qing
Ensemble de cinq objets destinés à l’autel, céramique (famille rose), four de Jingdezhen, règne de l’empereur Qianlong (1735-1796), dynastie des Qing (XVIIe  siècle - XXe siècle), musée de Shanghai.© Musée de Shanghai


Parfum de femme
Dans l’idéal lettré, le parfum, discret, s’adresse à un nez éduqué qui y décèle mille fragrances. «L’utilisation des parfums apparaît régulièrement comme un signe de distinction sociale», insiste Frédéric Obringer. Au reste, parfum et littérature sont intimement associés. Ainsi, l’on dit d’une belle peinture qu’elle diffuse un «par-fum de littérature», et l’on distingue les beaux livres à leur incomparable parfum. Afin de privilégier la «méditation» (jingzuo), sous la dynastie Ming (XVIe siècle), le parfum constitue à la fois un agrément participant au bien-être et une purification permettant d’assainir l’espace et de le protéger contre les influences néfastes. Un grand nombre de poèmes témoigne de l’association de l’encens à ces pratiques, ainsi qu’à celle de la lecture dans le cabinet du lettré. C’est ce que nous montrent les peintures exposées. Anonymes ou réalisées par de grands noms de l’art classique comme la Femme parfumant ses manches, rouleau peint par Chen Hongshou (1598-1652), ces œuvres nous plongent dans l’intimité même des intérieurs aisés. Et plus particulièrement celui des femmes, dont certaines recettes de parfums leur étaient spécifiquement réservées. Celles-ci piquaient des fleurs dans leur chignon  jasmin et osmanthe , ou utilisaient de simples macérats  fleurs et huile de sésame. Mais les préparations complexes aux fonctions multiples abondaient également dans les écrits de l’époque. Ils rapportent la composition d’un grand nombre de cosmétiques.

 

Peinture représentant la consumation de l’encens, anonyme, éventail circulaire en soie, 24 x 43 cm, dynastie des Yuan (XIIIe siècle - XIVe siècle), mu
Peinture représentant la consumation de l’encens, anonyme, éventail circulaire en soie, 24 x 43 cm, dynastie des Yuan (XIIIe siècle - XIVe siècle), musée de Shanghai.© Musée de Shanghai


L’esprit de la chine
La plupart des substances médicales prescrites se caractérisent par un parfum agréable et durable ; elles sont réputées «éclaircir l’esprit», «réjouir le cœur», favoriser la circulation du sang et des souffles, fonction spécialement indiquée pour les femmes selon la médecine traditionnelle. Ainsi, le parfum n’est pas seulement conçu comme un agrément, mais comme un médicament. Il a donc une fonction «prophylactique», pour reprendre les termes d’Eric Lefebvre, lequel se plaît à rappeler qu’aucun de ces témoignages écrits livrant les composants de ces parfums et cosmétiques ne nous seraient parvenus sans cette synthèse réa-lisée par la cour sous la dernière dynastie impériale, celle des Qing (1644-1911). C’est à partir de ces textes traduits par Frédéric Obringer qu’Eric Lefebvre a sollicité le parfumeur-créateur de Christian Dior, François Demachy. C’est dans cette coopération entre l’un des plus grands «nez» connus sur la place de Paris, un anthropologue et des historiens de l’art que réside véritablement l’originalité de cette exposition. Si on ne se lasse pas de contempler ici un estampage des Wei du Nord (386-534) montrant L’Empereur Xiaowen et l’Impératrice douairière Wenzhao présentant des offrandes d’encens à Bouddha, là une superbe boîte en laque sculpté à motifs de nuages datant de la dynastie Yuan (1279-1368), ou encore un ravissant brûle-parfum en émaux cloisonnés sur cuivre de l’époque mandchoue, provenant des collections permanentes du musée Cernuschi, le dispositif scénographique conjugué à l’installation de bornes olfactives confère à l’ensemble une importante dimension pédagogique. A l’égard du public bien sûr, mais bien plus encore pour le «nez» François Demachy : «Explorer les recettes ancestrales de parfums de Chine a été une expérience passionnante car nous n’avions connaissance que de certaines matières premières, alors que d’autres étaient méconnues. De même, l’étude de leurs procédés par combustion et même par ingestion (une découverte !) a été très inspirante pour mener nos reconstitutions.» On l’aura compris, cette exposition pose un jalon essentiel dans l’exploration de la Chine à travers ses arts et surtout par la sollicitation du plus raffiné de nos sens, l’odorat. Jamais, par ce grand tournoiement d’images et de réminiscences, n’avait-on mieux «senti» l’esprit de la Chine à différentes époques. 

 

Brûle-parfum zoomorphe, alliage cuivreux, dynastie des Ming (XIVe siècle - XVIIe siècle), musée de Shanghai.
Brûle-parfum zoomorphe, alliage cuivreux, dynastie des Ming (XIVe siècle - XVIIe siècle), musée de Shanghai.© Musée de Shanghai
 
Chen Hongshou, Femme parfumant ses manches (détail), encre et couleurs sur soie, dynastie des Ming (XIVe siècle - XVIIe siècle), musée de Shanghai.
Chen Hongshou, Femme parfumant ses manches (détail), encre et couleurs sur soie, dynastie des Ming (XIVe siècle - XVIIe siècle), musée de Shanghai. © Musée de Shanghai
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne