Parcours des mondes 2020, un test pour le marché en galerie

Le 03 septembre 2020, par Stéphanie Pioda

Si la 19e édition de l’événement parisien a été maintenue, elle sera recentrée sur des enseignes et un public moins internationaux. Elle sera également une occasion de mesurer la reprise de l’activité.

Culture kanak, Nouvelle-Calédonie, XIXe siècle. Applique de porte de case jövö, bois de houp, h. 110 cm. Galerie Nicolas Rolland.
PHOTO VINCENT GIRIER DUFOURNIER

Prêtes depuis plusieurs mois déjà, les galeries sont dans les starting-blocks ! Depuis la crise causée par le Covid-19, il s’agit du premier événement consacré aux arts extra-européens, la plupart des salons n’ayant pas eu lieu. Stéphane Jacob, spécialisé en art contemporain aborigène, en témoigne : «Entre mai et juillet, les huit opérations auxquelles je devais participer ont été annulées ou reportées.» D’où l’importance que revêtent la tenue de cette édition et le nouvel enjeu qu’elle représente dans ce contexte très particulier, comme l’explique Pierre Moos, directeur du Parcours des mondes : «Après mûre réflexion, et après avoir étudié d’autres moyens de présentation en ligne, nous avons souhaité éviter d’interrompre cette promenade ludique, qui se déroule depuis dix-neuf ans dans les rues de Saint-Germain-des-Prés. Le quartier des Beaux-Arts doit vivre, et nous avons voulu offrir cette chance aux passionnés comme aux galeristes.» Lorsque la décision a été prise il y a quelques mois, cela relevait du défi ou du pari, puisqu’il n’y avait alors aucune visibilité sur l’évolution de la situation sanitaire. Rapidement, les galeries d’Amérique du Nord ou d’Australie ont su qu’il ne serait pas possible pour elles de traverser les océans, d’où l’importante chute du nombre de participants, passant de 64 galeries en 2019 à 44 aujourd’hui, dont 64 % sont françaises et majoritairement parisiennes. Cette année voit notamment la première participation de Larock Granoff (Paris), Cybèle (Paris), Arte Primitivo (Barcelone), Tischenko (Helsinki) et le retour de Didier Claes (Bruxelles).
 

Taylor Cooper (né vers 1940), Malara : Wanampi Tjukurpa, 2018, acryliquesur toile, 196 x 184 cm (détail). Galerie Stéphane Jacob. © TAYLOR
Taylor Cooper (né vers 1940), Malara : Wanampi Tjukurpa, 2018, acrylique
sur toile, 196 
184 cm (détail). Galerie Stéphane Jacob.
© TAYLOR COOPER

Maintenir l’exigence
Exerçant en Californie, Michael Hamson, spécialisé en art océanien, a trouvé un compromis. Il figure bien au catalogue et profite de ce rendez-vous pour diffuser auprès des collectionneurs l’ouvrage scientifique qui devait accompagner son exposition, «Pré-contact». Il y a sélectionné des pièces façonnées avec des objets non métalliques avant l’arrivée des explorateurs et missionnaires occidentaux, telles une figure de proue des îles Marquises datant du XVIIIe siècle (150 000 €) ou une effigie d’ancêtre, du Sepik, datant du XIXe siècle (prix sur demande), collectée dans les années 1930 et qui revient sur le marché pour la première fois depuis près de quatre-vingts ans. «Le marché français est très important et Parcours des mondes draine tous les collectionneurs sérieux du monde entier, c’est pourquoi l’événement représente une partie importante de mon revenu annuel, non pas en volume mais en valeur», confie le marchand. Certes, cette édition sera plus resserrée en termes de fréquentation, qui sera plus locale. Nous n’aurons pas de foules gigantesques, je ne suis pas naïf, mais les clients ont envie de venir», rassure Julien Flak. Certains amateurs italiens ou belges ont fait savoir qu’ils ne se déplaceraient pas, mais les galeries ont déjà envoyé des dossiers, et les ventes se feront aussi à distance ou en différé. Car du côté des collectionneurs, on bout d’impatience. Les plus mordus ont continué d’acheter pendant le confinement  : «Sur une dizaine d’objets présentés en ligne dans une viewing room, trois ou quatre ont été vendus, ce qui est un excellent taux de réussite»,
s’enthousiasme Julien Flak. Puis ils sont vite retournés en galerie dès que possible. «Les amateurs fidèles, frustrés par cette pause, restaient plus longtemps pour discuter, avec une envie d’échanger plus importante», poursuit-il. Des découvertes ont également été faites pendant cette période, comme le raconte Nicolas Rolland, qui a mis la main sur une statue fang, fragmentaire, de Guinée équatoriale (50 
000/70 000 €), que l’on retrouve sur une photo où figure Jacques Kerchache sur le terrain, en 1968. Si certaines ventes aux enchères ont été couronnées de succès, comme la vacation de Binoche et Giquello du 23 juillet dernier ou celle de la collection Sidney et Bernice Clyman chez Sotheby’s New York, le 30 juin, le Parcours fait office de test. Bernard Dulon le confirme : «On attend la reprise du marché des galeries qui sera certainement en septembre.»

 

Culture baoulé, Côte d’Ivoire, fin du XIXe-début du XXe siècle. Statue d’époux de l’au-delà, bois à patine suintante, h. 48 cm. Galerie Al
Culture baoulé, Côte d’Ivoire, fin du XIXe-début du XXe siècle. Statue d’époux de l’au-delà, bois à patine suintante, h. 48 cm. Galerie Alain Bovis. 
PHOTO VINCENT LUC - PHAR

Voyage initiatique
C’est pourquoi, malgré l’incertitude qui plane, le niveau d’exigence est maintenu. Il est important de «démontrer que, quelles que soient les circonstances, il y aura toujours une forte densité de chefs-d’œuvre de la spécialité», garantit Julien Flak, qui ajoute  : «On ne peut pas se permettre de faire un Parcours à moitié, Paris demeure la capitale mondiale des arts premiers.» Il le prouve avec une tête chamanique eskimo archaïque de la culture Old Bering Sea (IIe-Ve siècle), en ivoire (plus de 100 000 €). «C’est un objet extraordinaire, un référent intéressant des premiers peuples qui ont traversé le détroit de Béring vers le début de l’ère chrétienne. Autant on connaît bien les rituels chamaniques de l’Alaska, autant les pratiques et croyances de ces cultures restent encore à comprendre.» Bernard Dulon, de son côté, renoue avec ses premières amours en proposant des œuvres d’Amérique précolombienne, un voyage initiatique au cœur des rites magiques et chamaniques des pays d’Afrique et du Pérou à travers son exposition «Bois sacrés d’Afrique et d’Amériques». À noter : un récipient à chaux poporo du peuple huari (600-900). Les chefs-d’œuvre seront nombreux : un élément d’une flèche faîtière gomoa kanake (Nouvelle-Calédonie) chez Franck Marcellin, une figure reliquaire sango (Gabon) chez Philippe Ratton, une statue mambila (Nigeria) chez Abla et Alain Lecomte, un masque igbo (Nigeria) chez Dalton Somaré, une tablette d’orfèvre baoulé (Côte d’Ivoire) chez Bernard de Grunne, une tête dogon du XIe-XIIe siècle (test CIRAM) à la galerie Monbrison... Une autre conséquence de la crise est le peu de galeries spécialisées en archéologie qui seront de la partie. Alors que les organisateurs souhaitaient s’ouvrir à ce secteur l’année dernière, on passe de huit à quatre enseignes. Cahn (Bâle), l’Ibis (Marrakech) ou Harmakhis (Bruxelles) seront absentes mais la galerie Cybèle intègre l’aventure pour la première fois avec, tout particulièrement, une poupée magique du Moyen-Empire (XIe dynastie, 2061-1991 av. J.-C.) – dans un état exceptionnel de conservation puisqu’elle possède toujours sa chevelure en perles – proposée autour de 60 000 €, ou une statue assise au nom de Hem Menou (200 000/300 000 €), datant de la VIe dynastie (2345-2181 av. J.-C). «Les titres du personnage sont très intéressants, car ils nous informent que Hem Menou tenait un rôle très important à la cour du pharaon. Il était chancelier du dieu, chef de troupe, prospecteur de minéraux, en étroite relation avec le trésor royal, soit l’équivalent d’un ministre des finances actuel», nous apprend Tanguy Moreau. Si l’objet trônait déjà sur le stand de la galerie à la Tefaf en mars dernier, il a gardé une certaine virginité puisque la foire a été fermée prématurément. Antonia Eberwein s’est attachée pour sa part à choisir des objets à même de toucher la sensibilité de collectionneurs d’arts tribaux et extra-européens qu’elle a déjà approchés l’année dernière, avec des petits bronzes votifs tardifs (de 3 000 à 10 000 €) et des vases de la période prédynastique de Nagada (3600-3300 av. J.-C.), dont la pureté de la ligne est soulignée par la bichromie rouge et noire (de 3 000 à 10 000 €). Malgré cette année chamboulée, Parcours des mondes demeure néanmoins «un événement de référence mondiale du marché privé des arts tribaux et extra-européens, il n’y en a pas d’autres», conclut Bernard Dulon. On n’attend plus que le public pour que septembre 2020 soit vraiment le moment de la relance du marché en galerie.

 

Culture Old Bering Sea, Alaska, eskimo archaïque, 100-500, tête sculptée, h. 7.6 cm. Galerie Julien Flak. PHOTO DAVID MARLOWE
Culture Old Bering Sea, Alaska, eskimo archaïque, 100-500, tête sculptée, h. 7.6 cm. Galerie Julien Flak.
PHOTO DAVID MARLOWE


 

Quelques pistes pour les nouveaux collectionneurs
 
Culture Gouro, Côte d’Ivoire, XXe siècle, poulie, bois, ancienne patine d’usage noir brillant, brun-rouge aux angles, h. 20,5 cm. Galerie
Culture Gouro, Côte d’Ivoire, XXe siècle, poulie, bois, ancienne patine d’usage noir brillant, brun-rouge aux angles, h. 20,5 cm. Galerie Dodier (Avranches).
DR

Tous les acteurs du marché s’accordent à dire que le vivier d’acheteurs est vieillissant et qu’il est fondamental d’attirer de jeunes amateurs. Un signal fort est lancé par les organisateurs de Parcours des mondes, qui ont choisi Norberto Izquierdo comme parrain de cette édition : érudit, il construit sa collection dans une fourchette de prix très large. De 200 € pour des poids akan qu’il avait achetés à Noël dernier pour son fils de 9 ans, qu’il initie aux arts extra-européens, jusqu’à 10 000/20 000 € pour les pièces les plus chères. La galerie Vallois réunit d’ailleurs un ensemble de près de deux cents de ces poids à peser la poudre d’or issus des cultures akan, ashanti, baoulé et atié, provenant de l’ancienne collection Paolo Morigi (1939-2017), entre 500 et 1 500 €. Poissons, scorpions, crocodiles, tortues ou volatiles, personnages, sabres, chaises ou encore masques sont autant de représentations qui illustrent la richesse de ce corpus d’objets extraordinaires. Une piste est en effet à creuser du côté des objets utilitaires, qui n’ont pas le prestige de la sculpture. Laurent Dodier a mis une dizaine d’années pour collecter la cinquantaine de poulies de métiers à tisser, «dont les plus belles sont celles des Gouro, peuple de la Côte d’Ivoire. Ce sont des objets de qualité, authentiques et à prix raisonnables (entre 1 000 et 7 000 €)». Julien Flak réserve ainsi des amulettes eskimos autour de 500 €, la galerie Cybèle un œil oudjat en faïence égyptienne à 800/1 000 € et Stéphane Jacob des petits formats de l’artiste aborigène Linda Walker Napurrurla dès 400 €.
à savoir
Parcours des mondes
Du mercredi 9 au dimanche 13 septembre

(de 11 h à 19 h, le dimanche de 11 h à 18 h).
Paris, quartier des Beaux-Arts,
Saint-Germain-des-Prés.
www.parcours-des-mondes.com
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