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Parcours des mondes : voir encore plus loin

Le 21 juillet 2017, par Céline Piettre

Fort de sa réputation de grand-messe de l’art tribal, le salon parisien profite de sa seizième édition pour découvrir de nouveaux horizons, voguant de la Polynésie aux confins de l’art contemporain.

Parcours des mondes : voir encore plus loin
Congo-Brazzaville, XIXe siècle. Fétiche batéké, bois et résine, l. 26 cm.
Collecté entre 1924 et 1933 par Robert Lehuard.

© Abla et Alain Lecomte, photo Paul Louis

Paris a son triangle d’or de l’art tribal. Quelques rues aux noms chargés d’histoire  Mazarine ou Visconti  qui forment en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés une constellation observée par les collectionneurs du monde entier. Chaque rentrée depuis 2001, à l’occasion du salon Parcours des mondes, les galeries qui y vivent à l’année présentent une sélection de leurs plus belles pièces, accueillant pour l’occasion leurs consœurs de l’étranger. C’est ainsi que du 12 au 17 septembre prochain, soixante-six exposants  en grande majorité des enseignes françaises, belges et américaines  dévoileront leurs trésors. «Des objets d’une qualité inégalée», grâce à un «vetting de plus en plus drastique», comme le souligne Pierre Moos, son directeur général. «Il y a cinq ans, on pouvait retirer quatre-vingts pièces au moment de la sélection finale, contre seulement six aujourd’hui ; ce qui prouve que les marchands eux-mêmes se montrent de plus en plus exigeants.»
 

Bambara, Mali, début du XXe siècle. Statue, bois, h. 71,5 cm. © Galerie Lucas Ratton, photo Vincent Girier-Dufournier
Bambara, Mali, début du XXe siècle. Statue, bois, h. 71,5 cm.
© Galerie Lucas Ratton, photo Vincent Girier-Dufournier

Bonnes affaires
Ne pas se fier à sa grande convivialité que l’on doit au Café tribal, lieu quotidien de débats, et à ses nombreuses expositions thématiques , ni à ses airs de promenade de santé : c’est dans la discrétion feutrée d’un bureau, et non sur un stand à la vue de tous, que s’échangent coupes de champagne et espèces sonnantes. Parcours des mondes s’avère une manne providentielle pour les galeries. Il y a trois ans, dans la seule rue des Beaux-Arts, les transactions pour les arts africains se sont élevées à plus de 4 M€. C’est là que la galerie Flak s’apprête à ouvrir un espace agrandi et rénové, où les traits austères des masques eskimo (un régal pour les amoureux d’épure) côtoient une boîte à trésors maori. Comme pour ses confrères, la manifestation lui rapportera environ 75 % du chiffre d’affaires annuel. Un pourcentage officiel, dont on devra se contenter, les marchands préférant garder pour eux les détails de leurs livres de compte. Mine d’or ? En tout cas, un site de rencontres idéal pour séduire de nouveaux collectionneurs européens et américains, voire australiens  les Chinois, eux, se comptent encore sur les doigts de la main. Petit nouveau de cette édition, mais familier du Parcours pour avoir dirigé la galerie Philippe Ratton pendant quatre ans, Éric Hertault, qui vient d’ouvrir sa propre enseigne, entend bien profiter de l’aura de la manifestation. «Ce sera l’occasion d’y tester auprès des amateurs mon goût pour les objets faciles de lecture, en provenance de Côte d’Ivoire ou du Gabon», explique-t-il. Patines brillantes pour intérieurs cossus. Autre primo-arrivant, le marchand basé à San Francisco Erik Farrow, qui espère «élargir sa clientèle européenne» avec un ensemble de pièces ethnographiques incluant des armes, sa spécialité.

Iles Marquises, Polynésie française, XVIIIe siècle. Statue Tiki ke’a, basalte, 14,5 cm. © Michael Evans
Iles Marquises, Polynésie française, XVIIIe siècle. Statue Tiki ke’a, basalte, 14,5 cm.
© Michael Evans

Casting de rêve
Parmi les objets ayant passé haut la main l’épreuve du vetting, on trouve une reine de beauté Bambara du Mali (galerie Lucas Ratton), aussi imposante par sa taille (71,5 cm) que par l’autorité de ses formes, et, chez Bernard Dulon, une sculpture du Gabon «aux proportions parfaites», rare exemple d’ancêtre féminin Fang. Toujours en Afrique centrale, les fétiches Batéké de la collection Sophie et Claude Lehuard, collectés par le père de ce dernier, Robert, sont à l’honneur chez Abla et Alain Comte. Moins importants en nombre sur le marché que leurs homologues d’Afrique, les objets d’art océanien tentent d’année en année de se faire une place au soleil, notamment chez Anthony JP Meyer qui consacre son espace aux tapas (étoffes végétales) des îles Salomon et du lac de Sentani, dont un très grand exemplaire de couleur bleue, orné d’une frise de lamantins  les fameux dugongs décrits par Jules Verne dans Vingt mille lieues sous les mers. L’Asie, avec sa fausse jumelle l’Asie du Sud-Est, représentée par moins d’un quart des marchands, reste pourtant l’objectif n° 1 de Parcours des mondes. «Nous voulons faire de Paris la première place pour l’art asiatique, s’engage Pierre Moos, rien d’impossible quand on voit les très beaux objets vendus tous les ans à Drouot.» Un discours bien rôdé  c’est connu, la confiance booste l’économie , qui s’appuie sur quelques enseignes sérieuses. Parmi elles, la galerie de Christophe Hioco vient avec une sélection de bronzes thaï des XVe et XVIIe siècles. Pont entre Asie et Océanie, les objets en provenance d’Indonésie sont particulièrement chouchoutés chez Pascassio Manfredi. Inédite sur le marché, une figure ancestrale masculine de l’île de Flores impressionne par sa peau de bois tannée par le vent, le sel et l’eau. Ici, la nature a participé à en sculpter les formes. On lui connaît un pendant féminin, tout aussi énigmatique, conservé à la Yale University Art Gallery, dans le Massachusetts.
Vers des territoires inexplorés
Des objets «extra-extraordinaires» chez Alain Bovis, des masques sélectionnés pour leurs affinités avec l’œuvre de Picasso chez Charles-Wesley Hourdé, des cartes indiennes des XVIIIe et XIXe siècles chez le Londonien Kapil Jariwala… Parcours des mondes porte bien son nom, invitant à la découverte. Il propose cette année un focus sur la discrète Polynésie française, s’associant au lancement d’un ouvrage sur les tapas (éditions Somogy). «Les collectionneurs d’art océanien que je connais, beaucoup moins nombreux que ceux d’art africain, s’intéressent tous à l’art polynésien», nous informe Michael Evans. Le marchand américain a justement réuni un lot de massues provenant de Polynésie, «les plus recherchées de toutes». Un dépaysement encore plus poussé pour cette édition, avec l’ouverture du salon à la création actuelle. Le galeriste d’art contemporain Javier Peres, nommé président d’honneur, convie à confronter dans l’Espace tribal des objets du Nigeria à des œuvres actuelles (voir interview, page 12). Effet de mode ? «Cela fait très longtemps que je prône le mariage entre arts contemporain et tribal, nous répond Pierre Moos, cette tradition remonte au début du XXe siècle.» Selon lui, 60 % des «gros» acheteurs d’art tribal viendraient de l’art moderne et contemporain. En ces temps où le «cross collecting» séduit de plus en plus les collectionneurs, la diversité rime avec prospérité. Parcours des mondes l’a bien compris.

 

6 QUESTIONS À
JAVIER PERES


À 45 ans, Javier Peres représente la nouvelle génération de collectionneurs d’art tribal. En 2002, cet avocat d’origine cubaine ouvre à San Francisco sa galerie d’art contemporain, Peres Projects, désormais établie à Berlin. Depuis, il partage son temps entre Art Basel, où fut remarquée cette année son artiste Donna Huanca, et les maisons de ventes et galeries spécialisées afin d’assouvir sa passion pour l’art africain classique. Volubile, il l’est autant sur les réseaux sociaux qu’en face-à-face, intarissable quand il s’agit de décrire le port de tête d’une statue Bambara. Conversation à bâtons rompus avec le nouveau président d’honneur de Parcours des mondes 2017.

 
Photo Hans - Georg Gaul
Photo Hans - Georg Gaul

Quel collectionneur êtes-vous ?
Je me vois plutôt comme quelqu’un de réfléchi. Je travaille avec un conseiller et mène en parallèle mes propres recherches sur chaque objet qui suscite mon intérêt. J’ai toujours une idée assez précise de la somme que je suis prêt à dépenser pour acquérir une pièce, même si je dois pour cela repartir les mains vides. Je préfère garder les choses sous contrôle, afin que ma collection grandisse à un rythme maîtrisé.

Pourquoi cet attrait exclusif pour l’art tribal africain, et notamment les objets en provenance du Nigeria ? Ces derniers sont-ils particulièrement difficiles à trouver sur un marché où les belles pièces se font rares ?
Je ressens une connexion très forte, à la fois esthétique et intellectuelle, avec l’art africain, sans que je parvienne à dire pourquoi. C’est sûrement lié à ma fascination pour ces différentes cultures, et au plaisir que je retire à me documenter sur le sujet. Depuis vingt ans que je collectionne, mon goût a beaucoup évolué. Je me suis toujours intéressé à l’art du Nigeria, mais je n’arrivais pas à en appréhender toute la singularité. Les œuvres de cette région sont bien souvent recouvertes d’une patine sacrificielle formant une croûte épaisse. En d’autres termes, elles ne possèdent pas la surface brillante qui fait le charme des pièces provenant de Côte d’Ivoire ou du Gabon. Mon déménagement à Berlin, où j’ai commencé à fréquenter le musée ethnographique, a participé à ce changement, tout comme ma rencontre avec Bruno Claessens [directeur du Département d’art d’Afrique et d’Océanie pour l’Europe chez Christie’s, ndlr], qui m’a aidé à mieux comprendre cette culture et, par conséquent, à en apprécier les formes. Le marché est plutôt bien pourvu dans ce domaine, même si trouver la bonne pièce exige un œil entraîné. Leur cote a augmenté, mais ils restent toujours plus accessibles, à qualité égale, que leurs homologues du Gabon ou de la Côte d’Ivoire. Ce qui n’est pas négligeable, car je suis très exigeant sans avoir pour autant des moyens illimités.

Que dire du marché parisien, vous qui avez vécu quelques années dans la capitale ?
Mon compagnon est français, et de plus en plus impliqué dans ma collection. Nous explorons donc régulièrement tout ce que Paris a à nous offrir. L’une des pièces dont je suis le plus fier, une statue féminine Sénoufo de Côte d’Ivoire par le maître du dos cambré, a été achetée récemment à l’Hôtel Drouot. Je fréquente également Parcours des mondes et les galeries de Saint-Germain-des-Prés. Tout cela fait partie de ma routine, et j’adore ça !

Une pièce favorite, parmi la centaine en votre possession ?
C’est très difficile de répondre à cette question, car ça change tout le temps ! J’ai tendance à vivre au quotidien avec les objets que j’aime le plus afin de les contempler à l’envi. La sculpture qui m’a donné le plus de plaisir dernièrement est une figure masculine d’un artiste mumuye anonyme, qui a été collectée dans les années 1960. Elle appartenait à la collection parisienne Durand-Dessert. Je l’ai installée dans la chambre à coucher ; mon ami et moi l’observons sous tous les angles, nous sommes complètement obsédés par elle ! Je possède également une statue de l’ethnie Kaka, achetée chez Entwistle Gallery pendant Parcours des mondes. C’est certainement la sculpture la plus importante (et énigmatique !) de ma collection. Elle a fait définitivement basculer mon goût vers des pièces plus expressionnistes.

Parcours des mondes vous a proposé de confronter des œuvres d’art contemporain issues de votre collection avec des pièces d’art tribal exposées par les marchands. Qu’est-ce qui vous excite dans cet exercice, par ailleurs déjà pratiqué dans votre galerie à Berlin ?
J’aime explorer cette alchimie qui selon moi existe entre arts contemporain et tribal, leurs liens invisibles. Dans l’exposition pour Parcours des mondes, baptisée «The Lion and the Jewel» («Le lion et la perle») d’après une pièce de l’auteur nigérian Wole Soyinka, je présente le travail de deux artistes de ma galerie, dont je collectionne aussi les œuvres : Melike Kara et Donna Huanca. Elles ont une conception très pure de leur pratique, ce qui les rapproche naturellement de l’art tribal…

Profiterez-vous de cette édition pour faire votre shopping ?
C’est toujours mon objectif. La plus belle édition de Parcours des mondes sera forcément celle où j’aurais pu acquérir une œuvre exceptionnelle. Mais ça dépasse le seul enjeu commercial. Il s’agit à chaque fois d’élargir un peu plus mon champ d’intérêts, de connaissances, et de me faire des «amis», passionnés comme moi d’art africain.


 

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