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PAD Paris, De plain-pied dans le XXIe siècle

Publié le , par Stéphanie Pioda

Avec l’arrivée en force de jeunes marchands et l’évolution du goût des amateurs, la présence du design contemporain renouvelle peu à peu l’image du PAD. Démonstration dans les allées de cette vingt-troisième édition.

Nacho Carbonell (né en 1980), Lily Pad Tree, 2018, structure en acier, treillis métallique,... PAD Paris, De plain-pied dans le XXIe siècle
Nacho Carbonell (né en 1980), Lily Pad Tree, 2018, structure en acier, treillis métallique, béton, plâtre et mélange paverpol, h. 174 cm, l. 112 cm. Pièce unique. Carpenters Workshop Gallery.
Courtesy Carpenters Workshop Gallery, Paris, Londres, New York, San Francisco

Les arts décoratifs se conjuguent au présent dans cette nouvelle édition parisienne du PAD, une tendance qui s’y affirme tout particulièrement. Plusieurs raisons à cela : «Presque deux décennies après son début, on est en train de réellement basculer dans le XXIe siècle, comme c’était le cas pour le XIXe, les grands ébénistes du XVIIIe siècle ne s’étant pas arrêtés en 1800 !», analyse Patrick Perrin, le fondateur du salon. Mais au-delà de ce glissement naturel de la création et du renouvellement de générations, on peut aussi avancer des explications pragmatiques : il est très difficile de trouver des paires de canapés de cinq mètres de long pour de vastes demeures, par exemple, d’où le recours à des ensembliers et des commandes à des designers qui peuvent répondre à une demande précise. De plus, les jeunes marchands n’ont pas nécessairement les finances pour acquérir des pièces de mobilier des noms iconiques qui circulent en boucle dans les ventes aux enchères ou dans les salons, les Perriand, Prouvé, Eames, Panton, Arad… L’heureuse conséquence est de sortir d’un carcan normatif pour mettre en lumière des jeunes designers, et orienter les amateurs vers de nouvelles perspectives.
 

Côte nord, Sepik Papouasie- Nouvelle-Guinée. Figure masculine Aitape, h. 52 cm. Acquis dans les années 1930. Galerie Flak.
Côte nord, Sepik Papouasie- Nouvelle-Guinée. Figure masculine Aitape, h. 52 cm. Acquis dans les années 1930. Galerie Flak.© Galerie Flak © Photo D. Voirin



À la croisée de l’art et du design
Ces jeunes galeries marchent dans les pas d’enseignes de référence, telle Carpenters Workshop, qui consacre un solo show au designer espagnol Nacho Carbonell. Sont dévoilées douze pièces récentes en bronze évoquant  dans la continuité de la collection «Cocoon»  une sorte de jardin botanique, avec des objets-sculptures pensés comme des organismes prêts à s’animer, des «objets porteurs d’un élément fictionnel ou imaginaire permettant d’échapper au quotidien», souligne le designer. Un créateur à la croisée de l’art et du design  ce qu’il revendique. La porosité des frontières est de plus en plus fréquente, ce qui transpire également dans les sculptures-luminaires en exemplaire unique de Valérie Jolly, à la galerie Grosserez, ou dans les céramiques de Chieko Katsumata (Dutko), qui recrée un cabinet de curiosités idéal. Virginie Dumont de Chirée, de la Maison Rapin, relève un intérêt croissant pour les pièces utilisant des matériaux nobles et naturels, comme les pierres ornementales que l’on retrouve sur les déclinaisons «Turquoise» de Kam Tin, une marque que Philippe Rapin a relancée depuis bientôt vingt ans, multipliant les éditions uniques ou limitées, avec des marqueteries en turquoises ou en œil-de-tigre, des enfilades en pyrite, des cabinets en ambre ou encore des lustres en laiton. Si la maison reste discrète sur les prix, Virgile Dumont de Chirée nous rapporte qu’«en octobre 2012, une enfilade en turquoises s’est vendue chez Christie’s plus de 200 000 €».

 

François Cante-Pacos (né en 1946), cabinet Cyclade, vers 1970, bois de chêne et laque rouge, 162 x 80 x 47 cm, édition limitée à 8 exemplaires et 4 ép
François Cante-Pacos (né en 1946), cabinet Cyclade, vers 1970, bois de chêne et laque rouge, 162 80 47 cm, édition limitée à 8 exemplaires et 4 épreuves d’artistes. Galerie Yves Gastou.Courtesy galerie Yves Gastou © Photo Adrien Millot



Vers le contemporain
Cette évolution de l’offre du PAD vers le design contemporain se justifie également à travers deux facteurs, selon Hélène Martel-Greiner : «La rareté des œuvres historiques non traçables (provenant de collections particulières et non de ventes publiques) et la demande de clients pour des pièces spectaculaires d’un accès culturel facile.» Mais malgré ce constat, la galeriste ne cède pas à ces sirènes. Elle préfère l’exigence et surprendre les visiteurs en se concentrant sur des œuvres sortant des chemins battus, comme une grande table de salle à manger de Maria Pergay (68 000 €), conçue pour un grand collectionneur belge dans les années 1970. «On n’en connaît que deux exemplaires, dont les plateaux n’ont pas exactement les mêmes dimensions», précise-t-elle. C’est également ce travail de fond et ce sérieux qui participent de la réputation du PAD Paris, et de la venue de dix-huit galeries pour la première fois (Patrick Fourtin, Maison Jaune, Thierry Lemaire, galeries Mika, des Multiples, Oren Nataf, objets d’émotion, Pierre-Augustin Rose…) ou du retour d’autres, dont Jean-Marc Lelouche et Jean-Christophe Charbonnier. Tous savent qu’ils vont y croiser des amateurs intéressés et fidèles, sensibles à l’éclectisme qui est la marque de fabrique du salon. «Nous y trouvons un public qui mélange avec bonheur des passionnés d’art primitif autant que des visiteurs curieux à la recherche de nouveauté, des amoureux des beaux objets, des spécialistes du design qui n’ont jamais posé leur regard sur des œuvres anciennes d’Afrique, d’Océanie ou d’ailleurs, et qui, là, se laissent aller à la découverte», s’enthousiasme Julien Flak. Ce spécialiste des arts extra-européens propose aux visiteurs un voyage «Du Pacifique Nord au Pacifique Sud sur les traces du capitaine Cook», comme l’indique le titre de son exposition : du Grand Nord américain  avec des masques yu’pik ou des ivoires eskimo des civilisations archaïques Old Bering Sea  aux mers du Sud, avec une massue wahaika (maori) de la collection Hooper ou une rare figure masculine «Moai Tangata» provenant de la collection Vérité (sur le stand, de 1 000 à 50 000 €). De son côté, si Jean-Christophe Charbonnier a largement vendu des pièces prestigieuses à des institutions de référence comme le Louvre Abu Dhabi ou le musée Guimet, il revient au PAD Paris avec deux pièces spectaculaires (entre 30 000 et 100 000 €) : un casque japonais (kawari kabuto) de la première moitié de l’époque d’Edo (1603-1868), un autre en fer laqué noir de type etchu zunari, doté d’ornements latéraux en bois laqué représentant des oreilles de lapin. Ces casques sont des insignes de pouvoir mais étaient également destinés à être reconnus de loin en pleine bataille. L’autre objet est un manteau en cotte de maille décoré avec des carreaux de fer laqués or, le seul exemplaire du genre connu. Beaucoup d’autres surprises rythmeront la visite de soixante-dix stands, des bronzes chinois antiques de Christian Deydier (grande surprise que la venue de ce marchand pour la première fois de l’histoire du PAD) aux sculptures animalières contemporaines chez Philippe Heim (en particulier le puma en bronze de Jean-François Gambino), en passant par un Pied de Matisse chez Hélène Bailly (modèle de 1909, fonte de 1952), le guéridon d’André Sornay des années 1920 chez Alain Marcelpoil ou le lit «soleil» en ébène de Macassar de Jacques-Émile Ruhlmann chez Jacques Lacoste, commandé par Pierre Laurent en 1923. La longue histoire des arts décoratifs s’écrit encore au PAD.

 

Jean-Marie Fiori (né en 1952), banc Rome, 2013, bronze, signé, fonderie Deroyaume, édition limitée à 25 exemplaires, 95 x 180 x 50 cm. Galerie Dumonte
Jean-Marie Fiori (né en 1952), banc Rome, 2013, bronze, signé, fonderie Deroyaume, édition limitée à 25 exemplaires, 95 180 50 cm. Galerie Dumonteil.
Courtesy Galerie Dumonteil

4 questions à
Linda Pinto
Le Studio PAD lui est cette année confié. Linda Pinto a créé un ponton, symbolisant le début d’un voyage vers un nouvel art de vivre

Comment mettre en scène les arts décoratifs dans un salon comme le PAD ?
Avec fantaisie, poésie et humour, en élaborant un décor qui réponde à une envie du moment. Ici, il s’agit d’un bord de mer, mais cela aurait pu être un coin de cheminée ou une chambre à coucher. La sélection des pièces s’est faite naturellement, avec la volonté de mettre en avant un savoir-faire.

Pouvez-vous nous décrire ce ponton ?
Une des idées était de jouer sur une mise en scène «In and Out». Le ponton est construit en bois, proche du sol, mais suffisamment haut pour que l’on puisse s’asseoir dessus. Il déborde en partie sur une des allées du salon. Le sol est une moquette qui imite le sable à marée basse. Le reste du décor évoque une cabane de pêcheur du bassin d’Arcachon, mais cela pourrait être n’importe où. En arrière-plan, une vue de paysage de bord de mer. Bien évidemment, nous présentons du mobilier spécialement créé pour l’occasion.

De quoi se compose-t-il ?
Il présente un modèle de chaise, un autre de fauteuil, un stool et un paravent. Nous aimons les matériaux simples utilisés de manière raffinée. Ici, au paillage classique, nous avons souhaité associer des brins de couleur, ce qui a été extrêmement complexe à mettre en œuvre à cause de la parfaite régularité que cela implique. Le dossier ajouré est également une prouesse technique, car la paille se travaille en tension. S’il y a toujours une face plus belle que l’autre, ici, les deux côtés se devaient d’être parfaits. Le paravent fait appel à une autre technique, car il est en jonc de mer et non pas en brins de paille.

Vous travaillez avec des artisans d’art. Comment se passent ces collaborations ?
Collaborer avec les grands artisans est toujours extrêmement enrichissant. Nous nous nourrissons de leur savoir-faire, tout en les poussant dans leurs retranchements. Cette expérience de paillage en est l’illustration parfaite. Cela a l’air simple, mais un paillage avec des brins de couleur qui se répondent et un vide au centre est en fait d’une extrême complexité. La qualité et le raffinement du savoir-faire se raréfient, la grande expérience se fait rare. Le temps a un coût inestimable, également.

 
Crayonné du projet du ponton Pinto pour le studio PAD.
Crayonné du projet du ponton Pinto pour le studio PAD.© Cabinet Pinto
À savoir
PAD Paris Art + design. Jardin des Tuileries (entrée 234, rue de Rivoli), Paris Ier.
Du mercredi 3 au dimanche 7 avril 2019.
www.pad-fairs.com
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