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P. Boon la collection sans concessions

Publié le , par Stéphanie Perris

P. Boon, collectionneur, invité de la première édition des Rencontres nationales de la bande dessinée d’Angoulême nous livre sa vision du marché du septième art. Sans langue de bois.

Isaac le pirate, tome 5 : Jacques, planche 3, par Christophe Blain (Collection P.... P. Boon la collection sans concessions
Isaac le pirate, tome 5 : Jacques, planche 3, par Christophe Blain (Collection P. Boon).
© DARGAUD, 2016

Né au pays de Tintin il y a plus de cinquante ans, P. Boon n’avait pas d’autre choix que d’aimer la BD. À 12 ans, il dévorait Spirou Magazine, le mensuel Strange et… Fluide Glacial. Jeune adulte, il embrasse ensuite une carrière de réalisateur et de scénariste dans la veine humoristique. De sa vie, nous ne saurons pas plus… Sans être timide, l’homme tient à un certain anonymat : aucun contact téléphonique, aucun échange visuel. L’interview s’est donc déroulée par mail. Les puristes y trouveront sûrement à redire. Mais cette correspondance clandestine a favorisé une liberté de ton assumée !
Parlez-nous de votre passion pour la BD. Que collectionnez-vous dans ce domaine et depuis quand ?
J’ai commencé par collectionner intensivement les produits dérivés BD, en particulier les statuettes en résine, il y a une dizaine d’années environ. Puis, cinq ans plus tard, j’ai découvert le monde merveilleux des originaux de bandes dessinées, par le biais d’un ami, que mon banquier et moi-même ne remercions pas ! Je collectionne tous azimuts et les œuvres acquises ne correspondent pas forcément à des lectures de jeunesse. Mais de façon générale, l’effet « madeleine de Proust» joue un rôle important dans ce type de collection. Néanmoins, je fonctionne au coup de cœur, graphique ou narratif,. C’est ma seule règle, immuable. Je n’ai donc pas d’auteurs fétiches, mais des chouchous, tels que Jacobs, Andréas, Schuiten, Manara, Will, Gotlib, Kirby, Frank Miller et j’en passe… Les nouveaux auteurs ou les illustrateurs font également partie de ma collection, qui compte à ce jour environ trois mille références. Au fil des années, je cible beaucoup plus mes acquisitions, à la recherche de pièces emblématiques.

La montée logarithmique des prix pour les auteurs à la mode laisse sur le carreau bon nombre de petits collectionneurs passionnés.

Vous interviendrez, aux Rencontres nationales, lors de la table ronde dédiée au marché de l’art. Quel regard posez-vous sur ce secteur ?
En six ans de collection, j’ai vu les prix monter, avec frénésie pour certains auteurs, et décliner pour bon nombre d’autres. Aujourd’hui, des artistes en devenir ont des prétentions de prix incompréhensibles, parfois validées avec succès par les galeristes, mais où seront-ils dans dix ans ? Il y a des effets de mode et le marché est fragile : passé un certain niveau de valeur, il reste un tout petit nombre d’amateurs capables de casser leur tirelire pour acquérir une pièce. Si l’un ou plusieurs de ces gros portefeuilles se retirent du jeu, qu’arrivera-t-il ? On nous dit que de nouveaux acteurs fortunés arrivent régulièrement sur la place, mais mon sentiment est que cela reste un marché de niche.
D’après vous, comment cela pourrait-il évoluer ?
Le vrai challenge, c’est de donner ses lettres de noblesse à la BD, qualifiée au mieux d’art mineur ou d’art populaire. Les prix en augmentation contribuent à crédibiliser ce formidable médium, qui recèle de nombreux chefs-d’œuvre, mais le jour où la BD se retrouvera dans les musées classiques, une étape fondamentale sera franchie. Pour le public, l’équation est simple : « truc peinturluré sur un support » + « je vois ça dans un musée sur un très grand mur blanc » + « ça coûte un pognon fou » = art. Mais nous n’y sommes pas encore.

 

Passerelle Hugo Pratt, Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême.
Passerelle Hugo Pratt, Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême.© Philippe Métifet

Que pensez-vous des derniers records obtenus par certaines planches ?
Comme je l’ai dit, et pour paraphraser un ancien président : il y a dans ce marché une fracture sociale entre auteurs. En salle de ventes, des têtes d’affiches, comme Hergé, Bilal, Moebius, creusent l’écart par rapport à d’autres tout aussi admirables. Effet de mode ? Je ne pense pas. Clientèle de spéculateurs, passé un certain niveau de prix ? Certainement, et ma foi, pourquoi pas ? Quand on débourse 500 000 € pour une pièce, on espère quand même qu’à terme elle les vaudra toujours, voire beaucoup plus.
Est-ce l’arbre qui cache la forêt et ce marché est-il finalement tout autre ?
Le marché de la BD est vaste, les sorties d’albums sont nombreuses et une majorité de dessinateurs peinent à vivre de leur métier. Les auteurs présentés dans les galeries et les salles sont la partie visible de l’iceberg, ceux dont le talent et/ou le succès en librairies légitime leur statut d’artiste et non plus d’artisan. La présence de certains noms est discutable, mais c’est le cas de n’importe quel médium artistique. Dernier élément : la montée logarithmique des prix pour les auteurs «à la mode» laisse sur le carreau bon nombre de petits collectionneurs passionnés qui finissent par observer le marché plutôt qu’y prendre part. L’objectif rêvé des vendeurs (galeries et salles) serait de voir débarquer sur le marché les collectionneurs d’art contemporain, pour lesquels les montants en jeu sont dérisoires comparés à leur domaine de prédilection. Quand cela arrivera, les notions d’investissement et de spéculation seront encore plus présentes qu’aujourd’hui, et ce n’est pas forcément une nouvelle qui me fait grimper aux rideaux.

Lors de ces rencontres, je m’attends à des débats sur des sujets plus pointus qu’au festival, destinés à une audience tout aussi pointue.

Selon vous, ce marché a-t-il été d’abord promu par les galeries, les ventes aux enchères jouant un rôle essentiellement médiatique ?
Absolument, oui. L’actualité de l’artiste entre également en compte : la sortie d’un album ou le succès d’une série BD auquel il contribue. Mais derrière un auteur dont la cote monte, il y a un galeriste qui fait le boulot. Et derrière l’évolution positive de la BD en termes d’image, il y a les salles de ventes et leurs méthodes éprouvées : expositions de prestige aux quatre coins du monde, catalogues sur papier glacé, réputation générale de la maison de ventes, communication presse… On vend de «l’Art», monsieur ! Pas du petit Mickey ! Depuis quelques années, on observe un partenariat entre maisons de ventes et patrons de galeries, qui deviennent officiellement experts dans leur domaine de prédilection. Cela permet de valoriser des auteurs liés à leur galerie mais surtout, de faire le forcing auprès des collectionneurs historiques pour les inciter à sortir de belles pièces de leur collection. Les récents résultats de vente, en augmentation constante, laissent espérer auxdits collectionneurs une plus-value fastueuse, et la perspective de donner un bon coup de projecteur médiatique sur leur passion achève de convaincre les plus réticents. Et pour l’instant, ça marche ! Mais ne nous leurrons pas : pour une très large partie des acteurs évoqués ici, la première motivation, ce n’est pas l’ambition de hisser la BD vers le haut. C’est l’argent. La notoriété artistique de ce fabuleux média n’est qu’un instrument de communication, voire un dégât collatéral.
Privilégiez-vous les achats en galerie ou aux enchères ?
Les deux ! Depuis le succès des ventes de BD en salles, les galeries ne proposent quasiment plus de belles pièces anciennes à leurs clients. Ils les gardent pour leurs catalogues de ventes aux enchères ou ne peuvent les sortir qu’à cette condition. Restent les transactions en direct, entre collectionneurs ou marchands en chambre qui se présentent comme tels. Les prix sont rarement plus intéressants, mais les pièces proposées peuvent l’être.

P. BOON
EN 4 DATES

 
  
  


Fin 1960
Naissance en Belgique.
1975
Plonge dans la BD franco-belge et les comics américains.
2005
Commence à collectionner les produits dérivés BD.
2010
Achète ses premières planches.
À savoir
Vendredi 30 septembre 2016, à 9 h, à la médiathèque de l’Alpha (Angoulême) : P. Boon participera à la table ronde «Marché de l’art : mirage ou nouvelle frontière ?»
dans le cade des Rencontres nationales de la bande dessinée.
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