Olafur Eliasson, l’art à échelle universelle

Le 15 février 2018, par Virginie Chuimer-Layen

Explorant les espaces et la lumière, ce dano-islandais est un acteur engagé du monde, faisant du spectateur le cocréateur de ses œuvres. Rencontre avec un artiste protéiforme.

 
© Photographe Brigitte Lacombe © Olafur Eliasson

Olafur Eliasson est un homme très sollicité. À peine est-il arrivé au pied de la vieille ville de Genève, à l’Espace Muraille, pour présenter sa nouvelle exposition «Objets définis par l’activité» , qu’il doit rentrer à Berlin pour finaliser d’autres travaux avec son équipe. Entre deux avions, l’artiste dano-islandais se prête sans sourciller aux questions des journalistes, même s’il ne se livre parfois qu’avec parcimonie et discrétion. Retour sur un parcours empreint d’une réflexion environnementale, transfigurée par l’art, au service d’une vision humaniste, sensorielle et globale de notre monde. Né en 1967 à Copenhague, Olafur Eliasson partage son enfance entre l’Islande, d’où ses parents divorcés sont originaires, et le Danemark. Enfant, il passe ses vacances chez son père, cuisinier sur un bateau de pêche, et vit avec sa mère, couturière, le reste de l’année. Il dessine et peint déjà beaucoup d’aquarelles. En 1989, il entre à l’Académie royale des beaux-arts du Danemark. Quatre ans plus tard, il présente pour la première fois une œuvre un mur végétal réalisé à partir de mousses d’Islande à la Cologne Art Fair, et a droit peu après à sa première exposition personnelle. Diplôme en poche, il déménage à Berlin et crée le Studio Olafur Eliasson, en 1995. De ses premières années vécues en plein air, au cœur de paysages de mer à la lumière si particulière, de fjords et de geysers, l’homme garde un souvenir ému, éclairant son parcours : «En 1972-1973, j’avais cinq ans et l’Islande rationnait le pétrole. Vers 6, 7 ou peut-être 8 heures du soir, la ville où vivait la famille de mon père coupait la lumière pour économiser l’énergie. Celle de l’extérieur, naturelle, pénétrait alors dans la maison. Tous ensemble, nous admirions de la fenêtre les fjords et le glacier baignés par la clarté bleue du crépuscule. C’était un moment magique d’unité familiale devant ce magnifique spectacle naturel… » Des paroles qui en disent long sur ce qui constituera, plus tard, les ferments de son travail : sa passion pour la planète, la lumière, l’eau, les espaces métamorphosés, son attrait pour l’être humain et les relations sociales. Autant d’appétences récurrentes auxquelles s’ajoute celle pour une esthétique épurée, la technologie et les sciences, au travers d’œuvres architecturales et activées par le visiteur.
 

Ice Watch (2014), douze blocs de glace du Groenland, place du Panthéon à Paris pour la COP 21, 2015.
Ice Watch (2014), douze blocs de glace du Groenland, place du Panthéon à Paris pour la COP 21, 2015. Photographe Martin Argyroglo © Olafur Eliasson


Expérimenter pour percevoir
En 2003, Olafur Eliasson expose à la 50e Biennale de Venise son Blind Pavilion, une architecture géométrique de panneaux de verre clairs ou noirs où le visiteur déambule, éprouvant la fragmentation démultipliée de son image et jouant avec l’extérieur. La même année, il réalise The Weather Project, à la Tate Modern. «Je souhaitais recréer l’impression d’un coucher de soleil perçu à travers la brume», explique-t-il. Pour ce faire, il accroche au plafond un miroir géant, doublant le volume du site, avec pour soleil un demi-cercle animé de deux cents lumières monofréquentes. Au fil de nombreux et grands événements comme «Contact», exposition lumineuse à la Fondation Louis Vuitton en 2014 , l’artiste conçoit des « installations expérimentales » où prismes, boussoles, lentilles, miroirs, s’associent aux objets, aux jeux de lumière, de couleurs, de déformation et de projection, pour produire chez le spectateur, à petite ou grande échelle, de troubles sensations, comme une autre perception du temps et de l’environnement. «Je souhaite amplifier la manière dont l’homme ressent le monde et étudier comment il peut réussir à le changer, ajoute-t-il. Lorsque nous éprouvons des sensations, des émotions, nous existons en tant qu’acteurs responsables de notre vie, sans être victimes de nous-mêmes.»

 

Black Glass Sun, verre convexe noir, acier inoxydable, lumières monofréquentes, transformateur, 120 x 10 cm, installation Espace Muraille, Genève, 201
Black Glass Sun, verre convexe noir, acier inoxydable, lumières monofréquentes, transformateur, 120 x 10 cm, installation Espace Muraille, Genève, 2018. Photographe Luca Fascini, Courtesy de l’artiste et neugerriemschneider, Berlin © 2018 Olafur Eliasson


Esthétique des fluides et enjeux écologiques
En 2014, en reproduisant le lit d’une rivière parcourant une aile entière du musée Louisiana de Humlebæk (près de Copenhague), Riverbed transcendait l’architecture muséale. Avec The New York City Waterfalls, cascade géante sous le pont de Brooklyn en 2008, ou encore celle qu’il plaça en 2016 au cœur des jardins du château de Versailles, l’artiste évoquait notre relation à l’univers, comme l’urgence écologique dont nous sommes les témoins. Celui que l’on qualifie souvent, à tort, de génial designer est effectivement un plasticien investi pour la planète. En 2015, lors de la Conférence sur le climat à Paris, sa pièce Ice Watch, représentant le cadran d’une horloge à l’aide de morceaux d’iceberg provenant du Groenland, fit cependant débat : cette initiative était-elle vraiment environnementale ? Avant de l’installer place du Panthéon, l’artiste avait alors pris soin de publier l’empreinte carbone de son dispositif. S’imposant dans les espaces publics ou plus intimes, ses œuvres ne pourraient voir le jour sans une équipe solide et pluridisciplinaire. Basé à Berlin, dans une ancienne brasserie du XIXe siècle, le Studio Olafur Eliasson accueille ainsi quatre-vingts à cent artisans, scientifiques, techniciens, archivistes, architectes, designers, historiens de l’art et cinéastes, ainsi qu’une équipe de communication pour «développer, produire des œuvres, organiser des expositions», mais aussi contribuer à la recherche, l’édition et la diffusion d’ouvrages. Ajoutez à cela deux cuisiniers car, pour ce plasticien s’essayant même à la scénographie de ballet Tree of Codes, du chorégraphe anglais Wayne McGregor , l’art n’a pas de frontières et inclut celui de bien manger. Sur le toit du studio, un potager bio alimente la cantine, lieu stratégique où se font et défont les idées en devenir. En 2016, il publie Studio Olafur Eliasson : The Kitchen, livre de recettes végétariennes et de «bien vivre» dans tous ses interstices. «Ma sœur est cheffe cuisinière. Je songe à ouvrir un restaurant en Islande…», nous confie-t-il à demi-mot. Depuis 2014, l’atelier s’est étoffé de son pendant en architecture, le Studio Other Spaces. Créé avec l’architecte Sebastian Behmann, il a pour mission de réaliser des projets expérimentaux plus spécifiques à cette discipline et à l’espace public. Un studio a également été inauguré en Islande, à Reykjavik, dans un nouveau complexe dédié à l’art. En leur sein, des workshops et conférences sont organisés afin de transmettre et partager les connaissances, actions fondamentales du mieux vivre-ensemble. Depuis 2012, l’artiste  qui enseigna également à l’Université des arts de Berlin, entre 2009 et 2014, et dirigea dans la même ville l’Institut für Raumexperimente («d’expérimentations spatiales»)  cristallise son empathie à travers Little Sun, une petite lampe solaire destinée aux populations dépourvues d’électricité. Un projet aux multiples ramifications, pensé avec l’ingénieur Frederik Ottesen et auquel il tient beaucoup. «Little Sun est aussi une fondation, explique-t-il. Six cent mille petites lampes ont déjà été vendues à travers le monde, et notamment dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Lorsqu’une famille africaine en achète une pour 8 dollars, elle économise au bout de trois mois un dollar par semaine sur le prix d’achat du pétrole pour une lampe à essence. Ce gain profite beaucoup aux enfants, et notamment aux petites filles, qui peuvent étudier une heure de plus chaque soir. Rechargeable à l’infini, cet objet impactant l’éducation, la santé et l’environnement favorise l’égalité des genres et bouscule le modèle économique actuel.» À la 57e Biennale d’art contemporain de Venise, Green Light - An Artistic Workshop, «mal perçu par le monde de l’art», visait à «réfléchir sur l’optimisation de l’intégration des réfugiés. Des séances de training et de création, où chacun était à la fois professeur et étudiant, se tenaient pour maximiser les échanges. Certains venaient aussi chercher du travail.» De manière globale, les œuvres de ce chercheur très exposé, que les interventions mèneront cette année de Genève et Los Angeles à Munich, en passant par l’Australie et le Massachusetts, évoquent l’Anthropocène. Elles nous éclairent sur la relation au cosmos, à l’espace, aux objets, à l’autre, comme sur notre sens des responsabilités. 

 

Colour Window, acier inoxydable, verre coloré (jaune, bleu, vert, orange, rose, transparent), verre filtre effet couleur (vert, orange), miroir, or, p
Colour Window, acier inoxydable, verre coloré (jaune, bleu, vert, orange, rose, transparent), verre filtre effet couleur (vert, orange), miroir, or, peinture (gris sombre), 85 x 85 x 30 cm, installation Espace Muraille, Genève, 2018.Photographe Luca Fascini, Courtesy de l’artiste et neugerriemschneider, Berlin © 2018 Olafur Eliasson


 

Olafur Eliasson
en 6 dates
5 février 1967 Naissance à Copenhague
1995 Création du Studio Olafur Eliasson
2009-2014 Professeur à l’Université des arts et directeur de l’Institut für Raumexperimente à Berlin
2012 Cocréateur de Little Sun, avec l’ingénieur Frederik Ottesen
2015 Ice Watch, installation pour la COP21 à Paris
2016 Artiste invité du château et des jardins du domaine national de Versailles

 
Waterfall, grue, eau, acier inoxydable, tuyau, pompe, ballast, château de Versailles, 2016.
Waterfall, grue, eau, acier inoxydable, tuyau, pompe, ballast, château de Versailles, 2016. Photographe Anders Sune Berg, Courtesy de l’artiste, neugerriemschneider, Berlin ; Tanya Bonakdar Gallery, New York © Olafur Eliasson
 
À voir
«Olafur Eliasson, Objets définis par l’activité», Espace Muraille, 5, place des Casemates, Genève,
tél. : + 41 22 310 42 92, www.espacemuraille.com Jusqu’au 28 avril.

«Olafur Eliasson : Reality projector», Marciano Art Foundation, 4357, Wilshire Boulevard, Los Angeles, www.marcianoartfoundation.org
Du 1er mars à août.
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