Gazette Drouot logo print

Objet du mois : le bureau d’André Arbus pour Jacques Jaujard

Publié le , par Andrew Ayers

Commandé par l’État en 1945, ce meuble signé du grand décorateur a fait l’objet d’une restauration complète. Comme une grande partie du mobilier des années 1930 à 1950, exposé prochainement au Mobilier National.

Objet du mois : le bureau d’André Arbus pour Jacques Jaujard
André Arbus (1903-1969), bureau, 1946, Mobilier National.

C’est une période particulière, ces années 1935-1955, une période un peu charnière, explique Gérald Remy, conservateur du patrimoine et inspecteur des collections au Mobilier National. D’un côté, vous avez l’art déco pur et dur de l’entre-deux-guerres, de l’autre les Perriand et autres Prouvé des trente Glorieuses. Entre les deux, a priori rien. Or, énormément de choses se sont passées, c’est un moment particulièrement fécond. » Nous sommes à l’auguste Garde-Meuble achevé en 1936, face à un étonnant bureau commandé par l’État au décorateur André Arbus (1903-1969) dans l’immédiat après-guerre. « Vous voyez des lignes classiques qui, pour certains, sont proches de la fin du XVIIe siècle, pour d’autres de la fin du XVIIIe, poursuit Gérald Remy. C’est du Louis XIV revu à la sauce Montigny, avec même une pointe de Ledoux. Malgré ses importantes dimensions, le bureau n’est pas lourd : il est majestueux, chic, et correspond parfaitement à ce que l’on demandait comme meuble de représentation pour l’État. »

Une restauration d’envergure
Laqué jaune ivoire, et rehaussé de modénatures en bronze doré, le bureau, qui fut commandé en 1945 et livré l’année suivante, vient d’être restauré dans le cadre d’un plan de relance amorcé en août dernier par la rue de Valois et le ministère chargé des Petites et Moyennes Entreprises. Une manne d’un million d’euros que le Mobilier National consacre entièrement à la restauration de meubles des années 1930-1950. « C’est un moment de la création française qui a eu un accueil défavorable de la part de certains critiques, qui le trouvaient trop passéiste, explique Gérald Remy. Pourtant, même s’il reprend un vocabulaire décoratif classique, il est très moderne. On n’avait jamais vu cela auparavant. » Au terme de la campagne de restauration, le Mobilier National organisera une grande exposition à la galerie des Gobelins, où ce trésor endormi sera présenté au public. « C’est presque deux cents meubles qui auront été restaurés, ce qui est assez exceptionnel. Je peux vous dire que dans la vie d’un conservateur, on a rarement vu ça », conclut Gérald Remy. Ce besoin de relance rappelle une autre époque, celle du lendemain de la Seconde Guerre mondiale, où l’État cherche à soutenir les métiers des arts décoratifs, très éprouvés par les années d’occupation. Le bureau d’Arbus fait partie de tout un ensemble commandé à un groupe d’artistes-décorateurs pour meubler la Direction générale des Arts et des Lettres, qui venait de s’installer dans l’hôtel Kinsky, édifiée en 1769 sur la Rive gauche par Claude-Nicolas Ledoux. Le meuble d’Arbus prit place dans le bureau du directeur général lui-même, le haut fonctionnaire Jacques Jaujard, l’ancien résistant qui, à l’aube de la guerre, mit les collections du Louvre à l’abri. Face au décor Louis XVI blanc et or aux pilastres corinthiens, l’équipe – outre Arbus, elle comprend les ensembliers-décorateurs Jacques Adnet et Jules Leleu, le ferronnier d’art Gilbert Poillerat et le peintre et tapissier Ivan da Silva Bruhns – conçoit un mobilier encore empreint de la culture classique du XIXe, comme en témoignent les têtes de Pégase que Leleu intégrera dans les accoudoirs de ses fauteuils.

Modernité bien tempérée
Le bureau d’Arbus n’était cependant pas une création entièrement nouvelle, car le modèle réalisé pour Jaujard est dérivé de celui acheté par l’État en 1943, en pleine occupation. « Pendant la guerre, l’État a soutenu les artistes tout en faisant d’excellentes affaires, sourit Gérald Remy. Ce sont souvent de très belles œuvres que les pouvoirs publics réussissent à acheter parce que ces artistes-décorateurs sont coupés de leur clientèle habituelle, française ou étrangère ; pour survivre, ils se délestent de certaines pièces que l’État n’aurait peut-être pas pu acheter en temps normal. » Vu l’urgence de rasseoir l’administration française dans l’après-guerre, Arbus gagnera du temps en adaptant un dessin déjà testé, modifiant les dimensions et surtout l’aspect, car le bureau de 1943 est en acajou massif. Avec sa finition de laque ivoire, et son plateau garni de cuir chamois à la parure dorée, le bureau pour Jaujard réussissait à paraître à la fois plus moderne et mieux en accord avec le décor Louis XVI dans lequel il devait s’insérer. Si, aujourd’hui, le plateau est gainé d’un cuir couleur terre cuite, c’est parce que Jaujard sera assez rapidement dépossédé de son beau mobilier à la faveur d’un hôte de marque : William Averell Harriman, coordinateur du plan Marshall en France, qui s’installe à l’hôtel Talleyrand en 1949. « Après trois années d’utilisation par Jacques Jaujard, il fallait quelque chose d’impeccable pour M. Harriman, explique Gérald Remy. Nous avons pris la décision de laisser le bureau dans son dernier état historique. » En assez bonne condition, il ne nécessitait pas un démontage, seulement un traitement de surface. Pendant quatre mois, Marc Fradin a travaillé à la restauration de la partie bois de l’ébénisterie, et Eléna Duprez, de l’atelier du Crabe à Montreuil, à la partie peinture et laque. « Pour moi ça a été un vrai plaisir de le faire restaurer et de pouvoir le montrer, déclare Gérald Remy. L’exposition, qui ouvrira le 12 octobre, sera l’occasion de se rendre compte de l’amplitude de tous ces achats qui ont été faits à partir de 1935, avec des mobiliers que l’on n’a pratiquement jamais vus. » Parmi eux figurera la toute première commande passée par l’État à Arbus, un imposant buffet gainé de parchemin, créé pour le ministère de l’Agriculture en 1936 et enfin débarrassé de la peinture blanche que les années 1970 avaient cru bon de lui infliger.

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne