Nyanyanyanyanyanyanya ! Combien ?

Le 08 avril 2021, par Vincent Noce
Le gif «Nyan cat» s'est vendu 420 000 €.

Nous parlions dans ces colonnes d’une frénésie d’achat, faisant écho à la frustration accumulée en une année d’angoisses. Avec les « jetons non fongibles », connus sous l’acronyme anglais de NFT, il serait tentant de parler de bouffée délirante. Le crypto-art est sorti de son espace confidentiel. Il consiste à émettre dans une blockchain un certificat numérisé, non reproductible, correspondant à une image, une vidéo ou un morceau de musique. Il peut être vendu en crypto-monnaie, en série limitée ou exemplaire unique. N’importe quel gribouillis peut donc être converti en octets pour être proposé pour 1 000 Ethereum. Pour cette modeste mise à prix (soit 2 M$), l’auteur de ces lignes proposerait volontiers son premier billet paru dans la Gazette (enchères libres, s’adresser à la rédaction pour toute information complémentaire) : il y a bien un journaliste britannique qui se fixe 450 M$ comme objectif pour un Salvator Mundi tenant une poignée de dollars à la main. La diffusion de l’image est libre, mais ce fichier ne peut être revendu qu’une fois. Lui n’est pas « fongible », il n’est pas interchangeable avec un homologue (comme un lingot d’or, par exemple). C’est son unicité qui en crée la valeur. On a vu ainsi surgir sous cette forme les paniers du basketteur LeBron (200 000 $), un chat volant pixellisé (illustrant la chanson Nyanyanyanyanyanyanya !) pour le triple, avant une lignée d’œuvres plus puériles les unes que les autres. 6 M$ pour dix clips de la musicienne Grimes, un peu plus pour une vidéo de Beeple (achetée 67 000 $ cinq mois plus tôt), 69 M$ chez Christie’s pour un calendrier du même, 62 M$ à Dubaï pour un dripping criard de 5 000 mètres carrés. Trevor Jones a écoulé 4 157 exemplaires de son Bitcoin Angel à 777 $, ramassant 3,2 M$. Des inconnus rejoignent ainsi les artistes les plus chers de la planète, Picasso, Warhol ou Jeff Koons. Il n’y a rien d’étonnant à voir Damien Hirst se lancer dans la course. Naturellement, les fraudeurs sont au rendez-vous. Certains artistes se sont fait voler leur création, commercialisée à leur insu. Pour récupérer leur bien, ils peuvent toujours courir, les blockchains n’étant régulées par aucune autorité.

Les amateurs d’art auraient tort de croire que le principe de collection repose sur l’émotion esthétique.

En fait, ces mécanismes obéissent bien à une rationalité, dans un monde inondé par les liquidités déversées par les États – dont les débouchés spéculatifs sont embouteillés – et qui, avec le confinement, se résume pour beaucoup à l’écran d’ordinateur. Cela n’a ni plus ni moins de sens de s’offrir une carte de footballeur américain à 1 M€ ou un timbre magenta franchement moche à 7 M€. Il y eut bien une époque, en Hollande, où un oignon de tulipe pouvait rivaliser monétairement avec un Rembrandt. Les éditeurs de photographies ou de bronzes n’ont pas trouvé mieux que la série limitée pour valoriser la création. L’ancêtre du NFT, ce sont tout aussi bien ces fiches d’œuvres vendues par les artistes conceptuels avec un certificat, qui ont trouvé leur niche. Un temps. Évidemment, l’obscénité des sommes en jeu, associée à la vulgarité des images, est déconcertante. Dans un ersatz sabbatique, une estampe de Banksy a été détruite par le feu, après avoir été transférée en fichier numérique. Celui-ci s’est vendu pour 362 000 $, quatre fois la valeur de l’original. Lequel portait ce slogan révélateur du moment : « Bande de crétins, je ne peux pas croire que vous ayez acheté cette merde ! ». La période a la création qu’elle mérite. Les amateurs d’art ont quelque raison d’être effarés. Mais ils auraient tort de croire que le principe de collection repose sur l’émotion esthétique. Il se construit d’abord sur la possession et la monstration – ce dont ne manquent pas ces nouvelles vedettes de l’instant. C’est par miracle qu’il a pu, un temps, rencontrer la transcendance des Michel-Ange, Raphaël ou Caravage. 

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