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Notre-Dame brûle au cinéma : un docu-fiction de Jean-Jacques Annaud

Publié le , par Camille Larbey

À mi-chemin entre documentaire et fiction, Jean-Jacques Annaud nous projette dans le brasier de Notre-Dame de Paris. Des images spectaculaires pour un récit haletant.

Notre-Dame brûle au cinéma : un docu-fiction de Jean-Jacques Annaud
La charpente de Notre-Dame en flammes, reconstituée à l’échelle 1.
© Mickael Lefevre BSPP

La sortie de Notre-Dame brûle constitue une double anomalie. D’abord, elle fait mentir la coutume selon laquelle le cinéma français serait incapable de s’emparer de l’histoire récente, une pratique où les Américains, eux, excellent. Ensuite, le nouveau long métrage de Jean-Jacques Annaud s’inscrit dans une forme quasiment inconnue en France : le film catastrophe ou le «film d’incendie», si l’on veut sous-catégoriser, un genre demeurant là encore l’apanage d’Hollywood. Mais (re)voir Notre-Dame dévorée par les flammes, plutôt qu’une tour, un tunnel ou un quelconque édifice anonyme, provoque une émotion différente. Car la star, c’est bien elle. Les pompiers sont d’ailleurs joués par des acteurs relativement méconnus du grand public. Sur l’affiche dessinée par Plantu, le soldat du feu semble minuscule au pied de la façade vacillante.
Un «opéra visuel»
Six mois après l’incendie, Jérôme Seydoux, président de Pathé, propose à Jean-Jacques Annaud de monter un documentaire à partir des archives visuelles disponibles. Le but est de produire un grand spectacle immersif à destination des salles IMAX, au système de projection et sonore optimal. En parcourant la documentation confiée, l’auteur de L’Ours ou de La Guerre du feu comprend qu’il tient là, selon ses mots, «un opéra visuel avec suspense, drame, générosité, cocasserie.» Plutôt qu’un documentaire, il choisit d’en faire un film épousant le point de vue d’une escouade de pompiers pénétrant dans l’édifice : soit le hors champ d’un événement filmé sous toutes les coutures depuis l’extérieur. La succession de dysfonctionnements et de malchance – failles dans le dispositif incendie, embouteillage ralentissant l’intervention, matériel trop encombrant pour les coursives, vétusté des colonnes sèches – compose le récit d’un drame qui semblait évitable. L’enquête n’ayant pu révéler, à ce jour, si une cigarette mal éteinte ou un problème électrique ont pu être à l’origine de l’incendie, le film se garde bien de trancher. En habitué des superproductions, le réalisateur septuagénaire relève le défi de ressusciter Notre-Dame au cinéma. Pour les vues d’intérieur montrant les grappes de touristes déambuler dans la nef, rien de plus simple : la cathédrale de Bourges possède elle aussi un double déambulatoire, et celle de Sens, un dallage identique. Pour les scènes d’incendie, les lieux emblématiques de l’édifice sont reconstruits en studio à taille réelle : une partie de la nef, les escaliers en colimaçon, les coursives extérieures et la charpente du transept nord, ainsi que l’intérieur du beffroi des cloches. De nombreux tests ont permis de restituer les coulures de plomb fondant des toitures sur le sol ou sur le casque des pompiers.
Poétique de la destruction
Notre-Dame brûle joue constamment sur l’alternance entre images fictionnalisées et d’archive, mêlant parfois les deux lors de split screens (écrans divisés). Anne Hidalgo apparaît ainsi au détour d’un plan capté par une chaîne de télévision et lors d’une scène où elle rejoue, depuis la fenêtre de son bureau à l’Hôtel de Ville, la découverte de la fumée noire. Lors de la phase de production, Jean-Jacques Annaud a sollicité le public pour récupérer les vidéos d’embouteillages ou des chants entonnés par les témoins sur les berges de la Seine. Même si nous connaissons ces plans de la cathédrale en flammes, leur multiplication suscite toujours l’effroi. Mais si, avec ses images saisissantes et son récit haletant, le résultat a toutes les qualités du genre abordé, il en possède aussi les défauts : grosses ficelles, musique emphatique, héroïsation à outrance des pompiers, réconciliation entre les classes devant le drame, etc. Le plaisir coupable du spectateur d’un film catastrophe est d’assister, avec délice, à la fin d’un monde qu’il retrouvera intact à la sortie. Appliquée à Notre-Dame, la poétique de la destruction propre à l’exercice nous plonge dans un mélange d’émerveillement et de chagrin. Une fois la lumière rallumée, la cathédrale aux pierres vieilles de huit siècles est bel et bien atteinte. S’ensuit une bouffée d’orgueil : l’espace d’un moment, ces quelques heures du lundi 15 avril 2019 et les presque deux du film, ce ne sont pas la statue de la Liberté ou le Golden Gate qui sont la métonymie de la civilisation, comme dans tout bon film américain, mais bien Notre-Dame de Paris.

 

à voir
Notre-Dame brûle (2022),
de Jean-Jacques Annaud, 115 min,
avec Samuel Labarthe, Jean-Paul Bordes, Mikaël Chirinian, Chloé Jouannet…
En salle depuis le 16 mars 2022.
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